Joeystarr : la dernière rockstar ?

Par Genono / le 30 mars 2016
Joeystarr : la dernière rockstar ?
Animé par la volonté permanente de repousser ses limites artistiques, le dandy des Caraïbes continue d'incarner l'esprit frondeur du rap avec un sens de la rébellion qui fait honneur aux punks les plus méritants. Plus de 25 ans après ses débuts, l'incorrection politique et musicale de JoeyStarr reste nécessaire.

Précurseur, rockstar, délinquant misogyne, artiste complet, sombre connard, excellent acteur, bête de scène... Joeystarr véhicule les fantasmes les plus spectaculaires comme les plus abjects. A une époque où les rappeurs ont une mauvaise tendance à aseptiser image et musique, les démons qui hantent Didier Morville font figure de calamités salvatrices. Qu'il allume une gamine en pleine émission de télévision ou qu'il fasse les yeux doux aux Césars du cinéma français, le bonhomme reste entier -peut-être un peu trop pour ce star-system policé- préférant chercher à sublimer ses qualités plutôt que s’évertuer à gommer en vain ses défauts.

"Toujours aussi réfractaire à vouloir rentrer dans le rang". Bien qu'il n'ait jamais affiché d'affinités purement anarchistes, Joeystarr cultive une véritable aversion envers tout système trop ordonné. Si tout jeune homme un peu trop libre d'esprit a forcément développé à un moment ou à un autre l'ambition utopique de briser les codes sociétaux les plus chiatiques, il finit généralement par rentrer dans un moule avec plus ou moins de bonne volonté. Joey, lui, ne s'est jamais assagi, et même lorsqu'il pose le pied au milieu d'un parterre de bienséants, sa bestialité toute naturelle ne se fait ni atone, ni languissante. Le jaguar reste indompté, et seule l'audace la plus déraisonnée espère encore le voir s'assagir à l'aube de la cinquantaine. En toutes circonstances, comme le rappelle Aketo sur le titre Joeystarr (ça ne s'invente pas) : Joey reste Joey.

 

Les sept vies du Jaguar

Comme tout félin, la bête a plusieurs vies. Et comme toute rockstar, ces vies se chevauchent, s'entrecroisent et se recoupent. Didier Morville est à lui-seul la superposition instable d'une demi-douzaine de personnages distincts mais imbriqués : si la double étiquette rappeur/acteur n'a rien d'inaccoutumé, l’éclectisme artistique et social du bonhomme le fait sortir des parangons établis. Nouvelle preuve de cette capacité à surprendre, sa participation à La Nouvelle Star ne fait finalement qu'assoir sa position de showman prédisposé à casser les codes. Joeystarr ne fait pas l'unanimité mais apporte débat, froissements, et eccéité dans un programme qui se pose pourtant, de par sa nature de télé-crochet, en étendard de la mise en forme consensuelle. Le contre-emploi est parfait : dans une émission axée sur la recherche d'un nouveau crève-l'écran, c'est le vieux routard, vu sous toutes ses coutures depuis vingt-cinq ans, qui occupe tout l'espace et s'accapare -presque malgré lui- le rôle principal.

 

Paradoxalement, ce bouffeur d'attention se plait cinématographiquement dans des rôles secondaires, au point d'en faire sa spécialité. Salué -et nominé en grandes pompes- pour ses prestations dans Polisse et Le Bal des Actrices, Joeystarr est de loin le rappeur ayant le mieux réussi face-caméra. Plusieurs longs-métrages par an depuis une décennie, avec à chaque fois des rôles bien plus attrayants que ce que les prédispositions du rappeur de base reconverti dans la composition actorale laisseraient supposer. Là encore, le contre-emploi est intégral : tour à tour flic, homosexuel, truand ou père de famille, l'acteur fait parfois grande impression, tenant tête à des monstres sacrés comme Depardieu ou Daniel Auteuil. On n'évite pas quelques comédies de seconde zone et quelques personnages grotesques, mais l'essentiel est là : Joeystarr est un acteur crédible et respecté par ses pairs. Dans une caste aussi fermée que le cinéma français, où les petits-fils de succèdent aux fils-de, forcer l'entrée n'est pas chose aisée ... surtout quand on s'est présenté sous le nom de Nique Ta Mère pendant la moitié de sa vie.

