Jorrdee : la prochaine (anti-)star du rap français ?

Par Genono / le 29 janvier 2016
 Jorrdee : la prochaine (anti-)star du rap français ?
Auto-défini comme "indescriptible, ignorant et sophistiqué", Jorrdee pourrait être la prochaine star de la chanson française. Présentations.

Médiatiquement, 2015 a incontestablement été l'année de PNL. Tout le monde, absolument tout le monde, a ressenti le besoin irrépressible d'évoquer le sujet, du blog hyper-confidentiel aux médias les plus sérieux ou les plus mainstream, en passant par les cas complètement improbables -au hasard, Madmoizelle ou Grazia. Et bien, notez-le tout de suite : 2016 sera l'année de Jorrdee -dans une mesure moindre, peut-être. Les médias les plus sérieux -comprendre : les moins rap- essayeront de comprendre le phénomène, les haineux se feront aussi nombreux que les hardcore-fans, et les premiers spécialistes à avoir suivi le personnage essayeront de s'approprier sa hype -ce sera clairement mon cas.

"Tu me vois faya, j'me vois comme Napoléon"

Sa consécration nationale étant seulement en cours d'acquisition, il convient encore de présenter le bonhomme, pour la pléiade de curieux qui voudraient poser une première oreille sur celui que l'on comparera ci ou là à un Young Thug, pour l'aspect déstructuré de sa musique, un Future pour l'utilisation chronique et pertinente de l'autotune, ou un Kanye West pour cette personnalité difficile à cerner qui pourrait passer pour de l'arrogance. Passée l'inévitable étape de la comparaison pompeuse, la suite imposerait de tenter de définir sa musique. Un point sur lequel beaucoup se casseront les dents, tant vouloir délimiter des contours à cette bouillie d'influences équivaut à vouloir faire entrer un carré dans un rond. S'il fallait vraiment se rabaisser à poser des mots sur le style atypique de Jorrdee, on évoquerait le cloud-rap et la pop, le rock anglais et la chanson française. Une voix aigüe mais pas nasillarde -et qui rebute beaucoup, au premier abord-, un style chanté-chantonné tout en nonchalance, et des productions torturées, qui tendent soit vers le minimalisme total, soit vers la saturation complète. En terme d'images suggérées, on serait à mi-chemin entre Donald Goines -pour le désespoir et le romantisme un peu sale- et H.P Lovecraft -pour les ambiances oniriques qui tendent au cauchemardesque.

On pourrait continuer très longtemps à aligner les outils descriptifs les uns après les autres, à détailler sa voix, ses beats, ses textes et son style. Ce serait comme s’entêter à décrire une œuvre de Salvador Dali à un aveugle. Pour se faire une idée -très partielle, évidemment- de ce qu'est la musique de Jorrdee, voici deux titres. Le premier, Rolling Stone, est un tube de rockstar, le genre de morceau qui s'impose de lui-même à l'auditeur, et qui pourrait -devrait ?- être diffusé plusieurs fois par jour, chaque jour, sur le maximum de supports médiatiques différents.

 

Le second, Coller au Rythme –extrait de son nouvel album, et orthographié ainsi-, est un bon condensé de ce qu'a été, jusqu'ici, la musique de Jorrdee. Le ton est langoureux, pour ne pas dire engourdi, la voix volontairement surmixée, le beat lent, et la prod globalement oppressante. Et pourtant, l'ensemble est parfaitement homogène, entrainant, et entêtant. Mesdames et messieurs, voici Jorrdee.

 

Il est également possible que le destin de Jorrdee soit différent de celui que l'on imagine. Il faut garder à l'esprit que le garçon a un handicap sérieux face à ce star-system qui lui tend les bras. "J'en ai rien à foutre de faire ma promo" clame-t-il sur FTGPM. S'il ne s'agissait que de promo -clairement la partie la moins excitante du métier de rappeur-, il n'y aurait rien à craindre. Dans le monde moderne, des gens sont payés pour organiser ces détails. Mais avec Jorrdee, le problème est bien plus profond. Ce je-m'en-foutisme s'étend bien au-delà, et pourrait se résumer ainsi : quoi que vous puissiez lui demander, soyez certains que Jorrdee n'en aura rien à foutre. Sa musique s'en ressent, et on passe sans transition de tubes potentiels (Rolling Stone, La Regarde et Remercie Dieu, Las Vegas Paro) à des titres expérimentaux complètement triturés, et absolument inaccessibles même pour des auditeurs très avertis. "Je fais le son, je le kiffe, point", expliquait-il récemment chez Noisey. Un état d'esprit qu'il évoque quasiment de la même manière en chansons : "Tu vas en studio, tu prépares le son de ta vie ... j'reste chez moi, j'fais du son pour plaire à ta fille". Le gamin est peut-être arrogant, certainement vicieux, mais surtout très sûr de lui et de son talent. Approché par bon nombre de maisons de disques attirées par le fumet de son potentiel commercial, autant prévenir tout de suite ces messieurs les D.A : forcer Jorrdee à ajuster ses partitions pour coller à un idéal plus formaté ne sera pas chose aisée. Brider sa personnalité ou sa musique, aussi singulières et insaisissables l'une que l'autre, reviendrait à vouloir capturer du vent et l'enfermer dans une boite : ce serait complètement con.

