Jarod : la mue du Caméléon

Par Genono / le 27 mars 2017
Jarod, la mue du Caméléon
Plus tout à fait un espoir mais pas encore vraiment une star, le talentueux Jarod est à un tournant de sa carrière. On fait le point sur le chemin parcouru et celui qu'il lui reste encore pour dominer le rap français.

Dans le monde du rap plus qu’ailleurs, il est particulièrement difficile de se détacher d’une étiquette collée sur le dos par le public. Considéré comme l’un des grands espoirs du rap parisien il y a une demi-douzaine d’années, Jarod peine ainsi à changer définitivement de statut, malgré des promesses maintenues et une capacité assez impressionnante à jouer avec les codes du rap –et donc de surprendre.  La marche la plus difficile à franchir pour un rappeur est celle qui sépare la case « bon rappeur, reconnu et respecté par le milieu » et la catégorie « artiste définitivement en place, que l’on n’a plus besoin de présenter ». Le cas de Jaroux en est la meilleure illustration possible : multipliant les efforts pour parachever son ascension, il se maintient encore en équilibre entre son statut d’éternel rookie et sa confirmation définitive.

 

Des freestyles de rue au Wati-B …

Issu du 19ème arrondissement, Jarod fait ses premières armes au cours de la deuxième moitié des années 2000, la grande période des skyblogs musique et des freestyles mal enregistrés que l’on partage via bluetooth d’un D500 à un autre. L’essentiel de sa petite réputation se fait alors par l’intermédiaire de freestyles de rue, sans qu’aucune de ses performances ne puisse jamais être immortalisée par un micro ou une caméra : à l’image d’un gamin jouant au foot dans la rue à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, Jarod parcourt continuellement les boulevards de son hood parisien, rencontrant ci et là d’autres rappeurs improvisés et s’engageant dans des battles en plein air. Du fameux « vingt-moins-un » -un arrondissement qui a vu fleurir des générations entières de rappeurs, de Oxmo Puccino à MHD- au 9ème, où il se lie d'amitié avec les membres d'un groupe encore très confidentiel, la Sexion d'Assaut. Avec eux, et avec d'autres, Jarod se rôde lentement à l'expression la plus brute du rap. Poussé par Dawala et consorts, il finit par s'aventurer en studio, avec les yeux ébahis d'un gosse des rues découvrant le confort et la sécurité d'une chambre d'enfant parfaitement équipée.

Après quelques ralentissements imprévus -notamment quelques broutilles judiciaires le conduisant à devoir prendre des vacances aux frais de l’État- le rouquin prend peu à peu ses marques, et apprivoise progressivement le travail de studio. Pudique, il tente dans un premier temps de se fondre au sein de la masse, en devenant membre du nébuleux groupe l'Institut, qui inonde la toile de freestyles -tout comme le fait la Sexion d'Assaut à cette époque. L'occasion pour Jarod de se forger définitivement une réputation de kickeur et de dévoreur d'instrus, et de sortir du pur microcosme parisien pour se dévoiler aux yeux du monde entier -ou du moins, des quelques milliers de personnes qui jettent un œil à ses vidéos sur Youtube. Derrière une capacité naissante à maîtriser toute une palette de couleurs musicales, la principale force du rappeur reste sa détermination à arracher le beat en toute circonstance. Une fougue qui ne demande qu’à être canalisée, mais qui correspond parfaitement à son profil de performeur et de freestyleur de rue.

 

Véritable volonté de se mettre en avant, divergence au sein du collectif, ou simple conséquence naturelle de son aisance en solo, Jarod le Caméléroux finit par s'extraire partiellement du groupe et par prendre les devants, en se lançant dans un premier projet solo (malgré un nombre impressionnant de featurings) : une mixtape intitulée Feinte de Frappe, coproduite par un Wati-B encore balbutiant, et distribuée avec les moyens du bord. Une carte de visite qui place enfin le rappeur auburn sur l'échiquier national, et lui sert un cadeau empoisonné : le statut d'espoir du rap français. Une étiquette qui continue encore à lui coller à la peau, une demi-douzaine d’années plus tard.

