Gucci Mane : le rappeur le plus influent de la décennie ?

/ le 17 mars 2016
Gucci Mane : le rappeur le plus influent de la décennie ?
Des mixtapes sorties à une cadence folle y compris pendant son incarcération, un style qui a fait des émules à gogo... Et si le rappeur le plus influent de ces dernières années était un taulard avec une glace tatouée sur la joue ?

Il y a quelques jours, la rumeur d'une nouvelle date de sortie possible pour le rappeur Gucci Mane s'est répandue, en l'occurrence on parle du 20 septembre 2016. L'occasion de faire le point pour expliquer en quoi si cela pourrait être la meilleure nouvelle de l'année.

 

Le Cam'ron d'Atlanta ?

Lorsque Gucci Mane débarque dans le game, le créneau de la trap a été exploité par T.I, et Young Jeezy a suivi de près, en donnant d'ailleurs une respectabilité au genre. En gros, c'est plutôt sérieux, la vie de rue est décrite sans concession dans la plupart des morceaux sur le mode « c'est pas joli mais on fait ce qu'on a à faire ». Si on transposait la scène d'Atlanta à New York, Jeezy serait un bon prétendant pour être le Jay-Z de la ville, et du coup, vous l'avez deviné et de toute façon c'est marqué juste au-dessus, Gucci Mane serait Cam'ron. Si la base est la même chez lui et son rival joufflu, il n'y a pratiquement aucune place dans les textes de Gucci pour autre chose que de l'apologie décomplexée, des egotrips cartoonesques et une science sidérante des gimmicks primaires qui restent dans la tête à vie. Comme il ne fait qu'enregistrer, il arrive assez vite à un niveau excellent où concrètement il se permet de changer de flow quand bon lui semble pour le bonheur de petits et grands. Son style (d'apparence) je m'en foutiste consterne une partie du public, en séduit une autre, mais ce qui est sûr c'est que le bonhomme a un style bien à lui, et en plus il ne vient pas seul : son crew, qu'on s'attache à l'époque So Icey Boyz ou Bricksquad, a permis de faire éclore des talents comme Waka Flocka et ça c'est toujours sympa.

 

Fatalement, l'opposition avec Jeezy était écrite, et cela n'a pas loupé, sauf que c'est allé beaucoup plus loin que prévu et Gucci a été impliqué dans un meurtre, en légitime défense. C'est balot.

 

 

Instable

« I am my best friend, and my worst enemy ». Son passé, Gucci le traîne comme un boulet de plusieurs tonnes et il est rattrapé tous les quatre matins par des problèmes judiciaires, au point qu'il devient difficile d'en faire le compte. Difficile de dire si c'est lié ou pas à l'épisode de la fusillade mais les addictions du rappeur sont allés en augmentant au fil des ans, au point que cela se rapproche bien plus d'une tendance à l'autodestruction plutôt que d'un « simple » usage récréatif. Même chose pour toutes les fois où Radric Davis obtient une remise de peine ou une liberté conditionnelle qu'il fait tomber à l'eau en recommençant une énième connerie (port d'arme, violence, drogues, il est prolifique). C'est également ce genre de souci de comportement qui l'a conduit à clasher à peu près les trois quarts des rappeurs avec lesquels il a collaboré, sans qu'on sache bien ce qui justifiait l'animosité à chaque fois. Mais il faut reconnaître que ses sorties avaient le mérite d'être drôles.

 

Rendez-vous manqués

Cela semble presque appartenir à une vie antérieure pour le rappeur, mais il fut un temps (vers la fin des années 2000) où il était invité fréquemment sur des singles d'autres artistes, notamment R'n'B. Ainsi, il a même existé un featuring Mariah Carey/Gucci Mane, aussi étonnant que cela puisse paraître en 2016. Sans oublier des collaborations avec Omarion, Mario, Jamie Foxx... L'évolution logique aurait été de continuer sur cette lancée et de s'en servir de tremplin pour percer, comme l'ont fait, le font et le feront de nombreux rappeurs depuis toujours. Cela ne sera jamais vraiment le cas pour Gucci. Comprenons-nous bien : il gagne en exposition, multiplie les apparitions et les projets, mais ce n'est pas comparable à d'autres succès mainstream de rappeurs de sa génération qui, mettant de côté les mixtapes, ont percé nationalement et au-delà de leurs frontières grâce à un album studio. Cela aurait sans doute dû être le cas pour notre ami, mais ses ennuis judiciaires n'ont pas forcément aidé sa promo. Et surtout, on sent bien qu'au fond, ce n'est tout simplement pas du tout son truc et qu'il est bien plus dans son élément à enchaîner les mixtapes à un rythme effréné.

