L'album de rap est-il mort (ou en voie d'extinction) ?

/ le 30 octobre 2017
L'album de rap est-il mort (ou en voie d'extinction) ?
La fin d'une époque ?

Les évolutions récentes des modes de consommation de la musique, notamment chez les plus jeunes générations, ont provoqué des bouleversements aussi rapides que profonds au sein de l’industrie du disque. Coupée en deux, avec d’un côté les genres musicaux dont le public streame énormément -rap en tête, évidemment- et de l’autre, ceux dont les auditeurs ont conservé des habitudes plus classiques, notamment sur l’achat de disques en format physique. Au delà des débats de surface au sujet de l’équivalence entre stream et ventes, aboutissant à un déséquilibre sur le plan des certifications, ces évolutions des modes de consommation des auditeurs ont aussi et surtout fini par modifier la structure même des albums de rap.

 

De l’album de rap à la compilation de hits

Il y a quelques années, la composition classique d’un album de rap un minimum grand public comprenait généralement une dizaine de titres consistants, entrecoupés de trois, quatre, voire cinq tentatives de singles radiophoniques, supposés porter le projet sur les ondes et lui assurer une diffusion auprès d’un public suffisamment important pour rentabiliser au mieux la sortie du disque. En 2017, la donne a changé. Là où quelques titres porteurs suffisaient à vendre un album, le streaming pousse désormais certains artistes à anticiper les réactions du public sur l’ensemble des pistes d’un disque -étant donné qu’elles sont toutes prises en compte dans le cumul des streams. En France, cette réalité est particulièrement frappante à l’écoute des derniers projets de Niska (Commando) ou Hamza (1994), construits comme de véritables compilations de hits en puissance.

 

A l’heure où les albums les plus populaires parviennent à eux-seuls à monopoliser le top 10 des classements des titres les plus streamés pendant des jours, voire des semaines entières, la course aux singles les plus efficaces est plus que jamais lancée. Désormais, il ne suffit plus de réussir quelques hits afin d’amener l’auditeur à s’intéresser au reste de la tracklist, mais bien d’empiler les tubes les uns sur les autres pour l’accrocher rapidement à un maximum de chansons. Les albums ayant une durée de vie de moins en moins longue, et le public étant amené à aller chercher de la nouveauté chaque semaine, plus question de proposer des morceaux difficile d’accès, dont les véritables qualités ne se dévoilent qu’après de nombreuses écoutes.

De très nombreux contre-exemples viennent bien entendu contredire cette pratique, et il n’est donc pas question ici d’établir une vérité absolue. Pourtant, il s’agit bien d’une tendance qui tend à s’imposer, au fil de l’évolution des habitudes d’écoute des auditeurs. Leur temps d’attention diminue avec l’augmentation frénétique des rythmes de sorties, et il faut donc accrocher les consommateurs de musique le plus rapidement et efficacement possible. A l’heure où une playlist se compose en trois minutes, et où il suffit de deux clics pour supprimer une piste d’un album, un morceau qui ne retient pas l’intérêt au delà de quelques écoutes a toutes les chances de finir sur le bas-côté.

 

Le contrecoup de la viralité

Reste à savoir si cette propension récente des rappeurs à collectionner les singles n’est qu’une tendance passagère dictée par les dernières évolutions de l’industrie de la musique, ou si elle finira par s’imposer, à terme, comme le modèle dominant. L’auditeur de rap n’étant pas une oie que l’on gave à n’en plus finir jusqu’à ce que mort s’en suive, on peut craindre l’indigestion de tentatives de tubes. En effet, de la même manière qu’il était difficile d’éviter un morceau matraqué en radio et télévision avant l’arrivée d’internet, il est tout aussi compliqué, à l’heure actuelle, de ne pas entendre parler d’un Réseaux ou d’un Mask Off, tant ces titres sont viraux, et occupent les discussions et les fils d’actualité.



