L'autotune a-t-il sauvé le rap français ?

Par Genono / le 21 septembre 2015
L'autotune a-t-il sauvé le rap français ?
Quand, à la toute fin des années 30, Alvino Rey, l'orchestre de Kay Kyzer, ou encore Homer Dudley, commencent à expérimenter diverses méthodes de transformation de la voix, ils ne savent pas encore qu'ils seront, par ricochets, responsables d'une révolution totale dans le rap français trois quarts de siècle plus tard.

Vocoder, Talkbox et Autotune : mode d’emploi

La sonovox d'Alvino Rey débouche quelques décennies plus tard sur l'arrivée massive de la talkbox, rendue hyper populaire par la vague funk à partir des années 70, et plus largement dans les années 80. Pour synthétiser très grossièrement, disons que la talkbox permet de faire parler un instrument à travers les cordes vocales du chanteur. La guitare électrique (ou le synthétiseur) produit le son, qui est ensuite modulé par les mouvements de cavité bucale ou des lèvres.  Au début des années 90, la G-funk récupère cet outil formidable et le propulse à nouveau au sommet, grâce notamment le succès mondial de Dr. Dre et Tupac avec California Love, et cette idée géniale de faire reprendre West Coast Poplock par Roger Troutman.

En face, l'invention d'Homer Dudley, originellement baptisée Voder, évolue, passe entre les mains de l'armée américaine, qui l'utilise pour crypter des messages pendant la seconde guerre mondiale. Elle finit tout de même, elle aussi, par envahir l'industrie musicale, sous le doux nom de Vocoder. A la différence de la talkbox, le Vocoder ne produit pas de son : il se contente de synthétiser les voix, créant des effets plus ou moins forcés, sur une palette allant de l'humain au robot. A titre d'exemple, on peut citer Herbie Hancock et son I Thought It Was You.t

 

Talkbox et vocoder sont donc deux outils anciens, mais différents : l'un produit du son, que le chanteur transforme en modulant sa voix ; l'autre ne produit aucun son, mais le transforme. Le troisième larron, l'autotune, est issu d'une technologie beaucoup plus récente, et très éloignée de l'industrie musicale. En 1996, Andy Hildebrand, ingénieur pour Exxon, célèbre compagnie pétrolière, cherche à mettre au point une méthode pour déterminer si un sous-sol est exploitable, en y envoyant des ondes acoustiques, et en les analysant. Très grossièrement, le système qu'il développe permet de corriger les ondes, en éliminant les interférences, et donc d'optimiser les analyses. Son invention fonctionne à merveille, Andy la revend, empoche un joli pactole, et prend sa retraite à 39 ans. Il se consacre à sa passion première, la musique, et s'investit pleinement dans le développement de sa propre compagnie, Antares Audio Technologies. Lors d'un diner, l'épouse de l'un de ses collaborateurs lui demande s'il serait capable d'imaginer un dispositif de correction de voix, afin de permettre à la première casserole venue de chanter juste. Andy repense alors à sa méthode d'ajustement des ondes acoustiques, et l'adapte à la voix humaine : l'autotune est né.

 

 

Autotune et rap, un mariage presque forcé

A la base, l'autotune n'est qu'un logiciel servant à régler les voix et à gommer les défauts. On le confond facilement avec le vocoder, car en forçant un peu sur les réglages, on obtient facilement une voix robotisée. Le premier véritable hit autotuné, I Believe, est d'ailleurs partiellement responsable de cette situation, puisque Cher surjoue des effets du logiciel en synthétisant complètement sa voix, au point que l'on surnommera rapidement "Cher Effect" cette technique consistant à détourner l'utilisation première de l'autotune. L'invention d’Andy Hildebrand a rapidement du succès, et le début des années 2000 voit une flopée d'artistes de tous bords se convertir à l'usage de ce correcteur de voix, avec plus ou moins de discrétion. Dans le milieu du rap, on regarde cette façon de faire du coin de l'oeil. C'est bien connu : dans le rap, on est authentique, on n'a pas besoin d'artifices, et surtout pas d'un logiciel pour chanteuses de pop. Et puis ... arrive T-Pain. T-Pain n'est pas le premier rappeur à avoir expérimenté l'autotune, évidemment. Mais T-Pain est celui qui a eu l'idée merveilleuse d'en faire son instrument principal. Ni véritablement chanteur, ni entièrement rappeur, il a, pendant des années, façonné ce style, l'imposant contre l'avis de tous, et influençant - presque malgré lui - sa génération et la suivante.

 

Une fois cet usage démocratisé aux Etats-Unis, le rap français a - comme toujours - pu jouer à fond son rôle de suiveur : en 2008, Booba ouvre le bal avec le single Illégal, extrait de son futur album 0.9. Évidemment, le titre crée la polémique, et les premiers à lui tirer dessus seront rapidement les premiers à suivre son exemple. En quelques années, tout le rap français y passe, et si son utilisation est d'abord sporadique, elle devient rapidement une norme. De simples refrains, on évolue vers des titres complets entièrement autotunés, à tel point que l'on ne s'étonne absolument plus de trouver des albums complets passés sous le filtre du correcteur de voix de la première à la dernière piste.

