Jul, Sch, Hooss : le nouveau vent du Sud...

Par Genono / le 09 novembre 2015
Jul, Sch, Hooss : le nouveau vent du Sud...
"C'est la French Riviera, de Nice à Massilia, HLM en bord de mer". Hormis la douceur du climat et la proximité du littoral, le décor planté par Hooss, nouvelle sensation du rap sudiste, n'est pas tellement différent de celui des banlieues parisiennes. Aux côtés de Sch, Infinit', et bien sûr Jul, il incarne le renouveau de la scène sudiste. Une génération qui arrive au moment où la question sur l'héritage de l'ancienne école commençait à se poser....

Même si certains membres d'IAM ou des Psy4 réussissent l'exploit très respectable de durer, la scène locale a vécu une traversée du désert ces dernières années, et l'arrivée de nouvelles têtes en haut de l'affiche était quasiment inespérée -car même en extrapolant énormément, non, on ne peut pas considérer Lacrim comme un artiste marseillais. Bien entendu, une flopée d'artistes plus (R.E.D.K) ou moins (El Matador) bons et plus ou moins exposés a continué à exister à l'ombre des poids lourds, mais aucun ne semblait capable de concilier musique de qualité et succès populaire/ventes honorables.

Fin 2015, la situation est à l'opposée de ce qu'elle était il y a 5 ans. D'abord, Marseille n'est plus le centre névralgique du rap sudiste. Certes, la cité phocéenne abrite toujours de gros poissons (Jul, Alonzo...), mais Sch vient d'Aubagne, Infinit' de Nice, Hooss de Fréjus, Demi-Portion de Sète... En fait, l'intégralité de la côte d'Azur abrite des rappeurs à succès : chaque grosse ville du coin a sa tête d'affiche. Mieux, la scène locale fait preuve d'un éclectisme bienvenu, alors qu'on lui a longtemps reproché -que ce soit à juste titre ou non, là n'est pas la question- certaines redondances dans les thèmes et les productions. Aujourd'hui, un auditeur parisianophobe n'a plus besoin de chercher au dessus du 44ème parallèle Nord pour trouver son bonheur : qu'il soit adepte d'histoires de bandits, de chansons d'amour, de musique de club, ou de pur égotrip, toute l'offre rap est réunie sur le littoral azuréen.

 

Entre tradition et dynamisme nouveau

Éclectisme, qualité, nouvelle génération qui n'en veut, anciens respectés, succès commercial ... Après de longues années de disette (et même si le coin continue de trainer quelques tares), le midi a aujourd'hui tout du parfait havre de paix. Contrairement au reste du game français, parasité par les tensions palpables entre rappeurs, l'air du bord du mer semble apaiser les esprits et permettre aux différentes entités musicales de s'épanouir. Au delà de la qualité globale des artistes du coin, la grande force de la scène sudiste est d'avoir appris à exister en toute indépendance vis-à-vis de la capitale. Historiquement, le Sud a toujours su se débrouiller en quasi-autonomie, grâce à un réseau de labels indépendants déterminés et, pour certains, connectés avec de grosses maisons parisiennes pour assurer la distribution à plus grande échelle.

La tradition se perpétue de nos jours, avec bon nombre de petites écuries (D’en Bas Fondation, Soli Music …) qui survivent plutôt bien en toute indépendance. Si le cas plutôt complexe de Liga One nécessiterait un article complet, l'évolution d'une structure comme Only Pro est un modèle du genre. Pour faire court, Only Pro (anciennement Street Skillz) est à la base une toute petite équipe (DJ Mej, Mateo, Soprano et Cesare des Psy4), formée il y a une quinzaine d'années à l'occasion de la sortie d'un maxi 2 titres. Sur le principe, il s'agit de la réussite classique d'une micro-structure qui devient une grosse écurie, et d'une cabine d'enregistrement dans un placard qui devient un studio tout équipé. Une jolie histoire, qui, sur le principe, n'a rien d'exceptionnel. Là où l'évolution d'Only Pro devient intéressante, c'est qu'il ne s'agit pas d'un simple label. Après quelques grosses réussites commerciales (les Psy4, Soprano en solo, Léa Castel, Magic System...), le groupe a su diversifier ses activités, une adaptation logique quand on connait les difficultés du marché du disque. De structure purement musicale, Only Pro est devenu un outil complet de gestion de carrière : promo web, management, développement artistique, organisation de concerts ... la petite équipe devenue grande fait absolument tout, et dispose d'un réseau assez incroyable, collaborant aussi bien avec Def Jam France, Warner ou Wagram pour la promo de leurs artistes, qu'avec des labels indépendants, des tourneurs, ou encore des sociétés éditrices de sonneries téléphoniques.

