Histoire du rap français contre le racisme

Par Genono / le 20 mars 2017
Histoire du rap français contre le racisme
A l'occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale le 21 Mars, retour sur la longue histoire du combat livré par le rap contre le racisme en France.

Révélateur –parfois malgré lui- des dérives générationnelles de la société française, le rap hexagonal actuel est prégulièrement critiqué pour l’aseptisation politique de son discours, et notamment pour son absence globale de prise de position sur la question du racisme, particulièrement vive dans notre pays depuis de très longs mois –et en pleine intensification à l’approche des élections présidentielles. Pourtant, dans les faits, la scène rap n’est pas moins revendicatrice que par le passé : elle a juste, tout comme l’ensemble de la société, évolué dans sa manière d’aborder le sujet.

Mais n’allons pas trop vite en besogne, et reprenons les choses dans l’ordre. A ses débuts en France, le rap est l’un de seuls genres musicaux capables de parler à la jeunesse de toutes les communautés ethniques ou religieuses, d’intéresser aussi bien un blanc aux lointaines origines portugaises qu’un immigré sénégalais de première génération ou qu’un descendant de migrants cambodgiens. Facteur de rassemblement et de gommage des différences culturelles, il devient donc rapidement un outil de lutte contre les inégalités et la discrimination : les fameuses « minorités visibles » disposent enfin un moyen de raconter le racisme vécu directement ou indirectement, et le rap sert régulièrement de support au discours antiraciste. Dès 1991, NTM clame ainsi « Il est blanc, je suis noir, la différence ne se voit que dans les yeux des bâtards », s’indignant autant de l’idéologie du Front National que de celle de Louis Farakhan.

 

En faisant doucement mais sûrement son trou médiatique, le rap installe la dénonciation du racisme et de la discrimination comme l’un des piliers de son discours. Qu’il soit inscrit dans un pur message de paix et d’amour, comme Assassin (« Le musulman, le juif, je respecte leurs prières ») ou exprimé avec plus de virulence, comme le Ministère Amer (« Trop persécuté à travers le temps, ma race réapparait / je suis un survivant trop noir, trop fort, tel est le slogan »), le sujet prend une dimension particulièrement importante au sein des textes des artistes rap. En point d’orgue de ce combat mené par le petit monde du rap, deux événements ponctuent la relation gagnante entre rap et militantisme antiraciste : tout d’abord, en 1997, la sortie du célèbre 11’30 contre les lois racistes, réunissant une vingtaine de têtes d’affiches et de militants de l’ombre autour de la dénonciation des lois Pasqua-Debré, relatives à l’immigration et au séjour des ressortissants étrangers en France. Puis, en 1998, le concert gigantesque du Secteur Ä à l’Olympia, le jour de la commémoration des 150 ans de l’abolition de l’esclavage.

 

 

 

Années 90 : entre explosion commerciale et durcissement

Stigmatisé par les grands médias, vu comme une musique transgressive, violente et peu artistique, la place du hip-hop dans la société française est alors comparable à celle de la jeunesse de couleur : elle fait peur et on la caricature volontiers, mais elle intrigue tout de même la bien-pensance intellectuelle, qui la regarde avec un mélange de condescendance et d'encanaillement. En parvenant à se faire lentement accepter par la caste médiatique et par le grand public, le rap entre véritablement dans les mœurs des français dès la deuxième moitié des années 90. Son image perd immanquablement de son aspect subversif, et le combat du rap contre la pensée raciste voit son impact diminuer graduellement. Quand le genre finit par toucher des millions de personnes –et donc, de consommateurs potentiels-, son discours se dilue forcément. Les rappeurs continuent bien entendu d’évoquer les dérives racistes de l’Etat, de la police, des institutions, avec toujours autant de sincérité, mais peut-être un peu moins de conviction : au milieu des tubes et du succès, et en plein boom de la France black-blanc-beur, le message sonne forcément un peu moins. A titre d’exemple, quand Diam’s écrit le titre Marine, en opposition aux idées du Front National, le morceau devient particulièrement populaire, et ne représente à aucun moment, pour personne, une prise de position courageuse ou subversive.

On est alors au beau milieu années 2000, et le monde du rap se divise en deux camps. D’une part, celui des grands vendeurs, plus ou moins bien accepté médiatiquement et politiquement, qui évoque toujours la lutte contre les discriminations et le racisme entre deux tubes radiophoniques ; d’autre part, une frange de la scène hip-hop restée particulièrement déterminée à propos de la condition des immigrés et de leurs descendants en France. Une situation ambivalente qui trouve une illustration assez frappante dans le deux poids deux mesures réservé à deux représentants emblématiques du rap en France : quand Hamé et La Rumeur sont traînés en justice par le Ministère de l’Intérieur pour avoir dénoncé, le temps d’une tribune papier, les agissements racistes de la police, en profitant pour tacler la mainmise du PS sur SOS Racisme, dans le camp d’en face Diam’s fait danser Ségolène Royal sur le plateau du Grand Journal, démontrant une certaine connivence avec ces institutions politiques qui, selon La Rumeur, instrumentalisent la pensée antiraciste.

