Hexagones : le pari d'un "nouveau journalisme"

/ le 16 juin 2014
Hexagones : nous sommes régions
La presse est en crise. Pourtant les contextes de crise, s'ils incitent au pessimisme et aux incertitudes, favorisent aussi l'audace et l'innovation. Ainsi depuis plusieurs années, on voit fleurir sur Internet des médias nés en ligne parmi lesquels on compte depuis peu Hexagones. Mais ces sites d'info ont du mal à trouver leur équilibre... Celui-ci a-t-il ses chances ?

 

A l'origine, il y a ce site d'information implanté en Lorraine et lancé en 1999, Infodujour. Autour de la table, trois journalistes : Marcel Gay, Denis Robert et Thierry Gadault. Tous les trois ambitionnent d'imposer leur site autrement. En juin 2013, ils annoncent :

Notre ambition est simple : imposer Infodujour comme le principal site d'informations en ligne couvrant l'ensemble de l'actualité parisienne et en région.


 

Le projet ne se concrétisera pas. Du moins pas sur Infodujour. Moins d'un an plus tard, Thierry Gadault lance Hexagones. Le 6 mai dernier sur la plateforme de crowdfunding KisskissBankbank, il démarre une campagne de financement afin de réunir 15 000 euros pour aider à son lancement. Le 16 juin, l'objectif est atteint et le site peut enfin s'ouvrir.

Hexagones, mode d'emploi

Lorsqu'on parle de la France, on parle de l'Hexagone. Mais la France est multiple, elle a différentes dimensions, donc ça nous a semblé normal de la convertir au pluriel et de lui mettre un "s".


 

L'équipe voit les choses en grand. Hexagones, ce sera donc l'information régionale à l'échelle nationale, à travers des reportages sur le temps long.

On souhaite proposer une information enrichie, reposant sur de l'enquête, de l'investigation, et non plus sur le traitement quotidien d'un flux ininterrompu d'actualité.


 

Derrière cette iniative il y a donc la volonté de repenser le traitement de l'actualité, en porte-à-faux de "la structure traditionnelle" des entreprises de presse que Thierry Gadault juge très limitée :

 

Constatant les limites de la gratuité de l'information en ligne, le journaliste a choisi de lancer d'emblée une formule payante. Et donc de garantir l'indépendance du site. Hexagones propose donc un abonnement mensuel de 6 euros et les premiers abonnés sont les donateurs de la campagne de financement lancée sur KisskissBankbank. Un pari osé, quand on sait les échecs qu'il a engendré pour d'autres médias nés en ligne comme le Téléscope d'Amiens ou Dijonscope.

Hexagones, c'est donc un projet éditorial et numérique ambitieux, qui fonctionne pour l'instant avec la collaboration d'une dizaine de journalistes, répartis entre Paris et certaines régions de France. L'originalité du projet repose sur un système de partenariats avec des pure-players régionaux. Il s'agira de leur acheter des contenus, sous forme de commandes, qui seront diffusés sur Hexagones. Et vice-versa, comme l'explique encore Thierry Gadault : 

L'idée c'est de s'adapter en fonction des besoins des uns et des autres.


 

 

"On ne peut pas couvrir par notre propre moyens tout le territoire" : le porteur du projet reconnaît donc qu'il y a une faille. D'autant qu'avec seulement une dizaine de journalistes permanents, et quelques associations avec des sites d'informations régionaux (pour l'instant il n'a évoqué qu'un seul un accord avec le Daily Nord), les moyens d'Hexagones ne semblent pas à la hauteur de ses ambitions. Car 15 000 euros pour lancer un média, c'est peu.

C'est un financement complémentaire pour nous permettre de financer des contenus [multimédia] qui n'étaient pas prévus dans le budget initial


 

Mais ce budget initial, à combien s'élève-t-il ? Thierry Gadault n'a pas souhaité nous répondre, mais il reconnaît que les fonds de départ, qu'il a lui-même engagés, "ne sont pas gigantesques".

Sabine Torres, fondatrice de feu Dijonscope et membre du bureau du Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne (Spiil) est justement sceptique sur la question du financement de ce nouveau média né en ligne :

 

Arnaud Mercier, enseignant-chercheur à l'Université de Lorraine et membre de l'Observatoire du webjournalisme, estime lui-aussi que le projet Hexagones a des lacunes :

 

Une stratégie lean

L'équipe d'Hexagones mise sur une méthode d'organisation de travail la moins chère possible. C'est ce qu'on appelle le lean management, un modèle originaire du Japon. Thierry Gadault explique encore :

On n'a pas besoin de payer un loyer, les journalistes ont des moyens, du matériel...


 

Pas de loyer, ça veut dire pas de locaux. En effet les journalistes d'Hexagones essayent de monter une assocation de coworking. Ils seront chacun de leur côté et les conférences de rédaction se font chez Thierry Gadault. Est-ce qu'un média peut exister et perdurer sans expérimenter au quotidien la vie d'une rédaction, ni bénéficier de ses moyens logistiques ? Le journaliste demeure aussi positif qu'enthousiaste :

 

Hexagones, c'est beaucoup d'incertitudes. Des incertitudes sur la capacité du média à couvrir de manière approfondie l'actualité des régions; des incertitudes sur les moyens financiers engagés. Est-ce qu'Hexagones aura vraiment les moyens de couvrir l'actualité des régions de manière approfondie ? Et donc de rémunérer correctement les journalistes-collaborateurs pour leur travail ?

Une chose est sûre : Hexagones est un beau projet. Mais à peine lancé, il semble déjà trop fragilisé par ces problématiques qui ont forcé certains de ses prédécesseurs à mettre la clé sous la porte.

A suivre, donc.

/ le 16 juin 2014

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