 

 

Entre ancienne et nouvelle génération

Si Akhenaton est beaucoup plus productif en solo que son comparse Shurikn, et si l'image d'IAM a tendance à s'écorner avec le temps, la longévité du groupe est tout de même très honorable. Régulièrement visés par des artistes parisiens (Booba, MC Jean Gab1, Joeystarr ...), les deux papys jouissent encore d'un respect intact à Marseille et dans ses environs. Même son de cloche pour d'autres groupes historiques, comme la Fonky Family. Si tous ses membres ne sont pas forcément devenus des légendes du rap comme Le Rat Luciano, certains ont encore de beaux restes, et surtout, on constate que, plus qu'ailleurs, savoir s'arrêter à temps est le meilleur moyen de laisser un bon souvenir à tout le monde. Du côté des Psy4, en revanche, on ne s'arrête pas. Soprano cartonne en solo depuis ... toujours, et Alonzo a su complètement se renouveler, en devenant, contre toute attente, l'un des leaders du trap-game français. Chez les "indépendants ou presque", en revanche, la majorité des piliers de la côte a disparu des radars. Keny Arkana, Chiens de Paille, Carré Rouge ou le 3ème Oeil n'existent plus. Dans le même temps, L'Algerino et El Matador continuent de vendre des disques.

En fait, la scène sudiste a connu un vent de nouveauté assez violent ces dernières années, et hormis les deux ou trois survivants cités dans le paragraphe précédent, les cartes ont été complètement redistribuées. Tout en haut de la chaine alimentaire, on trouve bien évidemment Jul. En moins de deux ans, le gamin a absolument tout raflé, avec une feuille statistique nette et sans bavures : quatre albums, trois platines et un disque d'or. Une embrouille avec Liga One plus tard, Jul repart seul, avec un tout nouveau label fondé par ses propres mains : "D'or et de platine". Ça coule de source.

Derrière lui, une flopée de rappeurs sort de l'ombre, avec une tendance globale à s'ouvrir sur le rap-game parisien. Ainsi, Infinit' collabore régulièrement avec Alkpote, Nekfeu ou Alpha Wann, mettant notamment à profit sa connexion avec DJ Weedim, ex-niçois monté à la capitale. Malheureusement plus connu pour ses bisbilles avec Christian Estrosi que pour la qualité -pourtant excellente- de sa musique, Infinit' est typiquement le genre de rappeur qui a tout pour percer à grande échelle, mais qui n'explose pas. Dans un style différent, Sch est lui aussi très lié à l'Ile-de-France, non seulement à cause de/grâce à son label, Def Jam France, mais aussi de par ses nombreux featurings avec Lacrim (qui n'est toujours pas marseillais, malgré ses années passées sur le Vieux-Port), ou ses collaborations avec Kaaris, Sadek et surtout DJ Kore. Derrière Jul -qui semble clairement intouchable-, Sch est d'ailleurs celui qui pourrait rafler une belle mise, et trouver une place confortable dans le haut du game français. Son style très particulier semble enfin trouver un écho important auprès du grand public comme de la presse spécialisée, et l'appui de sa maison de disques peut, à terme, forcer un peu la main -et l'oreille- aux derniers réfractaires.

 

La transition est toute trouvée pour présenter Hooss, autre étoile montante du rap azuréen. Moins médiatisé -à l'heure actuelle- que son comparse Sch, le gamin (23 ans) surfe sur le succès relatif de son premier projet, French Riviera Vol.1. Un long-format de qualité, quelques prods assez exceptionnelles, des chiffres de vente plutôt encourageants, et des millions de vues sur Youtube ... Entre textes empreints de mélancolie et histoires de cités ensoleillées, Hooss a tout pour devenir le prochain rebeu autotuné à la mode. Du côté de Marseille, l'un des grands espoirs des Quartiers Nord s'appelle M.O.H. Derrière son style gouape et très offensif, le rappeur aux cent a.k.a (La Hache, Le Crime Vocal) est aussi et surtout un rimeur complet, qui sait aborder des thèmes larges malgré une ligne directrice très axée rue. A Sète, c’est Demi-Portion qui tire son épingle du jeu, avec le succès critique et commercial de son dernier album, Dragon Rash. Hooss, M.O.H, Demi-Portion … Ces trois exemples sont très représentatifs de la bonne forme actuelle du rap à l’accent chantonnant : ils viennent tous trois de villes différentes, ont tous trois des styles très différents, mais réussissent tous trois à s’imposer, d’une manière ou d’une autre, et à plus ou moins grande échelle, dans le paysage musical français.

 

Ces quelques exemples ne sont qu’une partie infime de tout ce que le littoral méditerranéen français abrite de bonnes pioches rapologiques. Après un âge d’or qui a marqué d’une pierre blanche l’histoire du rap hexagonal –grosso modo, de la deuxième partie des années 90 à la première partie des années 2000-, puis une traversée du désert qui a vu des légendes s’effondrer et une génération de jeunes loups se casser les dents, l’émergence de Jul, Sch (entre autres), et le succès de quelques labels et structures plus larges ont donc apporté un véritable vent de fraicheur à toute une scène qui semble revivre. L’énergie de nombreux collectifs (la Guirri Mafia, Ghetto Phénomène, GGN …), les réussites individuelles, l’organisation et l’expérience des labels (indépendants ou non) … Et si le vent du Sud poussait vers un nouvel âge d’or ?

 

Paix à l’âme de Sya Styles.
Force à Pone

 



 

Crédit photo : Capture YouTube

Par Genono / le 09 novembre 2015

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