Kaaris : seul le taf paie

/ le 07 novembre 2016
Kaaris story
Il est temps d'arrêter de croire qu'on connaît Kaaris et de découvrir vraiment la trajectoire d'un MC parmi d'autres qui s'est hissé vers les sommets du rap français à grands coups de punchlines sombres et sauvages.

Généralement, la meilleure façon de présenter Kaaris est de commencer par citer l’une de ses punchlines impliquant une pratique sexuelle extrême (« elle pense que j’suis en train de la doigter, j’lui mets mon gros doigt de pied »), des dimensions phalliques démesurées (« salope, tu peux jouer avec ma queue, mais ne t’éloigne pas trop »), une métaphore burlesque (« tu cours partout comme une pucelle dans un champ de bites »), ou un orifice déformé (« on t’attrape la shnek par ses extrémités »). Evidemment, il s’agit de la manière la plus ludique, la plus directe, et la plus efficace de résumer le personnage en quelques lignes. Mais c’est aussi le meilleur moyen de faire l’impasse sur toutes les complexités d’un rappeur qui a connu deux carrières aux réussites opposées, et d’un homme qui semble autant à son aise dans la peau d’un père de famille que dans celle d’une superstar du rap hardcore, dans la peau d’un croyant pratiquant que d’un pêcheur prônant la débauche. Un dualisme qui se retrouve dans tous les aspects de la personnalité du sevrannais, qui semble pourtant s’accommoder sans trop d’états d’âme de ces incompatibilités.

Devenu l’incarnation rapologique d’un Conan le Barbare ou d’un Terminator –en gros, un colosse invincible et impitoyable-, voire même, quand on veut pousser la caricature jusqu’à ses extrémités, d’un Chuck Norris, Kaaris a su parfaitement jouer de son image auprès de médias avides de sensations fortes et d’un public tout content de s’encanailler. Là où la caillera de base fait peur et intimide le quidam, Kaaris force tellement le trait qu’il en devient un personnage de cinéma, prenant une dimension plus fantasmagorique que réelle. L’attitude médiatique approche parfois la condescendance, mais le rappeur joue tellement le jeu qu’il le prend à son compte. Le taureau ne se prend pas par les cornes, mais par les fesses, comme le disait un illustre conteur. Kaaris fascine, impressionne, fait parfois rire, comme tout bon gros méchant du grand écran. On peut l’approcher, un peu, mais on fait quand même attention à ne pas le mettre en colère. Il risquerait de finir avec Ann Wray dans la main droite, au sommet d’un building, mitraillé par l’aviation militaire.

 

Un énième rappeur au milieu du troupeau

Mais Kaaris n’a pas toujours campé ce personnage de brute assoiffée de sang. La première partie de sa carrière ne renvoie en effet pas le même type d’image. « Rien ne change à part Freezer » … et Kaaris : entre sa carrure diminuée, sa dégaine empruntée à Busta Flex, et surtout ses qualités artistiques bien en deçà de ce qu’elles sont aujourd’hui, le garçon faisait plus figure d’énième rappeur amateur au milieu du troupeau que de potentielle locomotive du rap game, prête à aligner les disques d’or et à asseoir une réputation d’outshineur suprême en featuring. Avec le recul actuel, évidemment, on retrouve quelques bribes d’un talent qui a fini par exploser, mais à l’époque, personne n’aurait pu se douter que Kaaris deviendrait un tel rappeur et un tel personnage.

 

En remontant encore plus loin, on retrouve même la trace d’un Kaaris qui se faisait encore appeler Fresh, galérait à poser dans les temps, et ne pouvait rien rêver de mieux que quelques apparitions anecdotiques dans des compilations à la visibilité limitée. Autant dire que son absence pour quelques années, suite à son départ pour la Côte d’Ivoire en 2003 n’a pas bouleversé le rap français. Son retour, avec 43ème Bima, n’a pas non plus fait lever les foules. Malgré des progrès notables, le Sevrannais était encore loin de montrer la maitrise affichée sur ses morceaux actuels.

 

L’arrivée d’un poids lourd sur le game français

Un peu à la manière de PNL entre 2012 et 2015, Kaaris a simplement pris le temps de  reculer pour mieux sauter à la gorge de l’industrie. Moins fulgurante que l’ascension du duo, sa prise d’ampleur se fait en plusieurs étapes. Comme souvent, il faut une rencontre avec une équipe de producteurs pour permettre au rappeur de prendre la bonne direction. Galaktik Beat fait donc office de catalyseur, et commence à travailler sur le potentiel du garçon. A travers quelques compilations, et surtout, une série de featurings –notamment avec Despo Rutti-, Kaaris se place sur la carte du rap-jeu.

