Johnny Hallyday et le rap français : une histoire mouvementée

Par Yérim Sar / le 07 décembre 2017
Johnny Hallyday et le rap français : une histoire mouvementée
Le 6 décembre s'est éteint Johnny Hallyday et même si à première vue on parle d'une personnalité à des années-lumière du rap français, nos artistes ont malgré tout placé quelques rimes pour lui à de nombreuses occasions.

Avertissement : il est possible de faire une overdose de rimes en a-i-é à la lecture de cet article.

Carrière

 

C’est la plupart du temps la donnée la plus objective et neutre sur laquelle les rappeurs s’accordent lorsqu’ils évoquent le défunt, et ça depuis les années 90 jusqu’à très récemment : Johnny est vu comme l’archétype de la réussite avec option showbiz. Que ce soit Fabe sur La tête haute tenue (« plein de potes qui trinquent rien qu'à l'idée que je vende des cd comme Johnny Hallyday »), Driver sur Jet Set (« On n’a pas tous des carrières longues comme Hallyday Johnny ») ainsi que Sidi Sid sur North Face qui combine ça à une parodie de Oh Marie (« pas prêt de m'arrêter comme Johnny Hallyday, oh rap français, si tu savais tout le mal que je vais te faire ») sans oublier le rêve de Booba sur Pirates (« je veux faire long feu comme Johnny Hallyday », précisons que c’était avant qu’il s’embrouille avec lui par médias interposés).

Et bien sûr il y a le récent Christophe sur lequel Gims conclut son couplet à base de name-dropping de chanteurs de variété par un « Jooooohnny » de bon aloi.

Cependant les moments jugés plus creux de sa carrière n’ont pas échappé à certains comme Black Kent (« parce que je suis de cette époque, où même Johnny Hallyday floppe », sur Besoin de rien, qui correspond au moment où les ventes de disque baissaient pour tout le monde) ou Hugo TSR (« Je sais pas quoi faire comme Johnny Hallyday qui en a marre de chanter » sur Sélection Naturelle).

On peut également citer Saké qui de son côté dans le morceau Bleu blanc rouge se plaint des privilèges que l’on accorde au chanteur grâce à sa notoriété et sa richesse : « Moi j'ai des papiers qui justifient ma nationalité pourtant je suis moins français que si j'étais le fils de Johnny Hallyday ».

 

Les collaborations

En terme d’écriture, c’est Grand corps malade qui a été choisi par Hallyday pour écrire Si mon coeur, mais si on cherche du côté des featurings, le plus marquant et symbolique reste Le Temps passe où on retrouve Stomy, Passi et Gynéco, soit le Ministère AMER presque au complet recomposé pour l’occasion.

 

A ce sujet Kenzy, ancien boss du label Secteur Ä avait exprimé un certain regret en interview des années plus tard dans l’émission Get Busy. Il avait alors expliqué qu’ils avaient eu, période Secteur Ä, une première opportunité de featuring mais que les rappeurs avaient peur de trop casser leur image. Selon lui, ce feat était en fait arrivé trop tard. Toujours très pragmatique Kenzy avait lâché le fameux « de quelle image tu parles ? Johnny c’est le roi des Français, tu me proposes un feat, bien sûr que je viens, et on fait le titre en live au Stade de France même, après c’est gagné ».

 

Les clash

Oui, c’est arrivé. Le plus connu est l’accrochage à distance avec Booba, qui avait dit en interview qu’il écrivait ses textes contrairement à Jojo qui avait besoin de compositeurs. Ce à quoi le chanteur a simplement répondu sur twitter « haha, Booba c’est qui ? ». Prenez vos calepins, parce que ça a été la seule et unique fois dans l'Histoire où les ratpis sont tombés sur une fanbase encore plus puissante, déterminée et stupide qu’eux-même.

Plus confidentiel, il y a eu un coup de gueule en privé face à Doc Gynéco. Déjà, Johnny engueule le rappeur qu’il trouve trop mou en répétition. Mais surtout, quand Johnny les invite tous à manger, Bruno fait la monumentale erreur de ne pas venir. S’ensuit un échange épique raconté par Stomy à 20 minutes et aux Inrocks : « Regarde-moi dans les yeux Gynéco ! Je te fais à manger et tu ne viens pas ! [Passi est hilare pendant l’imitation de Stomy] Tu végètes Gynéco, rappe ! Gynéco j'te pète la gueule, t'as compris ?! J'te fais à manger et tu viens pas ici ? Hein ?! Tu me respectes pas ?! (...) J'te casse la gueule Gyneco ! ». C'est probablement le meilleur moment de sa carrière et peu de gens le savent.