 

 

Pour trouver trace d’un véritable combat et de véritables réflexions sur le thème du racisme, il faut alors se tourner vers une scène rap plus éloignée des circuits médiatiques traditionnels. La Rumeur, bien sûr, et proche d’eux, Casey et la caste Anfalsh qui s’aventurent régulièrement sur les sujets peu traités au sein du rap français, notamment le colonialisme, le néo-colonialisme, et la mémoire de l’esclavagisme. Mais ce type de discours semble presque représenter un contre-courant, à l’heure où Disiz chante avec Yannick Noah, et où le rap ne semble parfois évoquer les dérives racistes que par pure posture ou par acquis de conscience.

 

 

 

2010 : vers un discours plus choc

La véritable révolution n’arrive qu’au milieu des années 2010, après quelques années très lisses pendant lesquelles le rap ne parvient plus –ou ne cherche plus- à interpeller les consciences. Il faut dire qu’entre-temps, la société française a beaucoup évolué : on ne s’intéresse plus aux longs discours, ni au fondement réel des idées. La politique a lentement déserté le cœur des français –et particulièrement de la jeunesse-, et avec elle, toute notion de combat idéologique, social ou égalitaire. Les années 2010 sont celles de la punchline –en rap comme en politique- et il est difficile de mener un combat de front et de faire évoluer des idées néfastes en ne misant que sur quelques mots percutants.

C’est ce moment que choisit Kaaris pour faire table rase de décennies de lutte contre les préjugés raciaux : « les singes viennent de sortir du zoo ». En une phrase –quelques mots percutants-, il exprime plus de force et de conviction face à la pensée raciste que Malek Boutih en vingt ans d’interventions télévisées. Plutôt que de réfuter les raccourcis racistes les plus stupides par de longs discours inutiles, il se les approprie et les détourne en mettant les pieds dans le plat. Une rhétorique hyper-concise qui désarçonne tout contre-argumentaire en le rendant automatiquement caduque. Comme pour enfoncer le clou, Kaaris multiplie d'ailleurs les punchlines de ce type, balançant sans se poser la moindre question « on a assez travaillé pendant l'esclavage, salope » et proposant à Marion Maréchal Le Pen à venir twerker dans ses clips.  Face au racisme très décomplexé d’une frange de la société, la réaction encore plus décomplexée du rap prouve que ses dimensions revendicatrices ou dénonciatrices ne sont pas mortes avec le ralentissement des bpm ou la fin des couplets de 42 mesures.

 

Dans le même type de registre, Booba (depuis « la Joconde et les Allemands » jusqu’à « esclave n’a pas de remise de peine ») ou le Ghetto Fabulous Gang (du « on sera comme des putain de cafards à Hiroshima » d’Alpha 5.20 au  « le Diable a peur des renois et des rebeus » de Shone), ont eu aussi beaucoup joué des clichés racistes en les reprenant à leur compte pour mieux les démystifier. Une manière différente d’évoquer le sujet et de poser les bonnes questions sans pour autant tomber dans l’écueil de la victimisation, ou dans des considérations politico-historiques qui dépassent parfois l’auditeur au point de le perdre complètement et de voir l’impact du message se liquéfier face à l’accumulation d’arguments.

 

 

Il est également essentiel de noter que si le rap peut servir d'écrin au combat contre la discrimination raciale, il peut également se retrouver dans la position inverse, et devenir un support à la propagation d'idées racistes, comme le prouve l'émergence de toute la frange identitaire du rap français, une scène encore marginale et minoritaire, qui trouve de plus en plus d'écho auprès de la jeunesse nationaliste. A l'inverse, on peut également rappeler les nombreux textes de rap sujets à controverse car ils appelleraient, selon certains illuminés, à la haine anti-blancs ou anti-France, mais il s'agit là encore d'un autre débat et de considérations bien différentes -auxquelles il conviendrait de consacrer un article spécifique et bien différencié de celui-ci.

A l'image d'un LIM consacrant le titre Eldorado, extrait de son dernier album, aux réfugiés risquant leur vie pour traverser la Méditerranée, on constate que les anciens savent encore prendre le temps d'évoquer les difficultés des migrants et le traitement inégal subi par les étrangers en fonction de leur provenance. A l’heure où le rap français amorce une nouvelle mue, en revenant progressivement à des textes plus denses, et en retrouvant, par bribes, des notions de conscience sociale, il sera intéressant de comprendre comment les thématiques du racisme, de la discrimination, de l'immigration, ou du colonialisme seront traitées par une nouvelle génération encore plus détachée que ses aînées de la vie politique française et de l'histoire de ses ancêtres -et ce, quelles que soit ses origines et son milieu social- mais qui a tout de même su se mobiliser pour faire entendre sa voix lors d’événements tragiques récents, comme à Bobigny au mois dernier suite à l'agression subie par Théo.

 

Si la forme a évolué avec le temps, la dénonciation de la discrimination et des affres de la colonisation et de la post-colonisation continue de représenter l'une des thématiques cardinales du rap français. Loin d'être voué à disparaître, le racisme sous toutes ses formes, avec ses causes, avec ses conséquences, continuera donc à nourrir le rap comme il l'a fait depuis trente ans, et à offrir aux représentants artistiques des opprimés la possibilité de s'exprimer et d'appeler à la prise de conscience ou aux actes. Ce ne sont peut-être que de belles paroles, mais sur ce sujet, le rap peut-il vraiment se passer de prendre position ?



Crédit photo : NTM à Bourges 1991 - FRANCOIS GUILLOT / AFP

 

 

Par Genono / le 20 mars 2017

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