Grandeur, perdition et reboot du RnB français

Par Genono / le 20 février 2017
Grandeur, perdition et reboot du RnB français
Depuis les années 90 le RnB français aura été tour à tour prometteur, au top, aux oubliettes ou en quête d'identité. Point nécessaire sur un genre qui n'a pas poussé sa dernière note.

Après une période particulièrement faste durant toute la décennie 2000, le RnB à la française, cousin éloigné du rap, a connu ces dernières années un ralentissement spectaculaire, au point de disparaitre presque complètement des radars médiatiques. Poussé vers la sortie par les évolutions récentes du rap (autotune, propension nouvelle des rappeurs à chantonner), le RnB revient pourtant tout doucement vers la lumière, quitte à repartir du bas, prouvant lui aussi sa capacité d’adaptation. Une volonté de modernisation nécessaire, qui ouvre la voie à de nouvelles perspectives pour un sous-genre qui a bien plus à offrir qu’un simple rôle de faire-valoir pour le rap.

 

 

Historiquement, la relation entre le rap français et le RnB a tout du mariage de raison : au milieu des années 90, le hip-hop connait une ascension fulgurante auprès de la jeunesse, mais reste -la plupart du temps- trop abrupt pour exploser définitivement auprès du grand public. Les ingrédients manquants sont donc apportés par les premières chanteuses catégorisées RnB : les succès des refrains de Vinja Mojica sur Respect (Alliance  Ethnik) ou de Karima (Akhenaton) sur Bad Boys de Marseille, ouvrent l’oreille à un public encore fermé aux rythmiques trop austères proposées jusqu’ici. Ces premiers succès donnent évidemment des idées aux producteurs, d’autant que la recette fonctionne déjà particulièrement bien aux Etats-Unis. Dès la fin des années 90, inviter une chanteuse le temps d’un refrain devient le moyen le plus simple et le plus efficace de construire un tube. Une relation gagnant-gagnant : la scène RnB élargie sensiblement son auditorat, et la scène rap adoucit son image, devenant immédiatement plus bankable.

 

L'âge d'or

Il devient rapidement impossible de trouver un album rap sans le moindre refrain "rnbisé" : du Secteur Ä à Oxmo Puccino en passant par Fabe et Booba, personne n’échappe aux griffes de ces chanteuses. Issues de la funk, de la soul, du RnB, de la pop, ou de la chanson plus classique, elles deviennent même rapidement indispensables à l’industrie du mainstream. Techniquement, le RnB à la française n’a déjà plus grand-chose des codes hérités du Rythm and Blues américain : il mélange plusieurs influences tout en se calquant sur un moule rap. Le pretexte RnB, un genre naturellement lié au hip-hop, permet au rap de s’orienter vers des sonorités pop plus porteuses, sans pour autant se couper des auditeurs les plus conservateurs.

 

Rapidement, ces chanteuses s’émancipent : de simples faire-valoir des rappeurs, elles deviennent des artistes à part entière, avec leur propre public, évidemment plus féminin. Au début des années 2000, chaque grosse maison de disques signe sa petite starlette, matraquée sur les grosses radios. Les garçons ne sont pas en reste, puisqu’à l’époque, tout chanteur plus ou moins proche de la scène rap est malheureusement catégorisé en tant que chanteur RnB. On se retrouve donc avec des profils aussi différents que Matt Houston, J.Mi Sissoko et M.Pokora dans le même rayon chez les disquaires, ce qui ajoute à l’impression globale de sous-genre fourre-tout.

 

 

Malgré une situation d’embouteillage cacophonique, certains disques s’attachent tout de même les faveurs de la critique, et restent, avec dix ou quinze ans de recul, des projets musicaux particulièrement réussis. Entre deux Je (Kayna Samet), A Force de vivre (Wallen) ou Dimension (K-Reen) sont ainsi considérées comme des pièces-maitresses par les amateurs du genre. Evidemment, comme dans toute scène en pleine effervescence, le RnB français produit également son lot de déchets -par mesure d’hygiène, on évitera de citer des noms. Pour résumer, les critiques qui reviennent concernent principalement la légèreté des textes, un manque de personnalité qui en fait un genre particulièrement formaté –l’effet « coquille vide »-, et une frilosité presque puritaine, qui dénote avec une frange particulièrement sexualisée du RnB américain. Sur le plan commercial, en revanche, c’est un carton plein.  Qu’elles soient plus orientées soul (Kayna Samet), pop-rock (Nâdiya) ou dancehall (Lynnsha), chacune de ces chanteuses trouve sa place, et les plus populaires d’entre-elles construisent des succès monstrueux, avec des dizaines d’albums dépassant régulièrement la barre des 500.000 ventes physiques, voire même du million.