 

Le story-telling

 

Là on est sur un ovni total, mais qui a au moins le mérite d’exister. Pour sensibiliser le public aux conditions de détention inhumaines de Guantanamo, Medine a eu l’idée saugrenue de faire un story-telling où il prend les 3 personnalités préférées des Français de l’époque et décrit leur calvaire si elles étaient incarcérées dans le camp. Parmi elles : Yannick Noah, Zidane et bien sûr Johnny. Ça vous paraît perché dit comme ça ? C’est normal, d’ailleurs le morceau n’a pas fait date et le clip non plus. Medine a lui-même admis plus tard que c’était peut-être un peu too much : parfois trop de concept tue le concept.

 

"Allumer le feu"

 

Oui, c’est une catégorie à elle toute seule. Les rappeurs n’étant pas les premiers auditeurs de Johnny, ils connaissent surtout les plus gros tubes. Et parmi eux, il en est un plus facile à récupérer en terme de comparaison : le fameux Allumer le feu. "Allumer le feu comme Johnny, pas crever comme un tho-my" comme dirait Salif, etc. Ca a donné un nombre très, très élevé de références dans des lyrics, souvent avec un jeu de mot sur le sens littéral et figuré : « bouchon de liège ainsi que les miss : soir-ce tout va sauter, je suis pas pyromane mais j'allume le feu comme Johnny Hallyday » (Pispa 2k17), « j'avance bouteille d'essence, un pochon blanc et un briquet, comme Johnny Hallyday, le feu je vais allumer » (Jok'AirAllumé ), « Trouer ton pull, c'est sûr je vais y arriver, allume le feu comme Johnny Hallyday » (Black DParisien Magicien), «  viens pas nous tester c'est une mauvaise idée et si j'allume le feu, ça sera pas le même que Johnny Hallyday » (Kalash CriminelSauvagerie 1).

Et parfois, certains nous rappellent que les formules les plus simples sont les meilleures : « on arrive sur scène, fout le feu dans ta schneck comme Johnny Hallyday » (Eddie HydePrésidentiel). What else.

 

La défiance

La notoriété de Johnny étant ce qu’elle est, elle va de pair avec une omniprésence médiatique et la constitution d’une sorte de symbole national doublé du représentant absolu de la variété. Du coup, ça n’a pas loupé, de nombreux rappeurs l’ont pris pour cible de manière plus ou moins discourtoise au fil des années.

 

Pour le côté bébête qu’ils lui prêtaient : « gardez vos real TV, Bigdil, vos Johnny Hallyday, j'aspire à un esprit libre, milite pour d'autres réalités » (Chiens de paille Prisons), « à leurs yeux, je suis un gars pas très très rationalisé, peut-être un peu sous-développé, en tout cas pas de bonne qualité, dois certainement être le cousin de Van Damme ou de Johnny Hallyday » (Scylla Juste différents), « quand j'ai trop tisé, je deviens plus bête que Johnny Hallyday » (Zoxea L'hymne du Mozoezet).

Et souvent pour le côté variétoche sans âme : «  Mais si y'a plus le kiff : qu'est-ce qu'il reste ? ouais j'ai du mal à me faire à l'idée que je devrais, moi, me manger la même banane que Johnny Hallyday » (Haroun Mon poster), « J'encaisse mal les ptits gus qui chantent comme Alizée, se prennent pour Johnny Halliday (Hugo TSR – Jeune du 18), « Vîrus, auteur et interprète, tous ceux qui flippent se mettent à taxer des textes comme Jean-Philippe Smet » (Vîrus Dans mes cartouches), « faut que j'arrête de focaliser, certaines mélodies me font baliser ; Johnny Halliday, Alizée, quelle idée d'avoir pensé à les fredonner » (Hocus PocusPutain de mélodie), « sur ce je vais voir mon médecin, il me dit "Monsieur, c'est le virus du Rap, j'ai le vaccin, vous prendrez deux Johnny Halliday le matin", Houla c'est fort, ça, vous êtes sûrs, dès le matin ? Il me répond que c'est efficace a priori et que si ça suffit pas y'a aussi Patrick Fiori » (Hocus Pocus – malade 2006)

Et parfois plus gratuitement : « bref, Marie si tu savais combien je l'emmerde Johnny Hallyday » (Mister YouSur l'terrain), « fuck Johnny Hallyday » (Booba – Ratpis).

