Hamza, le petit Belge qui change le rap français

/ le 05 février 2016
Hamza, le petit Belge qui change le rap français
Révélé l'an dernier par la mixtape "H24", Hamza est l'une des belles promesses de la nouvelle génération de rappeurs-chanteurs bercés à la trap, au cloud, et aux tendances les plus actuelles.

Si vous êtes ce genre de puriste qui ne jure que par le Oxmo Puccino de la fin des années 90, autant vous prévenir tout de suite : ne lisez pas ce qui suit, vous allez péter une durite. La musique proposée par Hamza est probablement tout ce que détestez-en un mot : elle est moderne. Pire : elle n'est pas là pour vous faire réfléchir sur la société de consommation, l'écologie, ou pour vous rappeler que le racisme, c'est mal. Ses chansons sont faites pour une seule chose : divertir.

Car Hamza est un petit concentré de tout ce qu'est la musique hip-hop en 2016 : à mi-chemin entre le chant et le rap, avec une utilisation spontanée de l'autotune, une collection pokémaniaque de gimmicks improbables, et des thèmes volontairement superficiels -filles faciles, drogue, armes. Toute la panoplie du gamin nourri dès le biberon aux grosses ambiances d'Atlanta. D'ailleurs, le garçon ne s'en cache pas : Young Thug et Future sont ses deux influences principales. Rien de bien original en 2016, certes, mais Hamza est un pur produit de sa génération, il a les références qui correspondent aux gens de son âge. Le voir découvrir le Wu-Tang Clan à 21 ans serait embarrassant, et Hamza n'est pas du genre élève-modèle.

Il serait même plutôt le contraire. Sur le marché francophone, Hamza n'est absolument pas le meilleur rappeur, lyriciste, ni même chanteur. Ne cherchez pas de rimes riches ou de multisyllabiques dans ses textes. Vous l'entendrez faire rimer bite et bitch, ou popo et coco. Vous ne trouverez pas non plus d'envolées vocales incroyables, ni de vibratos hyper-maitrisés. Sans autotune, il est fort probable qu'Hamza chante faux -ou du moins, pas parfaitement juste. Hamza est juste terriblement efficace. Une machine de guerre. A partir de l'instant où l'un de ses refrains est entré dans votre système limbique, il n'en ressortira pas. Vous vous retrouverez à répéter indéfiniment "balance la sauce, la sauce, balance la sauce, la sauce". Pendant des heures et des heures, jusqu'à finir complètement aliéné.

 

Boss du trap’n’b-game

Plus qu'une pale copie des tendances américaines, Hamza est un personnage à part. "Je suis là où n'est pas l'ordinaire", rappelle-t-il dans le titre Gang, posant le doigt sur une situation bien réelle : dans le paysage rapologique francophone, son profil est tout à fait atypique. Si d’autres (par exemple Mik Impetto) ont déjà essayé de marier Rnb et style cru, Hamza va plus loin, en mariant les styles. Carrefour d'influences à lui tout seul, le jeune Belge a en effet abouti sur une fusion aussi improbable qu'involontaire -et pourtant très cohérente- entre les chanteurs/chanteuses RnB du début des années 2000 et les trappeurs hardcore des années 2010. Évoquer l'entrecuisse de la gente féminine avec le vocabulaire de Kaaris (au hasard, "je mets des doigts dans la chatte de mes 3 pétasses"), tout en chantonnant avec la voix fluette de Matt Houston, avouez que l'idée est géniale. Aussi étonnant que cela puisse paraitre pour un rappeur, l'auteur de H24 est visiblement peu concerné par la condition féminine. Il tartine ainsi chacun de ses titres -et de ses clips, autant se faire plaisir- d'une belle couche de courtisanes débauchées : "J'veux faire de toi ma princesse, j'veux faire de toi ma vie / Mais nique sa mère j'ai pas le temps donc j’vais faire de toi ma bitch !"

Mais parfois, ces demoiselles ont un rôle plus ... professionnel. Dans le titre La Sauce, il ne s'agit pas de les imaginer monnayer leur corps -dans le rôle du rappeur-proxénète, Jorrdee fait déjà très bien le job- mais de les voir découper la came, nues (évidemment), à l'image des employées de Nino Brown dans New Jack City. "Elle coupe cette me-ca comme si c'était du gâteau, mélange la sauce, la sauce / Tiens une clope et va prendre ta pause, bien emballer la chose, la chose". Plus inspiré par les méthodes très professionnelles d'un Nino que par l'impulsivité d'un Tony, Hamza prend le temps de développer un univers à la trame de fond gangstérisée. Un personnage dur ("C'est sur vrai terrain que je joue, boy, regarde ce traître nous supplier à genoux") qui dénote énormément avec son style : courtaud, visage juvénile, coupe de cheveux proprette ... et surtout, cette voix très affutée. Ce décalage complet, c'est d'ailleurs l’intérêt principal de sa musique : l'entendre chantonner des histoires d'amourettes adolescentes -ce qui correspondrait plus à son timbre de voix, effectivement- l'enverrait droit dans la catégorie des M.Pokora ou de feu Tragédie. Pourquoi pas ? Bien sûr, mais ce n'est visiblement pas ce qui fait rêver la jeunesse des quartiers bruxellois de nos jours.

