Kalash Criminel : l’orage derrière la cagoule

/ le 22 mai 2017
Kalash Criminel : l’orage derrière la cagoule
Derrière une image bourrue et un style très rentre-dedans, Kalash Criminel cache des préoccupations profondes et une personnalité contrastée. Portrait d’un rappeur plus subtil qu’il n’y paraît, à l’occasion de la sortie de sa nouvelle mixtape intitulée Oyoki.

Les premières impressions ne laissent pas de seconde chance, dit le dicton populaire. Une situation particulièrement vraie dans le petit monde du rap, et dont le cas de Kalash Criminel constitue l’illustration la plus éloquente : après quelques années à écumer les bas-fonds de la scène sevranaise avec le groupe Hall 14, le rappeur cagoulé a connu une montée en puissance graduelle fin 2015 et surtout début 2016, se retrouvant rapidement en position de collaborer avec de grosses têtes d’affiches. Erreur stratégique ou simple absence de calcul, il enchaîne alors en quelques semaines deux featurings avec les deux plus gros outshineurs de France : Sofiane, bouillant en pleine effervescence #JesuispasséchezSo, puis Kaaris, auteur d’un couplet monstrueux sur Arrêt du Coeur. Conséquence logique : une bonne partie du public identifie alors Kalash Criminel comme un rappeur sans grand mérite, modeste faire-valoir de deux des titres les plus importants de l’année, ne retenant de lui que les points négatifs de ses deux prestations.


"J'suis calme et respectueux, mais viens pas réveiller ma folie"

Comme une mauvaise redite de son histoire personnelle, le sevranais se retrouve alors piégé par les a priori, contraint de composer avec une image biaisée dès le départ. Une situation dont il semble pourtant s'accommoder sans trop de peine, ne faisant pas évoluer d’un iota son style brut et presque rudimentaire. A titre d’exemple, son interprétation très peu expressive peut laisser entrevoir une forme d’indolence. Mais une grande part de l’intérêt du personnage réside justement dans ce contraste entre son ton très froid d’un côté et une violence textuelle naturelle et spontanée de l’autre. Là où d’autres ont besoin de surjouer l’agressivité, Kalash Criminel la raconte avec une pointe de cynisme, banalisant le discours et lui donnant ainsi une épaisseur différente : l’auteur de R.A.S ne cherche jamais à passer pour quelqu’un de menaçant, ou à jouer sur la réputation de l’environnement sevranais -bien que le pseudo-sensationnel reste le meilleur moyen d’encanailler l’auditeur. Un positionnement très terre-à-terre qui le place en reflet direct de la banlieue et de ses excès, là où d’autres illustres rappeurs locaux ont préféré exagérer la violence jusqu’à la rendre quasiment burlesque (Kaaris), appuyer la barbarie jusque dans l'interprétation enragée (MC Bolo), ou au contraire, s’aventurer sur des terrains plus légers dans la forme (Ixzo).

"Si on avait connu plus d'amour on aurait parlé plus d'amour", déclarait Kalash Criminel lors d’une interview à Yard Magazine l’an dernier. Une réflexion simple mais terriblement révélatrice des sentiments qui ont construit le garçon avant qu’il ne devienne une potentielle star du rap. Un vécu plus noir que rose, raconté par bribes dans des textes qui laissent entrevoir les raisons de son tempérament brumeux : “j'ai la haine depuis petit, encore plus depuis que j'ai perdu mon grand frère”. Une enfance marquée par les drames, une adolescence difficile : la dureté des propos du rappeur ("t'es par terre, j'te piétine : écrasement d'tête et pénalty") ne constitue finalement que la conséquence logique de son parcours tortueux. 

 

Comme un symbole de cette personnalité âpre et rude, l’écriture de Kalash Criminel est loin de faire dans le raffinement ou la subtilité : la prose du rappeur va au plus efficace, sans se perdre en schémas de rimes complexes ou en figures de styles poétiques qui seraient contre-productives. L’objectif affiché est simple : “j’rappe simple, efficace, si j'monte le niveau tu vas rien comprendre”. Contrairement à toute une frange de rappeurs plus obsédés par la forme que par le sens, il vise en premier lieu la clarté et l’intelligibilité de ses textes. Moins de complications, plus d’impact : pourquoi se perdre à exprimer une idée en huit mesures alambiquées surchargées de rimes riches quand on peut dire la même chose en quatre mots et un ra-ta-ta ? Et puis, il existe une autre explication, plus pragmatique, à la simplicité structurelle de ses textes : à l’image de Notorious Big ou d’Oxmo Puccino, Kalash Criminel n’écrit pas ses textes, mais préfère les construire, de tête, au fur et à mesure de ses inspirations en studio.

