Jul : le secret de son succès

Par Genono / le 13 avril 2016
Jul : le secret de son succès
D'Or et de platine : Jul n'aurait pas pu trouver nom plus juste pour son label. Pourtant, les raisons de la réussite du rappeur semblent loin des calculs marketing ou des recettes usées du rap français. En trois ans , le Marseillais a-t-il définitivement changé le game ?

A la fin des années 90, quand Booba et Ali se sont vu claquer la porte au nez par les grandes maisons de disques, et que Laurent Bouneau leur a demandé de retravailler Mauvais Oeil, ce "rap de villageois", pour le diffuser sur sa radio, les deux ex-inséparables ont pris le taureau par les couilles, s'occupant eux-mêmes de presser et distribuer leurs disques ... avec le succès que l'on connait. Une quinzaine d'année plus tard, la donne est inversée : ce sont les maisons de disques qui courent après les rappeurs, et qui se voient claquer la porte au nez. Une situation qui amuse Jul, symbole absolu de réussite indépendante : "disque d'or en trois jours, j'crois pas que les maisons de disques kiffent ça". Cette petite phrase a priori anodine, balancée dans un morceau offert gratuitement une semaine seulement après la sortie de son album My World, en dit pourtant beaucoup sur l'inversion des rapports entre artistes et majors.


La démocratisation des home-studios, qui liment petit à petit les différences avec les véritables studios professionnels, la dématérialisation des supports musicaux, ainsi que l'explosion de Musicast en tant que distributeur à grande échelle, ont permis aux petits indépendants de s'émanciper de ces grosses structures autrefois incontournables. L'exemple récent de Gradur regrettant sa signature chez Barclay lance de véritables interrogations sur l'intérêt pour un artiste de ce calibre de laisser une grosse maison mettre le nez dans ses affaires : "Je regrette ma signature. Tu vois le parcours de Jul ? Il me fait kiffer !" balançait-il l'an dernier au cours d'une interview pour Booska-P. "Ça me fait kiffer de voir qu'il est arrivé avec son équipe, qu'il a refusé de signer ... j'aurais aimé faire comme lui".

Le parcours de Jul est en effet du genre à forcer le respect : cinq albums, six-cent-mille ventes, plus de 500 millions de vues cumulées sur Youtube, sans parler des mixtapes et albums gratuits ... Des chiffres dont une minuscule poignée de rappeurs peut se vanter après quinze, voire vingt ans de carrière. Jul n'a mis que trois ans.

 

Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas le succès incroyable de Jul, et qui s’évertuent à attribuer sa réussite à tout un tas de critères plus ou moins rationnels. Au mieux, on raille son utilisation quasi-systématique d'autotune (comme s'il suffisait d'appuyer sur un bouton pour faire un tube), au pire on traite son public de décérébrés. Pourtant, malgré ce décalage complet entre sa popularité et l'incompréhension dont fait preuve une partie du public, le Marseillais arrive à s'attirer le respect de nombreux professionnels de la musique : rappeurs (hormis Gradur, Jul a été "validé" par Booba, Kaaris ou Sch), journalistes (Mehdi Maizi, Baptiste Biarneix, Yérim Sar), grosses radios (de Skyrock à Mouv' en passant par OKLM) et même France Télévision (seul rappeur -avec Soprano- invité à la fameuse "Fête de la chanson française" en début d'année).

Six-cent mille disques vendus ne s'expliquent pourtant pas par de simples allusions à un logiciel correcteur de voix -sinon, les cent-mille rappeurs qui se sont mis à l'autotune ces deux dernières années seraient tous millionnaires- ou par de simples capacités cognitives limitées chez toute une génération -les vieux ont toujours tendance à prendre les jeunes pour des cons, et vice-versa. Les raisons sont nombreuses, bien entendu, et la plupart ne sont pas explicables par de simples études de marchés, enquêtes marketing, ou prévisions de ventes.

 

Un lien étroit avec le public

Il suffit de jeter un oeil à la page Facebook de Jul : elle ressemble au profil de n'importe quel adulescent de votre entourage. Mêmes syntaxe hasardeuse, mêmes codes de langage, même façon de répondre aux commentaires haineux par des vannes sur le physique. Pour la jeunesse française, Jul n'est pas la vedette inaccessible qui vit dans le monde parallèle du showbiz et des millionnaires : il est un jeune parmi les autres. Un jeune qui fait de la musique, vit de sa passion, s'éclate sur les réseaux sociaux autant qu'il charbonne en studio, et discute avec son public comme il discuterait avec ses potes. Le simple fait de prendre le temps de répondre -avec beaucoup de bonne humeur et de simplicité- à de nombreux messages tous les jours le démarque de la grande majorité des artistes de la scène française, et lui permet de tisser un lien toujours plus étroit avec ses fans.