Quoi qu’il en soit, Feinte de Frappe réussit son pari : malgré une échelle de distribution réduite, le succès critique est au rendez-vous, ce qui permet au blond vénitien d’envisager sereinement son avenir en tant que rappeur. Mieux structuré, et porté par le succès grandissant de la Sexion d'Assaut, le label Wati-B souhaite alors intégrer définitivement Jarod et l'Institut au sein de ses effectifs. Mais entre divergences artistiques, conflits personnels, et désaccords contractuels, la relation entre le rappeur et l'écurie dirigée par Dawala finit dans le mur. Les trajectoires prennent alors deux tournures parfaitement opposées : tandis que la Sexion explose à très grande échelle, Jarod se mure dans le silence artistique complet, délaissant le monde de la musique, reprenant des études et se consacrant à la religion. Malheureusement pour son cursus universitaire et pour son élévation spirituelle, l'amour du rap lui revient en pleine gueule, un peu comme un boomerang à la trajectoire mal calculée, ou comme une ex hystérique trop amoureuse de sa barbe roussâtre pour tourner la page.

 

… puis du Wati-B aux freestyles de rue

Jarod reprend alors ses automatismes sur le terrain qu'il connaît le mieux : le freestyle. Plutôt que de revenir, comme la plupart des rappeurs, en balançant un clip revanchard ou un projet construit dans l'urgence, le parisien se lance dans un tour de France du freestyle : il se confronte à des dizaines de performeurs, comble ses lacunes, et, à l'image d'un Sayan sortant de la salle du temps, passe d'un profil de pur casseur de bouches un peu trop fougueux à celui de rappeur plus complet et plus équilibré, capable de gérer son rythme sans avoir besoin de se déchaîner comme une furie à chaque affrontement ou prise de micro. Devenant petit à petit un rappeur à tout faire, il se dirige lentement mais sûrement vers une stature de pur caméléon, capable de prendre n'importe quelle couleur musicale et de s'adapter à n'importe quelle ambiance.

 

Le premier palier de cette évolution prend la forme d'une mixtape, En attendant la Frappe, censée préparer le terrain pour la sortie d'un véritable album solo. C'est le moment que Jarod choisit pour prendre tout le game à contre-pied : fatigué de devoir se justifier à propos de son départ du Wati-B et d'une prétendue inimitié avec le fondateur du label, il se fend d'un titre intitulé Dawala. Un hommage sous forme d'égotrip, qui permet de remettre les choses au clair : Jarod respecte Dawala, son parcours, son intégrité … et son oseille. Prémisse de ce que seront les fameuses « correspondances de Jarod », ce titre divise déjà le public en deux : d'un côté, on loue l'humilité et la sincérité du rappeur ; de l'autre, on le considère comme un horrible suceur. Exactement le même type de réaction que provoquent aujourd'hui ses différentes lettres, adressées à Booba, Nekfeu ou Alpha 5.20. On peut également contrebalancer l'aspect sucerie de sa démarche en rappelant que, s'il est doué pour les compliments, il n'hésite pas non plus à tacler ses concurrents dans le rap, -La Fouine, Sadek... Dans le fond, Jarod reste un auditeur comme un autre, à la petite différence qu'il a les pieds dans le game et en connaît les coulisses. Reste le débat sur l'intérêt de ces écrits, bien entendu, mais dans le fond, l'incidence sur sa musique est inexistante -autant faire comme s'ils n'avaient jamais existé.

 

Avantages et inconvénients du statut de caméléon

Quoi qu'il en soit, cette mixtape agit comme un véritable détonateur : la carrière de Jarod semble enfin prendre un véritable tournant, puisqu'après un premier véritable album, Frappe Préventive, le rappeur alezan enchaîne tournée et second album. Il n'est alors plus simplement le gros kickeur imprenable en freestyle : assumant désormais définitivement ses influences très variées, Jarod réussit à se défaire de cette étiquette aussi flatteuse que réductrice. De la même manière, en abordant des thématiques plus adultes, en osant révéler tout son éclectisme et son envie de faire autre chose que du rap très basique, il quitte petit à petit son statut de simple rappeur en devenir. Seulement, à force de vouloir se défaire de toutes ses étiquettes, et de vouloir gommer toutes les caractéristiques un peu trop envahissantes de son personnage de rappeur, Jarod finit par devenir trop proche d'une simple personnification de caméléon. Il se retrouve alors dans l'étrange situation qui est la sienne à l'heure actuelle : personne ne peut contester sa maîtrise technique impeccable, sa capacité à kicker, chantonner, faire planer, faire danser, ou freestyler ; mais dans le même temps, on a du mal à identifier réellement le rappeur, à qui on reproche un manque de personnalité parfois handicapant. Jarod est difficile à cerner pour le public, qui ne sait pas toujours comment l'aborder.