 

Encore très confidentiel, et sans le moindre appui médiatique, il affine cependant son style, et fait preuve de progrès artistiques considérables. La deuxième étape de son évolution est elle aussi marquée par un changement d’équipe productrice. Kaaris ne trouve pas d’accord avec Galaktik Beat, navigue un peu dans son coin, et finit par se rapprocher de Therapy Music. La rencontre n’est évidemment pas fortuite, puisque l’amitié entre le rappeur et les beatmakers –notamment Mehdi- est éminemment antérieure à leur collaboration professionnelle. Quoi qu’il en soit, tout est en place pour déclencher l’explosion réelle du rappeur. Du flow à l’écriture, Kaaris fait des progrès monstrueux en quelques années. La mixtape Z.E.R.O est un bombardement de punchlines toutes plus spectaculaires les unes que les autres, qui sanctionne définitivement l’arrivée d’un poids lourd sur le game français. Du succès critique immédiat au succès populaire rendu possible –entre autres- par sa collaboration furtive avec Booba, tout se déroule comme prévu pour le Sevrannais.

Soit dit en passant, cette entente éphémère avec Booba, vue comme la raison principale de la percée médiatique de Kaaris, est un excellent symbole de ce qui fait la réussite du garçon : contrairement à l’immense majorité des rappeurs français, il sait exploiter les opportunités, prendre du recul sur le milieu de la musique, jouer le jeu médiatique tout en gardant le contrôle… Kaaris n’est en effet pas le premier rappeur à avoir été invité à partager la scène avec B2O. Mais il est celui qui a le mieux su gérer cette mise en lumière. Booba n’est pas un interrupteur qui transforme n’importe quel artiste en futur disque d’or : il braque les projecteurs sur vous, mais tout le reste vous appartient. Refermons la parenthèse.

 

Visionnaire et fan de rap US

La dernière étape de la mutation du rappeur se fait en parallèle d’une mutation plus globale du rap. C’est par les évolutions que Kaaris impose à la musique qu’il trouve la voie du succès. Se nourrissant des influences drill/trap autant qu’il nourrit l’avènement de ces sous-genres en France, Kaaris amène avec lui toute une vague du rap à se convertir aux sonorités chicagoans, sans que l’on ne puisse vraiment trancher : s’est-il posé en précurseur ou s’il s’est contenté de suivre -et de pousser- une tendance montante ? Dans un cas comme dans l’autre, le garçon a été visionnaire. Une qualité primordiale dans la musique, bien plus que n’importe quel talent artistique.

La raison pour laquelle Kaaris s’est montré capable d’anticiper le succès d’une tendance naissante est probablement à chercher dans son profil d’auditeur de rap. Grand fan de rap US, il n’a pas forcément les références les plus évidentes pour le grand public, et creuse peut-être un peu plus les scènes confidentielles américaines que la majorité des rappeurs français, qui prennent souvent les tendances outre-Atlantique à contre-temps. « Il y a peut-être deux mille personnes en France qui connaissent Lil’ Boosie mais ces deux mille personnes ont su que je faisais partie de leur cercle très fermé », disait-il par exemple à l’Abcdrduson en 2013.

 

Au bon endroit, au bon moment, avec la bonne stratégie

Quoi qu’il en soit, Kaaris a trouvé dans la trap, l’écrin idéal pour ses pulsions. Loin de se contenter de manier le hardcore sur de simples égotrips, il pousse le concept à ses extremums, à l’image d’un Alkpote en France ou d’un Pimp C aux Etats-Unis, tout en l’adaptant à des titres porteurs et à une attitude parfaitement en phase avec son personnage. Et puis, après des années à se coltiner un rap qui se prenait trop au sérieux, le public a enfin appris à se lâcher. Il manquait le coup de butoir final pour enterrer tous les complexes du rap français. Kaaris est arrivé au bon endroit, au bon moment, avec la bonne stratégie. Si sa maturité artistique était arrivée un peu trop tôt, il aurait dû se contenter d’un succès d’estime tout en restant un inconnu pour le grand public, et un énième bourrin obscène pour les défenseurs du rap complexé. A contrario, si Kaaris était arrivé plus tard, il aurait simplement été l’énième trappeur à adopter un flow saccadé et à parler de sa bite. Quelle tristesse.

Le succès instantané d’Or Noir a prouvé que le hardcore avait une place légitime en France, et qu’il ne concernait pas qu’une poignée de rappeurs marginalisés. Le plus compliqué étant peut-être de durer avec un style aussi belliqueux, et de réussir à l’installer définitivement comme la norme –allant même jusqu’à toucher d’autres sphères, comme le cinéma. Et si Kaaris n’est pas qu’un rappeur hardcore, se lançant de temps à autre sur le terrain de l’introspection, tout l’intérêt de ses titres réfléchis réside dans le contraste entre un personnage violent et sanguinaire et ses états d’âme qui finiraient presque par le rendre humain –un humain qui se cure les dents avec des squelettes, certes, mais un humain quand même. Et pourtant, même quand il entre dans le jeu des élucubrations intimistes, Kaaris ne se dévoile pas vraiment. Surtout, il n’affiche pas le moindre remords ou la moindre remise en question, comme si laisser transparaitre la moindre faiblesse était le meilleur moyen de voir sa carapace monstrueuse s’effriter, et son personnage de brute infaillible, intraitable et invincible, s’effondrer. Pris dans des flows de contradictions, entre sa vie réelle et celle de ses clips, entre ses convictions personnelles et son discours, Kaaris file droit. Focus, concentré sur ses objectifs, sans rien demander à personne : « J’baise le rap français, que tout le monde retourne à ses occupations ».  

 


Crédit photo : YouTube

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/ le 07 novembre 2016

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