 

Alpha Wann était sur la même ligne en soulignant le côté anachronique du succès sans fin du chanteur : « je voulais faire un gros son sur mon Blunt Phillies mais ici, les chanteurs à la Jean-Philippe Smet finissent maîtres, le fait qu'ils fassent encore du biff m'égare, la France est au ralenti » (0 to 100). Détail amusant, le rappeur a recyclé sa phrase sur un autre morceau où la conclusion est plus résignée (« ici les chanteurs à la Jean-Philippe Smet finissent maîtres, fuck, faut que j'adapte le produit, c'est une époque pauvre »). Alors que non, il faut toujours croire en tes rêves Alpha.

Sefyu est un peu moins agressif dans la mesure où c’est plutôt l’absence de mélange des genres et des publics qu’il déplore dans La Légende : « la légende veut qu’on ne vienne pas déranger, la clientèle de Sefyu ne doit pas salir un Johnny Hallyday ».

 

La drogue

 

Les mésaventures de Johnny et de ses diverses addictions ont également pas mal marqué l’esprit de nos artistes qui fantasmaient beaucoup à ce propos. Certains se foutaient ouvertement de sa gueule à ce sujet : « je veux pas être l'idole des jeunes et finir dans la coke, t'as vu Johnny Hallyday ? » (Enz Classe-moi), « moi je milite, de la pure de qualité, le gramme de plus qui te ferait clamser Johnny Hallyday » (Sam'sR.A.P), « remballe ton vieux flow, ton cro-mi a ridé, ou trouve le phone du dealer de Johnny Hallyday » (Jeff le nerfFrangipane), « ici tout est noir c'est la Talibé, pas comme dans le nez de Johnny Hallyday » (Booba – JDC, le garçon a décidément la rancune tenace).

D’autres se rêvaient en fournisseur de la star, et il faut dire que pour un dealer de base, c’est l’équivalent de gagner au loto : « J'suis prêt à tout pour des llets-bi, vendre la coke à Johnny Hallyday, everyday, holiday » (Juicy PClik clik paw remix)

 

Et enfin, certains faisaient les deux à la fois, comme Alkpote, qui commençait limite vierge effarouchée sur Interlude (« je veux pas tomber dans la zipette comme Jean-Philippe Smet ») puis plus tolérant sur 3 issues  « J'ai la même came que Jean-Philippe Smet ». Tout ça avant de se renseigner comme un expert curieux et fasciné lors d’une interview pas piquée des hannetons.

 

 

L’identification

Elle existe aussi, et bien plus souvent qu’on pourrait le penser. Ainsi le statut de chanteur-star est une manière de se valoriser pour L’Algérino qui rappe « J'vais tout niquer, vous avez pas idées
je suis le Johnny de mon bled, je suis Johnny Hallyday » (Humeur d'un jour), sa longévité est une référence pour Sidi Sid sur North Face qui combine ça à une parodie de Oh Marie (« J'suis pas prêt d'm'arrêter comme Johnny Hallyday, oh rap français, si tu savais tout le mal que je vais te faire »). Et on a également Jul qui lâche un très personnel « je bouge le pied quand je chante comme Johnny Hallyday » sur Avec mes gars. Ce n’est pas l’hommage le plus évident du monde mais il est sincère. Rappelons quand même que Johnny avait apprécié la prestation du rappeur lors d’une émission télé.

Hayce Lemsi sur Pyramide se comparait en lorgnant sur la réputation bête de scène (« je brille plus que Galilée, j'arrive sur scène, pfff, Johnny Hallyday ») mais surtout a consacré un son egotrip entier qui tire son titre du nom du chanteur.

 

Mister You (le même qui emmerdait Johnny un peu plus haut), une fois le succès arrivé, n’en revenait pas et mettait sa situation en perspective sur Rien n'est impossible : « les professeurs m'ont dit tu goûteras à la merde, m'ont même prédit la prison [...] aujourd'hui mon vieux je fais le même taf que Johnny Hallyday, c'est un truc de ouf comment la vie est pleine de surprises ».