 

Un éclectisme à double-tranchant, qui lui permet de miser sur toutes les facettes de sa personnalité artistique, mais qui risque de freiner sa progression dans un pays qui aime placer ses artistes dans des cases bien définies. A mi-chemin entre un succès d'estime relatif et une réussite commerciale  précaire, le rouquin se trouve à un moment charnière de son parcours : il ne suffit plus, à ce stade, de confirmer les attentes, mais bien de les dépasser, pour franchir un véritable cap et atteindre enfin le niveau supérieur, sous peine de devoir se contenter d'une carrière dans le ventre mou du game : ni trop haut, ni trop bas -alors que le talent du garçon le situe potentiellement en haut du tableau. La question se pose alors : que doit faire Jarod pour aller plus haut ?

  • Appliquer la tactique « Je suis passé chez Jarod »

A l’image du caméléon, passant du perpétuellement de l’orange au noir, de l’éclatant au sombre, du criard au discret, Jarod est le genre d’artiste qui refuse obstinément de se fixer une couleur musicale trop précise, préférant démontrer sa capacité à maitriser la palette dans son ensemble. Reste à savoir si cette ambition d’éclectisme permanent lui permettra de franchir la fameuse marche qui le sépare du statut de rappeur définitivement confirmé, ou s’il devra, au contraire, insister plus spécifiquement sur l’une des nuances de son spectre artistique. A la manière de Sofiane, qui a abandonné provisoirement toutes velléités de légèreté pour mieux mettre en avant son profil d’arracheur de beats, Jarod pourrait ainsi se concentrer sur telle ou telle couleur pour faire définitivement son trou avant de redéployer toutes ses plumes et laisser libre court à ses instincts.

  • Publier « Les correspondances de Jarod » chez Albin-Michel

La France, grand pays de littérature, mais petit pays de musique, a toujours mis l'écrit sur un piédestal, y compris dans le rap, où l'on a longtemps donné beaucoup plus d'importance à la performance lyricale qu'au reste. Fatigué de chercher des nouveaux flows à chaque couplet, Jarod pourrait abandonner complètement l'ambition musicale de son œuvre, et se concentrer sur la partie purement textuelle. Ses diverses correspondances ayant plus fait parler que ses albums, la clef du succès se trouve peut-être là. D'une lettre à Booba publiée sur Facebook au prix Goncourt, il n'y a qu'un pas.

  • Devenir une légende incomprise …

Reconnu par le milieu rap pour ses qualités techniques indéniables et sa capacité à tenir tête à n'importe qui en freestyle, Jarod peine pourtant à convaincre définitivement le public français. Encore jeune, il peut continuer à tenter sa chance pendant quelques années, mais si la mayonnaise ne prend toujours pas, il devra bien, à un moment ou à un autre, repenser son évolution de carrière. Laisser de côté tout rêve de gloire, toute ambition de disque d'or, et se contenter d'entrer dans la légende du rap français -à l'image d'Alkpote, qui a complètement changé de statut à partir du moment où il a abandonné toutes ses illusions sur le milieu du rap.

 

  • … ou devenir une machine à tubes

Bon, ça paraît simple dit comme ça, mais techniquement, Jarod aurait très bien pu être le Jul parisien : une chevelure atypique, un mec simple et gentil, et un vrai bon rappeur capable de simplifier ses morceaux et de chantonner sous autotune. Dans le fond, la grande différence entre Jarod et Jul se ressent dans les statuts Facebook de l'un et de l'autre : soixante-dix lignes sans la moindre faute de syntaxe d'un côté, contre quatre fautes par mot de l'autre. Reste une question importante : mieux vaut une bonne Sacem et une mauvaise syntaxe, ou le contraire ?

 

 


Crédit photo : No Color Film / Ceci n'est pas / XCV Production

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Par Genono / le 27 mars 2017

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