Vous pouvez aussi préférer écouter un Kaaris ou un Gradur balancer les mêmes insanités, mais avec une grosse voix, un torse gonflé, et un style beaucoup plus rentre-dedans. Évidemment, tout le monde aime entendre Kaaris parler d'objets contondants. Mais quand on le voit débarquer dans ses clips, kalash à la main, on s'attend à ce que ses propos choquent les oreilles chastes. C'est jouissif, mais prévisible. Avec Hamza, c'est tout le contraire. Vous vous attendez à tout, sauf à l'entendre balancer joyeusement "à l'aube j'irai enterrer le corps, investir avec l'argent qui dort", entre un "ouhouu" et un "yeaah".

 

Même s'il préfère s'imaginer en Young Thug bruxellois, Hamza s’apparenterait tout de même plus à un Nate Dogg francophone -toutes proportions gardées, évidemment, bande de corniauds-. L'inspiration de Young Thug se ressent évidemment (très) fortement chez l'auteur de H24 -gimmicks, flow, on retrouve tout, c'est absolument indéniable. Mais le rapprochement avec feu-Nate et son flow hybride mi-rap mi-chant est tout aussi seyant : cette manière balancer des insanités tout en restant très classe sur la forme (ou comme l'ont si joliment dit des gens très classes, "à bercer des générations de chattes") était clairement sa grande force, et Hamza possède la même capacité à nous faire chantonner presque malgré nous des "tu veux un gun fourré dans ta chatte" et autres joyeusetés balancées comme s'il s'agissait de la plus festive et ludique des activités.

 

Génération gimmicks

Au-delà de ce style très atypique et de ce décalage génial (ou douteux, selon le point de vue), l'autre grand intérêt de la musique d'Hamza est rythmique : à l'heure où le public français commence enfin à se décoincer, et à comprendre que le rap peut servir à bouger autre chose que la nuque, rien de tel qu'une mixtape comme H24 pour se dérouiller, sautiller sur ses pieds, balancer des grands mouvements de bras d'avant en arrière, de haut en bas, et même faire des mouvements d'épaules pour les plus téméraires. Et pour créer du rythme, Hamza a une recette simple, probablement piochée dans ses influences trap : les adlibs. Hamza aime les adlibs. Hamza chérit les adlibs. Il en met partout, tout le temps. Dans ses couplets, ses refrains, ses ponts, au premier plan ou en back, il n’arrête jamais. Que ce soit de simples gimmicks onomatopéiques ("Woo ! Woo !" et autres "Yeah, yeah !"), des syllabes isolées, ou des périphrases complètes, Hamza peut tout répéter à l'infini. Un genre de Vine grandeur-nature.

Cet amour des onomatopées se retrouve chez les nouveaux pontes du rap-game : le hummm de PNL, le cri de canard de Sch ... De la même manière, le style à mi-chemin entre rap et chant est une autre des tendances fortes des rappeurs émergents : PNL, encore, mais aussi Jorrdee, Hooss ou la MZ. Autres caractéristiques communes entre Hamza et le reste de la génération montante : la thug-attitude volontairement surjouée (faut-il vraiment citer quelqu'un en particulier ?), mais également le décalage entre discours et dégaine (Sch et PNL, toujours), et, pour finir, cette manière d'assumer les pas de danse les plus improbables, qui rappelle Niska ou Gradur. En somme, la musique produite par Hamza est très générationnelle. Elle s'inscrit complètement dans les nouveaux codes de la musique dite urbaine ... et fatalement, elle sera mal comprise par les vieux ringards.

 

Et autant vous le dire tout de suite, messieurs les croutons : à l'avenir, vous risquez d'en chier. Adoubé par la plupart des médias rap (Noisey, OKLM, L'Abcdrduson, Les Inrocks -entre autres), Hamza est sur une rampe de lancement qui pourrait l'emmener loin. Si son premier projet solo, Recto-Verso, est sorti dans un relatif anonymat, sa dernière mixtape, H24, est considérée comme l'un des meilleurs disques de l'année 2015 (une année pourtant très fournie en grosses sorties) par bon nombres de spécialistes. Du coté des rappeurs, le travail de fond réalisé par Hamza semble également faire quelques émules. Invité de Butter Bullets et Alkpote sur l'album d'art contemporain Ténébreuse Musique, le gamin bruxellois a pu mesurer son influence en entendant le refrain du tube de Sch et DJ Kore, Champs-Elysées, tourner en playlist sur les radios nationales. Le rapport avec Hamza ? Écoutez les intonations de By The Way de 1'25 à 1'50.

Succès critique inattendu, Hamza jouit d'un buzz certain … reste à savoir si le grand public suivra le lobbying médiatique. Le plus difficile commence donc maintenant pour le Belge, avec l'objectif de transformer cette agitation autour de son personnage en réussite durable, et de concrétiser les énormes attentes générées par cette mixtape. Avec un album annoncé pour le courant de l'année 2016, il se donne déjà les moyens de franchir cette première marche si haute qui le ferait passer du statut de rookie à celui d'artiste confirmé. Et peut-être qu'un jour, le "Toutes ces bitches lovent quand j'déballe les drogues" raisonnera autant en clubs que le "Smoke weed everyday" de Nate Dogg.

 

Hamza en concert à Paris (à La Maroquinerie) le 26 mars 2016


 

Crédit photo : Reza Boerhanoeddin

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/ le 05 février 2016

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