 

On n'est jamais mieux servi que par soi-même

En plus d'être hyper-éclectique, Jorrdee est un touche-à-tout : rappeur et chanteur, il compose aussi la majorité de ses instrus, s'occupe lui-même de toute la partie ingénierie (mixage, mastering -parfois approximatif), et crée également ses visuels. Un besoin irrépressible de tout contrôler, de ne rien déléguer. Résultat, l'univers de Jorrdee est excessivement personnel, parfois même intimiste. Les sentiments sont livrés crûment, l'amour est évoqué sans la moindre gêne. "Proxo, proxo, pétasse, va faire les thunes" : plus proche du King David de Donald Goines que d'un Tristan face à Iseult, Jorrdee est le type d'amoureux transi qui rend sa dulcinée accro au crack pour être certain de ne jamais s'en séparer -jusqu'à ce que la mort par overdose l'en sépare. "J'choisis ses vêtements, son maquillage et ses sous-vêtements" ... Dans sa relation aux femmes, on retrouve ce besoin irrépressible de tout contrôler. Quand il se laisse aller à parler sentiments, le propos est parfois d'un romantisme à faire chavirer les cœurs féminins les plus endurcis ("Je t'échangerais pour rien au monde, t'es la seule sur des millions"), parfois plus phallocentrique ("Pute de premier choix, tu m'feras pas croire que c'est la première fois que t'es comme ça"). Mais dans tous les cas, l'idée reste la même : Jorrdee doit contrôler les choses, d'une manière ou d'une autre. Qu'il s'agisse de protéger sa dulcinée ("Dieu a un plan pour moi : prendre soin de toi") ou de poser un regard sadique sur ses faiblesses ("Bitch, tes larmes m'excitent, bitch, fais-moi la comédie"), il se pose toujours en tyran romantique, esclavagisant les émotions de sa partenaire, l'élevant ou la rabaissant selon son humeur du jour.

 

 

Pour entrer dans l'univers de Jorrdee, il faut faire fi de cette première impression qui pousse à le regarder comme une bizarrerie un peu inquiétante, une entité indéfinie que l'on n'ose approcher. Comme un ectoplasme que l'on ne sait mort ou vivant, comme une chimère que l'on ne sait réelle ou cauchemardesque. "Je l'ai dans la peau comme une encre noire, je l'ai dans la tête comme une idée noire". Sardonique, sombre, parfois malsain, il évoque les ombres avec le sourire, s'amuse de la mort. "Chaque jour en phase terminale" ... Jorrdee, comme chacun d'entre-nous, est mourant. Chaque coucher de soleil le rapproche un peu plus d'une fin inéluctable. D'ici là, plutôt que de profiter pleinement chaque instant, le boug apprécie de voir son espérance de vie diminuer inévitablement chaque jour. "Funeste comme si j'étais sous coke", "je m'assomme au teu-teu, un peu plus, j'me sens pas assez mort", "j'vous souhaite une bonne défonce, j"vous souhaite une mort lente" ... Pour ressentir pleinement la présence de la faucheuse, pour tenter une première approche expérimentale du trépas, rien ne semble plus efficace que la drogue. Sous toutes ses formes, la défonce est un élément essentiel de l’œuvre globale de Jorrdee. Sa grosse période violette est derrière lui, mais l'influence de la codéine sur sa production a longtemps dépassé le simple cadre des références textuelles parsemées. Chez l'auteur de Sentinelles, la ripopée sirop-sprite a ralenti les bpm et les flows, rendant la voix encore plus indolente, et les ambiances plus pâteuses. Une drogue bon marché, popularisée par le rap américain, et qui cartonne chez les nouvelles générations ... L'analogie entre Jorrdee et son produit stupéfiant favori est évidente.

"J'mens à mes pétasses, pas à mon public". Il y a une chose essentielle à comprendre à propos de Jorrdee : ce faux-genre "star avant de l'être", qu'on lui prête aisément, est tout sauf fondé. Son désamour des codes, son je-m'en-foutisme à peine surjoué, et sa désorganisation chronique, ne sont pas des artefacts pensés pour créer un personnage qui siéra aux diffuseurs, et que l'on mettra dans la case "différent, chelou, et donc génial". Jorrdee ne cherche pas à être reconnu dans la rue, ni à faire la une. Si on s'arrête sur son imagerie, il repousse même cette idée : rarement au centre de l'écran dans ses clips, toujours un peu dans l'ombre, de dos, ou sous une casquette, il semble presque fuir les projecteurs. Sans être allergique aux médias, on le sent tout de même méfiant, presque farouche. Il se retrouve là, sans trop savoir pourquoi, ni comment : comme un animal surpris par les phares d'une voiture qui arrive droit sur lui, il s'immobilise, observe la scène, et attend la fin ... puisse-t-elle arriver le plus tard possible. Arrivé là sans le vouloir, Jorrdee n'en a rien à foutre d'être une star : il veut juste faire de la musique.

 

 


 

Photo : Capture YouTube

Par Genono / le 29 janvier 2016

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