 

Tout n’est pas si facile …

L'ascension de Joeystarr sur grand écran n'est absolument pas comparable à son arrivée dans le monde de la musique. Alors qu'il lui a fallu faire preuve de subtilité pour s'imposer progressivement auprès des réalisateurs les plus pointilleux, son entrée en scène dans le rap français s'est faite avec pertes et fracas. Car à l'époque où il débarque avec son associé Kool Shen, il n'y a pas de porte à défoncer : le hip-hop n'existe tout simplement pas en France. Il ne suffit pas de pousser les meubles pour s'y faire une petite place : avant de prendre s'installer, il faut créer l'espace, le cadre, et les fondations. Bâtir les murs sans le moindre permis de construire. Bien entendu, NTM n'est pas seul : IAM, Solaar, Assassin et Les Inconnus se débattent pour imposer les paroles saccadées et les beats à 90bpm -voire un peu plus. Et puis, les maisons de disques ont flairé la bonne affaire, et Joeystarr apparait comme le parfait étendard d'une musique qui a besoin de faire peur pour être vue. De 1988 à 1998, le Suprême NTM écume les scènes, les bacs et les plateaux de télévision. Morville, partie rutilante du Nique Ta Mère, prend bon gré mal gré le rôle du méchant. Les médias l'aiment autant qu'ils le châtient, parlent beaucoup de lui, mais ne lui pardonnent rien. On l'invite en espérant le voir choquer le téléspectateur, fatalement intrigué par cette brute qui semble n'en avoir rien à foutre de répondre aux questions des intervieweurs. Le dos tourné au star-system, Joey fascine.

 

La fin de son idylle avec Bruno imprime d'un certain romantisme la mort artistique du Suprême NTM. Joey le vit mal, mais paradoxalement libéré de l’ombre de la partie sombre du Nique Ta Mère, il se lance enfin dans une aventure solo qui consacre définitivement sa personnalité excessive. A la toute fin des années 90 et lors de la première moitié des années 2000 il devient vedette de télé-réalité, patron de label, host radio, styliste, et s’engage en politique… En pleine boulimie artistique et médiatique, il se disperse, tâtonnant sur plusieurs chemins comme un adolescent en quête de repères. « Ma vie a eu un sens et je l'ai prise à contre-sens », dira-t-il quelques années plus tard. En attendant, comme tout ado faisant face à l’ennui et au doute, Joey fait des conneries. Sept condamnations en cinq ans, la plupart pour des faits terriblement peu glorieux, qu’il traine depuis comme des casseroles un peu trop bruyantes. Rien, bien sûr, ne peut justifier de frapper un singe en cage, ou d’agresser une hôtesse de l’air. Même si le garçon semble avoir du mal à retenir les leçons –en témoignent ses nombreuses récidives-, il paye à chaque fois son tribut à la société, sans que la société ne s’attarde sur l’origine de ses maux.

 

Laisse pas trainer ton fils

« J’ai pris des branlées par un père déserteur, au point d’en espérer qu’en enfer il y ait du bonheur ». Retiré à sa mère à l’âge de cinq ans, Didier grandit sous le jour d’un père tyrannique et violent. Le sinistrement célèbre épisode du lapin domestique battu, cuisiné, et servi à diner n’est qu’une illustration criante de ce qu’a été l’enfance du garçon, terminée en pensionnat et confrontée à la tentation de la drogue dès l’âge de treize ans. Jeté à la rue à sa majorité, il enchaîne trois années au fond du gouffre : la moitié dans la rue, sans domicile fixe, à dormir dans les catacombes parisiennes et les couloirs de métro ; l’autre moitié en Allemagne, au cours d’un service militaire forcément marqué par les peines disciplinaires et les enfermements au mitard. Resservir le couplet de l’enfance malheureuse et de l’entrée infernale dans la vie adulte n’a pas pour but d’attendrir le chaland. Seulement, il est absurde de juger les défauts d’un homme –car Joey est violent, impulsif et colérique, lui-même n’ose pas le nier- sans connaitre ses traumatismes et les fondements de son feu intérieur.

Musicalement –car on aurait tendance à l’oublier, mais Joeystarr est avant tout un artiste- cette fureur est transfigurée, catalysée en énergie pure. A bientôt cinquante balais, le rappeur a la puissance scénique d’un crew complet –voire même un peu plus. A côté des ambiances sound-system, les hurlements et l’hardiesse, Joey fait de temps à autre dans la pure introspection, mettant en exergue une plume complètement torturée et terriblement poignante. « La déraison est ma seule raison, pas besoin de le clamer » … Trois décennies ont passé depuis sa dernière nuit avec l’uniforme, mais le brasier ne s’est toujours pas éteint. La flamme se ravive d’elle-même, nul besoin d’y jeter de l’huile. Et surtout, nul intérêt de vouloir l’étouffer. Joey sans son feu intérieur ne deviendrait qu’un vulgaire ex-rappeur en manque de sensations fortes. Quelle tristesse.

Avec le train de vie d’un privilégié, Joeystarr continue de vivre sans se soucier du lendemain. « Tous les jours je joue à fond le rôle de ma vie, je me sens comme une poussière sur l'échelle du temps infini », lance-t-il le temps d’un featuring avec Oxmo Puccino. Plus qu’un grain de poussière dans l’immensément grand, Joey est surtout un grain de sable dans l’engrenage de l’ordre moral. Pour son plus grand bien, espérons que jamais sagesse ne l’atteigne.

 

 


 

Photo : PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN

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