Si la viralité peut amplifier de manière exponentielle le succès d’un morceau voire d’un album, elle a également ses effets pervers : le risque de provoquer un effet saturation chez les auditeurs est réel. De la même manière, la frontière entre l’intérêt puis la sympathie pour un titre efficace, et le rejet -par dégoût du gavage, ou par pur esprit de contradiction- total et définitif de ce même morceau est mince. À ce titre, le cas de l’un des principaux tubes de l’année, Réseaux, est un exemple de réussite éloquent : de son succès viral quasi-immédiat, on a rapidement craint la surdose ; pourtant, Niska est parvenu à battre des records de longévité, en maintenant son titre-phare pendant onze semaines consécutives au top des classements de streaming -l’effet de lassitude commence seulement à se faire ressentir, après plus de quatre mois de domination sans partage. La preuve que malgré l’offre pléthorique en matière de musique, il est tout à fait possible de durer, et d’imposer un single bien au delà de la fatidique première semaine d’exploitation.

 

Le single occupait une place centrale pendant les années 90 et la première moitié des années 2000, une époque où Rohff était capable de vendre près de 800.000 exemplaires de Qui est l’Exemple ?. Tombé en désuétude par la suite, il avait perdu tout intérêt en tant qu’objet commercial isolé, et conservait finalement pour seule mission d’être la vitrine de l’album dont il était extrait. Avec l’explosion du streaming, le single revient donc au premier plan : on ne compte plus les certifications or, platine ou diamant, de titres isolés… avec une petite nouveauté : c’est désormais le public qui choisit les titres qu’il souhaite streamer en priorité. Les plateformes de streaming étant en constante progression d’audience, le phénomène devrait continuer à grandir, et la tendance des albums les plus populaires à obtenir des certifications pour l’intégralité des titres de leur tracklist devrait de plus en plus s’imposer comme une norme.

 

 

Des singles autosuffisants aux albums évolutifs

Avec ce retour au premier plan du single en tant qu’objet commercial isolé, certains rappeurs peuvent désormais se passer complètement du format album. L’exemple le plus éloquent, en France, s’appelle Booba : depuis la sortie de Nero Nemesis en décembre 2015, il se maintient avec uniquement quelques singles et featurings. Malgré quelques titres moins marquants (Félix Eboué, Daniel Sam), la réussite absolue d’un morceau comme DKR, qui représente l’un des plus gros succès de sa carrière, lui a suffit pour se maintenir, pendant toute cette période, en bonne position dans les charts. Même le format long a encore du sens pour ce type de rappeur, celui-ci pourrait également très bien se contenter de lancer deux ou trois singles par an pendant encore quelques décennies.

 

Mais bien au delà des albums sous forme de compilations de tubes, et des artistes qui pourraient se contenter d'enchaîner les singles sans forcément travailler de longs-formats, d’autres alternatives au classique album de rap sont apparues grâce à la démocratisation du streaming : la fameuse tracklist évolutive de Kanye West sur The Life of Pablo. Désormais libéré de son enveloppe physique immuable, la composition d’un album est ainsi devenue fluide et malléable à l’envie par son créateur. Parfois, c’est involontaire, et certains titres sautent purement et simplement des tracklists pour des questions de droits d’auteurs sur des prods ou des samples ; d’autres fois, comme dans le cas de Kanye West, mais aussi de Future ou Young Thug, il s’agit d’une volonté du rappeur, qui souhaite continuer à faire évoluer son disque, même après sa sortie. Que ce soit en modifiant au fur et à mesure des lyrics, en modifiant des pistes, ou en ajoutant carrément des morceaux. À la manière d’un logiciel ou d’un système d’exploitation, un album peut désormais faire l’objet de mises à jour plus ou moins régulières, et n’est donc plus un objet figé dans le temps.

 

Bouleversé dans sa structure, moins indispensable dans la carrière d’un rappeur, et dégagé de la rigidité de l’objet physique dont il dépendait par le passé, l’album de rap connaît donc une phase de transition qui augure peut-être des mutations plus profondes dans l’offre musicale et dans sa réception par le public. Bientôt, la notification “votre bibliothèque musicale a été mise à jour” n’invitera plus seulement à découvrir une nouvelle interface plus intuitive, mais également à réecouter vos vieux albums pour les découvrir sous un nouveau jour. 

 

 


Crédit photo : Niska / Salé

 

 

/ le 30 octobre 2017

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