 

Alors évidemment, ce relooking complet a eu quelques conséquences collatérales. La première, c'est la disparition progressive de cette tendance lourde des années 2000 : la chanteuse RnB... Pendant des années, on la retrouvait systématiquement, sur chaque titre à potentiel un peu commercial. Il faut comprendre le rappeur français : traumatisé par une décennie de diktat du boom-bap, il n'a aucune idée de ce qu'est une mélodie. Bien conseillé par une poignée d'hommes à l'oreille certaine, il fait appel pour chacun de ses refrains aux vocalises d'Amel Bent, Nâdiya, Kenza Farah ou Léa Castel. L'arrivée de l'autotune a permis au rappeur français de prendre confiance en sa voix, et de s'aventurer sur le terrain escarpé du chantonnage. Les mélodies ne sont pas forcément meilleures, mais elles ont le mérite d'émaner directement des rappeurs, et de les forcer à laisser libre court à leur créativité. Le morceau typique des années 2000, et son schéma couplet rappé/refrain chanté a laissé place à un style moins formaté, avec des ponts, des transitions, et -parfois- un renoncement aux systématiques 16 mesures. Ce n'est pas une règle, bien sûr, mais globalement, les codes de construction d'un morceau se sont desserrés.

 

Gros flingues sur douces mélodies

Il convient tout de même de nuancer le propos sur les chanteuses françaises, quelques exceptions viennent redorer leur blason, comme par exemple l'excellente performance de Leslie sur Mon Fils, sixième piste de la dernière mixtape de Lacrim. Ce titre est d'ailleurs une excellente illustration d'une tendance récente du rap français : balancer des propos durs - ou salaces - avec une voix douce et un style presque débonnaire. Entendre Lacrim chantonner "je vais leuuur tiiirer deeessuuuus" comme s'il chantait une berceuse à son lardon est une expérience incroyable. C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques les plus intéressantes de l'autotune : permettre à un rappeur au style plutôt nerveux de jouer la nonchalance totale, sans pour autant se dénaturer. L'exemple le plus marquant est probablement AC Milan. A l'époque, quand Booba annonce la sortie d'un clash, tout le monde s'attend à le voir débarquer avec une combinaison beat lourd - flow puissant et agressif. Au final, son interprétation hyper-légère, presque fainéante, prend tout le monde de court. AC Milan n'est certainement pas le plus grand clash de l'histoire du rap français, ni le meilleur titre de la carrière de Booba, mais il a eu le mérite d'innover, et surtout de renforcer son image je-m'en-foutiste. "Je vous clash, et j'en ai tellement rien à foutre que je chantonne mollement et sans la moindre conviction".

Mais la très grande force de l'autotune, c'est qu'il permet -s'il est bien utilisé, évidemment- de créer des ambiances d'une grande intensité. Prenez Seth Gueko, par exemple. Un type pas vraiment réputé pour sa subtilité, et plus coutumier de l'enchainement de salves grossières que de la cavillation torturée. Pourtant, sur un titre comme Sale Temps pour un Cabot, il montre une toute autre facette artistique, plus cafardeuse et beaucoup plus tourmentée. L'autotune lui permet ici de faire traîner en longueur la fin de ses mesures, et de chantonner le refrain, rendant le propos plus poignant et le style beaucoup moins rentre-dedans.

Dans un genre différent, Jorrdee se sert aussi du Cher Effect pour laisser s'exprimer ses démons. La Regarde et Remercie Dieu n'est qu'un des très nombreux exemples de sa discographie. Sa voix - déjà très particulière - est poussée au tiraillement, et l'ambiance n'en est rendue que plus pesante et brumeuse.

A l'opposé, l'autotune permet également de transformer un spleen musical en ritournelle entêtante. C'est toute l'histoire du succès émergent de PNL : ces deux gaziers qui chantent la misère de leur bâtiment, l'absence de leur mère, et la déprime de la bicrave, donnent presque l'impression de faire de la musique ensoleillée, grâce à la force de leurs mélodies, et à la musicalité incroyable qui se dégage de leurs titres. Ademo et N.O.S sont d'ailleurs, sur ce point, les initiateurs d'une véritable révolution dans le rap français. Ils sont en effet les premiers, jusqu'ici, à réellement se servir de cet outil comme d'un instrument à part-entière, et pas comme un simple correcteur de voix / faiseur d'effets. Un outil qui leur permet de dominer complètement leurs instrus, en occupant l’entièreté de l'espace sonore à disposition. Backs, adlibs, écho ... réécoutez n'importe quel titre du groupe, vous constaterez qu'hormis les 15 premières secondes d'intro, il n'y a jamais une seule seconde de blanc. Les voix sont parfois diluées, parfois à peine audibles en fond, mais jamais, absolument jamais absentes. Que serait PNL sans autotune ? Un groupe de rap français lambda, dans la norme.

 

 

Reste à savoir si l'autotune résistera à l'épreuve du temps. Après s'être imposé à la quasi-totalité de la scène française, et avoir converti la majorité de ses détracteurs, il est entré dans les moeurs. L'idée du simple effet de mode n'est plus à craindre, mais le rap est une musique tellement fluctuante qu'il est impossible d'anticiper les tendances à l'avance. Il serait pourtant tentant de miser une pièce sur le "tout-PNL" : constatant la réussite des deux frangins des Tarterets, la moitié de la scène française va se mettre au cloud-rap, rendant l'utilisation du correcteur de voix obligatoire en permanence. Les tendances américaines du moment - et l’émergence de Young Thug en tant que rappeur le plus influent du monde - vont également pousser dans ce sens. Le rap classique n'est pas mort, bien entendu, mais il devra partager une grosse part du gâteau avec les mélodies robotisées et les chanteurs qui ne savent pas chanter. Et la question se posera éternellement : transformer le médiocre en magistral, au moyen d'artifices, est-ce une imposture ou du génie ? Lino, rappeur classique par excellence, a peut-être un élément de réponse : "Il y a les génies, les escrocs ... moi, j'suis un escroc de génie".



 

Crédit photo : Facebook PNL

Par Genono / le 21 septembre 2015

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