 

"Albinos et sauvage comme le magicien dans Rebelle"

Résumer la discographie de Kalash Criminel à un rappeur bas-du-front, légèrement bourrin et peu enclin à se lancer dans des séries interminables de multisyllabiques serait terriblement réducteur. Derrière son imagerie bourrue et ses thématiques sommaires,  l’importance donnée aux problématiques du continent africain amène une profondeur très particulière à ses textes, apportant d’une part une dose supplémentaire de noirceur dans un univers musical déjà très sombre, et rappelant, d’autre part, l’une de ses influences les moins évidentes : Despo Rutti.

“Obama pour moi c'est une banane. Y'a qu'un singe lobotomisé pour chialer devant ce faux symbole. J'attendrai qu'il dégage les intérêts de son bled du mien avant de le trouver sympa”, disait Despo il y a quelques années. L’idée est exactement la même chez Kalash Criminel -avec pour seule différence, un légume à la place du fruit- : "Obama une carotte, il nous a juste fait roupiller, pendant ce temps là, en Afrique, en train de tout piller". Bien que la filiation puisse paraître étonnante, Kalash Criminel revendique régulièrement, au cours de ses interviews, l’importance des Sirènes du Charbon ou de Convictions Suicidaires dans son parcours d’auditeur de rap.

 

Malgré un style très différent sur la plupart des plans, de nombreux éléments font le lien entre les deux rappeurs : volonté d’insister sur les problématiques politiques congolaises, autocritique permanente de certaines mentalités africaines, démystification des idées reçues ("arrêtez de faire croire aux Africains que l'Europe c'est le paradis")… Sans être un rappeur politisé ou particulièrement impliqué dans une mission d’éveil des consciences, Kalash Criminel met tout de même un point d’honneur à remettre en cause l’absence de couverture médiatique sur des sujets graves ("je sais que les médias font semblant de pas savoir qu'au Congo il se passe un génocide"), à critiquer les ingérences politiques françaises sur l’ensemble du continent africain ("Sarkozy toujours pas en prison pourtant c'est lui qu'a tué Kadhafi"), ou encore à blâmer les chefs d’Etat locaux (“on veut tous te voir partir comme le président de mon pays”) tout en soulevant des problématiques constamment passées sous silence ("Les rebelles au Nord Kivu, qui les paye ? Qui les finance ?").

"Allez leur dire : si le rap marche pas, y'a le McDo qui recrute"

S’il a dépassé le statut de simple rookie du rap game, Kalash Criminel n’a pas encore atteint celui de tête d’affiche confirmée : une position intermédiaire qui devra forcément finir par pencher d’un côté ou de l’autre, pour le voir s’envoler vers les sommets ou au contraire stagner et ralentir inéluctablement sa montée en puissance. Reste donc à savoir s’il saura toucher un public plus large que celui actuel, et surtout, de quelle manière il pourra intégrer à sa fan-base des catégories d’auditeurs variées -et donc de trouver le juste équilibre entre un Kalash Criminel bourrin, héritier de Teushiland et de toute une frange purement street du rap français, et un Kalash Criminiel plus ouvert, capable de chanter avec Keblack ou Jul.

La question ne semble pourtant pas préoccuper particulièrement le rappeur, visiblement plus attiré par l’obscurité de son hall que par les lumières des projecteurs. L’essentiel pour lui étant de rester lui-même en toutes circonstances, qu’il soit posté au beau milieu de Sevran ou assis aux plus belles tables parisiennes, cagoulé même dans le carré VIP. Une authenticité qui n’exclue pas d’hypothétiques évolutions artistiques, déjà entrevues à travers certains titres de la mixtape Oyoki : un feat dansant avec Keblack (Mélanger), un titre introspectif au flow indolent (Ce Genre de Mec), et un tube incroyable avec Jul (Je ne comprends pas) dans lequel les univers musicaux des deux artistes se confondent à la perfection -avec une série de passe-passe qui rappelle les meilleurs duos de l’histoire du rap français. Moins de deux ans après sa percée, Kalash Criminel n’est déjà plus ce rappeur dont les prestations en featuring avec des têtes d’affiches pouvaient poser question : "Maintenant ils veulent tous des featurings alors qu’avant, ils se moquaient". La première impression n’est donc pas toujours la bonne... surtout dans le monde du rap. 

 


Photo : Kalash Criminel / Facebook

+ de Kalash Criminel sur Mouv' 

 

 

/ le 22 mai 2017

Commentaires