L’art perdu du remix dans le rap

Par Yérim Sar / le 01 décembre 2016
L’art perdu du remix dans le rap
Longtemps indissociable du rap, le remix est tombé en désuétude alors qu'il n’y a jamais eu autant de beatmakers en herbe et rappeurs reprenant des instrus extérieures qu'en 2016. Que s’est-il passé ?

Le principe du remix, c’est-à-dire reprendre un morceau déjà existant et en livrer une nouvelle version, n’est pas la chasse gardée du rap (le monde de l'electro est également un terrain fertile pour cette exercice) mais c’est au sein de cette musique qu’il est devenu incroyablement récurrent. Si cela s’est développé à ce point, c’est d’abord grâce à la facilité technique avec laquelle on peut remixer un morceau de rap : pas besoin en général de faire appel à plusieurs artistes ou musiciens, un pro des manettes ou un DJ peut parfaitement se débrouiller seul du moment qu’il dispose des pistes voix.

Ensuite, il y a l’effet recherché : pour un rappeur, faire le remix d’un morceau est très bénéfique. Les fans sont contents (on ne remix pas des morceaux obscurs, ça n’a pas d’intérêt) et la force ainsi que l’impact du son est est multiplié, sans parler de la nouvelle popularité qu’il peut acquérir du même coup. A une époque, chaque hit ou presque se devait d’avoir au moins deux versions différentes : sur un maxi qui sortait, on trouvait toujours en bonus du titre éponyme, un ou deux morceaux « clones » alternatifs.

 

 

 

L'âge d'or

L’exercice a connu son âge d’or avec des artistes comme Pete Rock (son remix de Shut 'Em Down de Public Enemy est entré dans la légende), DJ Premier, Erick Sermon ou encore RZA. Là on a affaire à des chirurgiens de l’instru qui ne se contentent pas de simplement plaquer un nouveau beat sur une a cappella. Il y a tout un travail de studio et ils produisent la nouvelle instru en fonction de l’ambiance générale des lyrics, du morceau d’origine et des placements niveau flow. Le remix est un art pour eux, il s’agit de retravailler des morceaux avec le plus grand soin.

 

 

C’est ce qui fait d’ailleurs toute la différence entre un remix digne de ce nom et un simple blend, qui consiste pour le coup à récupérer une a capella et à la caler sur une instru différente, qu’elle soit originale ou elle-même récupérée d’un autre artiste. Ce n’est pas juste une sorte de remix du pauvre, mais parfois aussi le moyen de faire vivre des inédits et/ou des chutes de studio qui ne seraient jamais sorties car souvent inabouties ou abandonnées par les artistes.

 

Le cas extrême du remix album

Le remix n’est pas juste un gadget ou un caprice de producteur souhaitant se réapproprier un morceau déjà sorti. Cela peut également être une sorte de preuve absolue de réussite artistique dans la carrière d’un rappeur. Ainsi, rares sont les albums à avoir acquis un statut aussi incontournable qu’ils « appellent » le remix, à la fois pour le côté challenge et parce que les morceaux sont jugés si bons que tout le monde attend consciemment ou non un prolongement de l’expérience.

Le meilleur exemple est le Black Album de Jay-Z. Entre la réussite du projet, le fait qu’il était annoncé comme le dernier avant la retraite du rappeur (sic), la dream-team de producteurs des morceaux d’origine (Timbaland, Just Blaze, Kanye West, The Neptunes, DJ Quik, Rick Rubin, 9th Wonder…), tout a été une source de motivation pour de nombreux beatmakers qui ont chacun livré une nouvelle version de l’album tout entier. 9th Wonder et Pete Rock se sont notamment frottés à l’exercice, en sortant respectivement Black is back et The Black Album Pete Rock Remix.

Ironiquement, la plus connue de ces versions alternatives est la plus illégale et la plus éloignée du rap classique : le Grey Album de Danger Mouse qui avait utilisé des intrus samplant de titres du White Album des Beatles, ce que les ayant-droits n’ont pas spécialement apprécié.

 

 

Les remixes "collectifs"

Il y a aussi une autre catégorie qui elle, vient souvent plus des rappeurs que des beatmakers : les remixes all-stars qui sont toujours la parfaite excuse pour ramener son crew tout entier, ou au moins trois ou quatre collègues. Vu que c’est une configuration qui requiert « juste » des couplets supplémentaires, c’est bien vite devenu la forme la plus répandue dans nos oreilles. D’autant qu’ajouter d’autres stars du rap à un morceau qui a déjà connu son succès est toujours un bon moyen de prolonger la réussite d’un tube, de I Got 5 on it  à Turn Down For What, de Mon Papa à moi à Sapé comme jamais.