 

Le point d'orgue de cette relation très amicale entre Jul et son public s'est déroulé sur Periscope, en début d'année. Au delà du fait que le rappeur marseillais ait été l'un des premiers artistes français à débarquer sur cette application à mi-chemin entre le réseau social et le pur streaming vidéo -démontrant sa capacité à anticiper les tendances-, l'utilisation qu'il en a faite a bouleversé les codes établis, et a déplacé le degré d'intimité de "il répond aux commentaires, c'est rigolo" à "on a fait un morceau ensemble". La véritable révolution se trouve bien là : Jul a tout simplement fait un featuring avec son public. Le titre En live de Périscope (pourquoi chercher compliqué quand on peut faire simple ?) a ainsi été le premier à impliquer directement le public d'un artiste dans le processus créatif d'une chanson : beat composé en direct, en fonction de l'avis des internautes ; lyrics écrites par les internautes ; et session d'enregistrement diffusée en live, avec divers conseils et indications ("essaye tel flow", "mets un peu moins d'autotune" et "ralentis sur la fin de cette mesure") dictés par les internautes. En somme : en plus d'être un ami, le public devient directeur artistique. Adieu, les emplois fictifs dans les maisons de disques.

 

Une productivité à faire pâlir Alekseï Stakhanov

A une époque où dix jours suffisent à oublier un clip, et où un artiste semble avoir complètement disparu du circuit si son dernier album a plus de six mois, il faut sans cesse envoyer de la nouveauté. Jul l'a bien compris : quitte à perdre parfois en originalité, le rappeur marseillais inonde le web de titres inédits avec un rythme frénétique -plus de trois-cent titres depuis 2013. C'est bien simple : à la fin du mois d'avril, Jul aura offert exactement quarante chansons à son public ... uniquement en 2016. Et étant donné sa productivité incroyable, il devrait terminer l'année avec une grosse centaine de titres, voire même un peu plus :

 

Quatre albums, plus un lot d'inédits qui se compte en dizaines ... soit la charge d'une décennie de travail pour certains -voire un peu plus. On pourrait rétorquer que ce mode de fonctionnement équivaut à gaver le public comme une oie, que la quantité est l'ennemie de la qualité, et que faire cent fois le même morceau n'a rien de si fabuleux. Évidemment. Jul ferait sans doute de meilleurs titres s'il se contentait d'en faire une quinzaine tous les trois ans, en peaufinant chaque détail pendant des semaines. Mais il perdrait le lien quotidien qui l'unit à son public, et qui lui permet, de temps à autre, de se connecter à Facebook à trois heures du matin pour balancer trois, quatre ou cinq inédits d'affilée.

Et puis, n'allez pas imaginer qu'écrire 32 mesures linéaires sur une prod boom-bap bien calibrée soit forcément plus difficile que de faire un refrain correctement rythmé sous autotune. Il s'agit simplement d'un exercice différent. Il n'est pas plus facile de terminer un marathon que de courir le cent mètres en moins de onze secondes.

 

Une structure musicale simple et efficace

Conséquence directe du point précédent : ses beats sont globalement dépouillés, et obéissent souvent au même schéma minimaliste. Il faut rappeler que Jul compose lui-même la plupart de ses prods, avec les mêmes moyens que les beatmakers nés dans les années 90 : un ordinateur portable posé sur les genoux, un casque, et la dernière version crackée de Pro Tools. Evidemment, ne cherchez pas de compositions dignes d'un Madizm ou d'un Sayd des Mureaux : Jul se sert lui-même des beats sur-mesure, dont le minimalisme sied parfaitement à l'aspect très épuré de son discours. Et c'est là l'une des principales forces du garçon, le genre de qualité qu'un directeur artistique ne peut pas imposer à son poulain : Jul est un mec simple. Tellement simple que sa sincérité touche.