 

Du côté de la MZ, on est dans un egotrip pur jus où la figure de la rockstar est prise comme un exemple, un idéal à atteindre, ni plus ni moins. En interview pour l’abcdrduson Dehmo avait précisé sa pensée : « J’aimerais bien devenir le Johnny Hallyday du rap, être une icône comme lui. C’est génial de savoir que, où que tu ailles jouer, les salles seront remplies, de savoir que ta musique a touché les gens… d’être quelqu’un ! Ce qui est intéressant c’est qu’il a réussi à traverser les époques. Après sa mort, son nom restera. »

 

La vieillesse (et la mort)

 

Ainsi va le cycle de la vie et on peut dire que les rappeurs étaient les plus réalistes à ce niveau, à l’instar du « c'est ça applaudissez, on finira tous sous terre plus ridés que Johnny Hallyday » de Gims sur Laisse tomber. Swift Guad y est allé un peu plus fort sur Street métaphore ("j'annonce le renouveau tout comme la mort de Johnny Hallyday').

Ce n’était pas dans un morceau mais Taipan avait teasé un futur projet en lâchant nonchalamment « album bientôt disponible comme la femme à Johnny ». Sur Efface mon num on a aussi eu un magnifique « l'album attendu comme la mort de Johnny Hallyday ; c'est pas une punchline... mais c'est une bourde, donc je me désavoue ». Parce qu’il faut parfois savoir raison garder et on félicite H Magnum pour son sens de la retenue.

Curieusement, c’est le rappeur-clown Lorenzo qui a lâché la rime la plus involontairement pragmatique sur le sujet : « je redoute le jour où va mourir ce bon vieux Johnny Hallyday » (Ma vie).

 

Name-Dropping en tout genre

 

Outre les simples jeux de mots (« trop validé pour les valider, Kekra aka Johnny Vallyday »), cela peut être affectueux comme sur Tu tues Sept complimente un autre rappeur en lui disant « T'es la Harley de Johnny Hallyday, moi le peigne de Dick Rivers » ou quand DJ Weedim beugle « Mon meilleur pote c'est Johnny Hallyday comme Joey Starr »

On a des phrases absurdes avec Sidi Sid et son « fallait pas confondre Johnny Cage et Johnny Hallyday » (et c’est vrai que ce serait ballot, bien que hautement improbable à moins de gros problèmes de vue sans passer par la case Optic 2000) sur Une balle dans la tête.

En parlant de vue, Taipan déclarait sur Court-Circuit «  Je laisse les lunettes à Johnny Hallyday
Je f'rai d'la pub pour les téléscopes : Johnny Narguilé ». Un jeu de mot qu’il est allé chercher loin mais chacun son truc.

Et il faut également mentionner le name-dropping esthétique, juste pour la rime, avec un Nikkfurie en grande forme qui rappait « C'est pas Holiday on ice, je suis ni Hallyday ou Nas ».

Nessbeal, lui, jouait sur un double sens en utilisant une référence d’un tube connu pour mieux souligner sa détresse face aux tentations : « le Sheitan urine dans mes oreilles, la pression s'abat sur nos épaules toutes frêles, non, la dounia me surine, mes blessures sont corporelles, sur la route 66 comme Johnny Hallyday » (Je vole au-dessus de ça).

 

Quant à 25G, il utilisait le rockeur pour exprimer son ras-le-bol face à l’évolution très fer à lisser du rap actuel sur Neochrime : « depuis que dans le rap ils sont brushingués, j'écoute Johnny Hallyday ». Pour le cabochard la banane sera toujours plus forte que la mèche.

Sch la joue plus vicelarde sur Anarchie avec son tordu « je passe te tuer ce weekend, après je baiserai ta mère, je lui chanterai “Si Tu Savais” comme Jean-Philippe Smet », qui se conclut sur une image pour le coup tellement incongrue qu’elle en devient assez drôle.

Et pour finir, le plus mimi, Brav sur En ton nom : « au nom de l'exclusion des ex-détenus de prison, au nom de ceux tatoués d'un "mort aux vaches" que la société délaisse, au nom des cas sociaux fans de Jean-Philippe Smet »

 



Crédit photo : Bertrand Rindoff Petroff / Getty Images

Par Yérim Sar / le 07 décembre 2017

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