 

 

 

Nouvelle génération et essoufflement

Au milieu des années 2000, la première génération de chanteuses, particulièrement bien établie voit arriver une foule de nouvelles prétendantes au succès. Kenza Farah, Melissa M, Sheryfa Luna … Malgré ce renouvellement des têtes d’affiches, le genre n’évolue pas particulièrement : la recette reste globalement la même, et si le public continue de suivre, les premiers signes d’essoufflement apparaissent. L’émancipation de certaines chanteuses et le succès global du genre n’auront pas suffi à défaire totalement la scène RnB française de sa dépendance à l’industrie du rap. La petite mort du RnB se fait donc en deux étapes, correspondant aux deux grands écarts du rap à la fin des années 2000 : d’abord son durcissement –et par conséquent, des besoins réduits en refrains sucrés- ; ensuite, ensuite, son retour vers une forme adoucie, mais cette fois sans faire appel aux douces voix du RnB. Le grand coupable est donc un simple logiciel correcteur de voix : l’autotune. En somme : la première victime de la guerre entre les hommes et les machines est l’industrie du Rnb.

 

Alors que les rappeurs tentent leurs premières vocalises, nos pauvres chanteuses observent, impuissantes, leur public se réduire et leurs opportunités de collaboration disparaitre. Incapable de s’adapter, le RnB français recule sur l’échiquier médiatique, et malgré quelques succès relatifs, la transition entre la fin des années 2000 et le début des années 2010 est un véritable désastre. Coupable de ne pas avoir su anticiper les évolutions majeures du monde de la musique au début des années 2010, la scène RnB française s’effondre aussi vite qu’elle avait explosé 15 ans auparavant. Mais derrière un échec se cache parfois la possibilité de reconstruire, et donc de repartir sur de meilleures bases. Contrainte à un quasi-reboot, elle se montre alors enfin créative et originale.

 

 

La renaissance

A partir de 2012, on assiste alors à la seconde naissance du RnB francophone. D’une part, les chanteuses tentent d’accrocher à nouveau l’attention médiatique, et d’autre part, de nouveaux artistes s’intéressent à l’hybridation entre chant et rap. Qu’ils se revendiquent pleinement de la mouvance RnB (Mik Impetto), qu’ils soient plus inspirés par les tendances chantonnantes venues d’Atlanta (Hamza), ou qu’ils soient tentés par l’expérimentation musicale (Ok Lou), ces représentants de la nouvelle génération enrichissent le genre d’influences nouvelles, et gomment encore un peu plus les frontières avec les autres styles.

 

D’autant que dans le même temps, les véritables rappeurs investissent de plus en plus le champ du chant : plus le temps passe, plus il devient difficile de catégoriser rappeurs et chanteurs assimilés au RnB. Hamza en est un exemple particulièrement parlant : beats trap, interprétation axée sur le chant, utilisation massive d’autotune, capacité à rapper de manière très classique, et influences particulièrement variées. Résultat, on a beaucoup de mal à le mettre dans une case.  

 

Quand aux chanteuses clairement assimilées à la scène RnB, elles ont fini par comprendre que le choix était très simple : s’adapter aux tendances du moment, ou mourir. Résultat, l’autotune débarque dans les studios, on s’oriente tour à tour vers les ambiances planantes du cloud-rap,  les rythmes cadencés de l’afro-trap, ou les ambiances très pop de l’eurodance. Le résultat est parfois très surprenant, comme quand par exemple quand Kenza Farah se lance dans une hybridation trap-RnB du meilleur/pire (barrez la mention inutile) effet, ou quand Leslie apparait par surprise sur une mixtape de Lacrim, le temps d’un incroyable titre à l’ambiance presque ésotérique.

 

 

S’il est difficile d’imaginer l’arrivée d’un nouvel âge d’or du RnB français à court ou moyen terme, la crise artistique et populaire traversée par le genre il y a quelques années aura au moins permis d’initier un renouvellement salutaire. Porté par l’enthousiasme de la génération soundcloud, plus prompte à marier les influences et pas effrayée par l’idée d’expérimenter pour avancer –quitte à parfois se tromper de chemin-, l’existence de cette scène musicale semble enfin avoir trouvé un sens.

 


Crédit photo : Wallen par Pascal Le Segretain / Getty Images

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Par Genono / le 20 février 2017

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