Alors que la majorité du rap-game s'évertue à écrire avec sa tête (cf : la frange consciente) ou avec ses couilles (cf : la frange hardcore), Jul est de ceux qui parlent avec le coeur. Ils sont rares, et n'ont généralement aucun succès, tant le public français leur préfère des artistes qui jouent un rôle qui n'est pas le leur. Le Marseillais fait donc figure d'exception : sans embellir sa vie, surjouer son personnage, ou dramatiser son vécu, il raconte son quotidien sans le moindre filtre. Sur ce point -et pardon d'avance pour les haut-le-cœur-, Jul est dans la filiation directe de l'un de ses modèles, le Rat Luciano. On ne débattra pas sur les qualités lyricales ou artistiques de l'un ou de l'autre -chacun voit midi à sa porte-, mais dans l'esprit, les faits sont là : Jul parle aux jeunes majeurs aujourd'hui comme Le Rat parlait aux jeunes majeurs il y a quinze ans. Avec la même sincérité, et la même justesse.

 

Des textes touchants et emplis d'émotion

[Note : sautez immédiatement ce paragraphe si la comparaison avec Le Rat Luciano vous a heurté.]

Bien entendu, Jul n'est pas Dostoïevski (et Dostoïevski n'a jamais reçu aucun disque de platine). Cependant, réduire les dix-mille mesures écrites depuis le début de sa carrière au refrain d'un remix de Barbie Girl serait d'une malhonnêteté intellectuelle indigne d'un auditeur de rap français respectable. Sans être un forcené des multi-syllabiques, des assonances, ou des rimes hyper-riches, Jul est un rappeur qui sait donner du fond à ses textes, et qui sait surtout transmettre des émotions -ce qui explique qu'un garçon comme lui touche autant de monde, alors qu'un rappeur plus technique mais moins généreux dans sa musique n'atteindra pas forcément les sommets.

Derrière la première impression parfois enjouée et ensoleillée que peut procurer la musique de Jul, se cache en réalité un mal-être omniprésent. Manager assassiné, petit-frère incarcéré, amis qui trahissent, et, comme tout artiste à succès, entourage jaloux ... S'il se réfugie dans le travail, et dans cette productivité aliénante, c'est peut-être très simplement pour échapper au monde extérieur.

Dans ses textes, le garçon évoque ces drames qui l'ont construit mais qui continuent de le hanter ; son quotidien et ses galères de jeune lambda, si éloigné du star-system ; l'amour qu'il aimerait donner à sa famille, le regard étrange que lui portent ses amis. Rien d'incroyable, rien qui ne sorte du commun. Et c'est justement cette simplicité poussée à son extremum qui fait toute la profondeur du personnage : il suffit de trois mots à Jul pour décrire ce que d'autres feraient en quarante-huit mesures. Au risque de se répéter : évidemment, Jul n'est pas Dostoïevski. Il serait plutôt Cicéron.



Un attachement à l'indépendance qui va au-delà du pur business-plan

On en revient au constat de départ. Étant donnée la méthode de travail de Jul, aucune maison de disque ne pourrait lui offrir de meilleures conditions que celles que lui offre l'indépendance. Aucun directeur artistique n'aurait jamais pensé à lui faire composer un morceau en live sur Periscope, aucun producteur ne pourrait lui offrir de beats plus dansants que ceux qu'il compose seul dans sa chambre. Il y a fort à parier qu'un titre comme My World (Barbie Girl) n'aurait pas été validé par les hautes instances d'une quelconque maison-mère. Si Jul connait une telle réussite, c'est bien parce que personne n'interfère dans ses choix, et qu'il agit très candidement à l'instinct.

Il faut également prendre en compte l'idée qu'à une époque où télécharger une copie pirate d'un album prend moins d'une minute et nécessite seulement trois mots tapés dans n'importe quel moteur de recherche, acheter un disque est presque devenu un acte militant. Plutôt que de vouloir à tout prix posséder un CD physique qui prendra la poussière, ou télécharger légalement par pur esprit Charlie, il s'agit avant tout de soutenir l'artiste. Si tant de jeunes adultes et d'adolescents dépensent leur maigre pécule pour soutenir Jul, c'est parce qu'ils se sentent proches de lui, et parce qu'ils savent que les dix ou douze euros dont ils se soulagent lui permettront de continuer à livrer de nouveaux titres inédits ... une petite centaine de fois par an.



Crédits photos : Captures Facebook et Instagram Jul

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Par Genono / le 13 avril 2016

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