 

 

Sur le même mode, il y a eu toute une période de remixes R’n’B où concrètement chaque hit avait droit à son remix rap : cela signifiait juste l’arrivée d’un couplet de MC au beau milieu du tube de RnB, pour lui ajouter un côté street.

 

Cela a toujours donné de bons résultats, au point que certains vont plus loin en transformant carrément des chansons R’n’B en rap pur et dur où seul le refrain chanté d’origine subsiste, comme sur certains remix de Beyonce ou Mariah Carey.

 

 

Les raisons de la désuétude

Depuis quelques temps, l’exercice n’est plus du tout aussi prisé (euphémisme). On peut le regretter, mais c’était assez inéluctable puisque de toute façon, on trouve beaucoup moins facilement d'acapella de rappeurs, ça limite quand même beaucoup de possibilités. Viennent ensuite d’autres obstacles.

La première raison c’est que tout va de plus en plus vite ; pour ne pas lasser le public, un artiste préfère donc logiquement envoyer des nouveaux sons et/ou projets plutôt que se replonger dans des anciens déjà sortis.

L’ego des artistes : pour certains,  remixer un son veut dire prêter allégeance, cela peut aussi être vu comme un pari voire une prise de risque, si l’artiste d’origine fait mine d’ignorer ou pire, ne valide pas le remix de son morceau, c’est un grand moment de solitude pour tout le monde.

Les remixes all-stars n’ont plus vraiment de raison d’être étant donné que dès la base du morceau, il y a déjà cinq ou six artistes dessus. Les bangers américains actuels sont déjà des posse-cut depuis leur conception, pas besoin de repasser une deuxième couche. Il n’y a qu’à voir les castings impressionnants qui composent les hits de DJ Khaled...

 

Les beatmakers préfèrent fournir des instrus pour des morceaux inédits plutôt que de juste remixer quelque chose de déjà existant. Et avec internet, ils n’ont clairement pas besoin d’apposer leur instru à l’a cappella d’un artiste connu : il suffit d’ajouter le nom de l’artiste et « type beats » dans le nom de l’instru, et les moteurs de recherche se chargeront du reste.

Quelqu’un qui dirait d’un hit récent « c’est très bien, du coup j’attends le remix » passe un peu pour un ancien. Et c’est pour ça que ça fait d’autant plus plaisir quand ça arrive, même si c’est rare.

 

L’avènement des mixtapes et des reprises

Aujourd'hui reprendre une face B est vu comme une façon de dévaluer un morceau car les gens veulent arriver avec de « vrais » titres originaux. Forcément, l’exercice se perd et redevient uniquement associé au freestyle et au statut de challenger.

Cependant, même si c’est moins présent, la culture de la mixtape perdure totalement outre-atlantique et à l’instar de la grosse période d’hyperactivité de Lil Wayne ou Max B, les artistes qui rappent sur des instrus qui ne leur appartiennent pas continueront toujours d’exister des deux côtés de l’Atlantique. C’est plus du domaine de la reprise que du remix dépendant de l’original, mais les rookies désirant prouver leurs capacités ne trouvent jamais meilleur exercice que de plier une instru populaire du moment ou un classique.

 

 

Internet et l’ère des remixes amateurs

Si l’on parle des beatmakers débutants qui plaquent une instru par-dessus le morceau original sans avoir l’acapella, c’est forcément nul, inaudible, toujours brouillon et dans un monde idéal cela justifierait une séance de torture par écartèlement.

Même chose pour les rappeurs ou chanteurs amateurs qui remixent à peu près tout ce qui leur plaît, mais avec un résultat souvent cauchemardesque. Ils reprennent le flow et la base du morceau mais sans faire d’efforts. Et pour une raison inconnue, en France, beaucoup de filles sans talent se font filmer en train de chantonner sur des instrus de Booba, Gradur, Jul ou PNL. Quand c’est Craig David sur quelques mesures improvisées, c’est sympa (et encore), mais ça ne doit pas vous encourager à reproduire ça chez vous.

Cependant on tombe aussi sur des bonnes surprises : des passionnés avec une vraie expérience pro, qui se font plaisir et proposent une nouvelle vision du morceau, comme la mixtape remix de Nipsey Hussle signée Madizm  ou encore cette petite pépite signée Jeeblaxx :

 

Bref, il reste encore de l’espoir...

 

Bonus beats : top 10 des remixes

Impossible de conclure sans un petit top 10 non-exhaustif, à la fois français et américain. Il n’y a pas d’ordre et il est très probable que le choix aurait été différent si je l’avais fait un autre jour, mais bon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Double bonus :

 

 



 

Crédit photo : capture d'écran youtube DJ Permier Presents : Papoose Bars In The Booth (Session 1)

Par Yérim Sar / le 01 décembre 2016

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