 

Même chose pour les singles grand public : s'il se plie à l'exercice sans difficulté, il est de plus en plus évident que le terrain de prédilection de l'artiste est ailleurs, sur le terrain des street-bangers, point barre. Malgré des tentatives diverses et variées, c'est toujours à ce format que l'artiste finit par revenir. Pour couronner le tout, l'impression que quelque chose, quelque part, s'opposera toujours à ce fameux passage vers une audience internationale plus large. L'exemple le plus frappant de cette espèce de "malédiction Gucci Mane", c'est le film Spring Breakers. Harmony Korine choisit le rappeur pour jouer Archie, l'antagoniste du film, un trafiquant de drogue opposé à Alien (James Franco). Le long-métrage connaît une promo et un succès certains, y compris au-delà des U.S.A. Le rappeur devenu acteur pour l'occasion s'en sort plutôt honorablement ; Korine l'a bien casté puisque le personnage se confond totalement avec l'image du rappeur qui du coup n'a pas spécialement besoin de jouer. Et, privilège suprême, il se permet même de crier « Burrr », un de ses gimmicks préférés, lors d'une scène de fusillade. A priori tout va bien, sauf qu'il y a un mais : Gucci ne participe pas à la promo, toujours à cause de problèmes avec la justice américaine. Ce qui aurait dû être une voie royale vers un niveau d'exposition n'aboutit à rien pour l'intéressé, hormis l'amitié durable du réalisateur qui lui a rendu visite en prison récemment.

 

 

Découvreur de talents

Il est sans doute plus simple d'associer Young Thug uniquement avec Lil Wayne, surtout au niveau des cheveux. Pourtant, la filiation avec le rappeur d'Atlanta est évidente. Avant que Birdman ne mette la main dessus avec Rich Gang, Gucci avait déjà repéré le potentiel du bonhomme et même sorti une mixtape commune (Young Thugga Mane Laflare). D'ailleurs si l'on prend ce critère on voit bien que le schéma s'applique à une tripotée d'artistes aujourd'hui tous plus en vue les uns que les autres : le groupe Migos, Future, Young Scooter, Rich Homie Quan, Peewee Longway, Young Dolph et même Chief Keef... Tous ont à leur actif un projet entier en collaboration avec Gucci. Et pratiquement tous ont comme point commun avec le rappeur d'avoir adopté sa productivité, mais aussi une apparente négligence du format album classique pour lui préférer les mixtapes balancées à vitesse grand V. D'ailleurs on a également tendance à l'oublier mais Nicki Minaj a également fait ses débuts chez So Icey. On peut aussi ajouter des producteurs comme Zaytoven que le rappeur a contribué à populariser.

 

Bourreau de travail

On arrive là à la plus grande force de l'artiste. Il ne s'arrête simplement jamais de bosser, au point de s'être placé à une époque comme l'un des rappeurs les plus productifs de la scène US, n'hésitant pas à sortir trois mixtapes en l'espace d'une semaine si ça le chante. Du coup, même s'il n'a ni la promo ni la force de frappe de ses concurrents plus installés, c'est loin d'être un problème. Le bonhomme est simplement omniprésent, tout le temps. Impossible de lui échapper. C'est une méthode qui est loin d'être nouvelle, mais Gucci fait clairement partie de ceux qui l'ont poussée à son paroxysme. C'est évidemment grâce à ce rythme stakhanoviste que le rappeur peut continuer d'abreuver ses fans de mixtapes tout en étant toujours derrière les barreaux, depuis maintenant trois ans si l'on ne compte que sa dernière condamnation. Sauf que l'astuce a ses limites : à force de déléguer à d'autres le soin de choisir les couplets et les instrucs sur lesquels les recycler, on arrive à un enchaînement de projets de plus en plus inégaux, et même les auditeurs de la première heure n'ont plus la force de faire le tri. Cela permet à Gucci de continuer d'exister artistiquement malgré la détention, mais au prix d'une incroyable baisse de qualité.

 

Et c'est pourquoi il serait grand temps qu'il sorte maintenant. Même s'il est probable que ce soit actuellement le cadet de ses soucis, il va falloir que Gucci Mane reprenne un jour la place qui lui revient de droit. Un homme qui s'est fait connaître en beuglant « I stay high like a giraffe pussy » mérite la grâce présidentielle (et probablement un prix nobel). Free Gucci.

 

 


 

Photo : © Robb D. Cohen ./Retna Ltd./Corbis

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/ le 17 mars 2016

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