Grandes et petites histoires de t-shirts dans le rap

/ le 03 octobre 2016
Grandes et petites histoires de t-shirts dans le rap
Polémique, nostalgique, sataniste ou pacifiste le t-shirt est plus qu'un simple vêtement dans le rap comme le prouvent ces quelque anecdotes emblématiques et lourdes de sens...

De base, le t-shirt est un vêtement très fonctionnel. Censé apporter plus de confort qu’une chemise, il est pratique l’été (pour garder un peu de fraicheur) comme l’hiver (sous un pull ou un gilet), et même à l’intersaison (grâce au principe des manches longues) ; mais aussi le jour comme la nuit, en entreprise (à condition de rester sobre) comme sur un terrain de sport ... bref, le t-shirt est typiquement le genre de chose qui ne devrait pas faire de vagues, et mettre tout le monde d’accord. Pourtant, W9 a récemment su nous prouver qu’avec un simple t-shirt et un outil de floutage vidéo, il était tout à fait possible de créer une polémique de grande ampleur.

Petit rappel des faits, pour qui serait passé à côté : dans le clip de Je suis chez moi, Black M arbore un t-shirt floqué de l’inscription « Justice pour Adama : sans justice, vous n’aurez pas de paix ». Un geste très honorable, d’autant que les clips de Black M ont tendance à tourner en boucle, partout, tout le temps. Le message risque donc de passer au plus grand nombre, et d’attirer l’attention sur les circonstances étranges du décès d’Adama Traoré dans les locaux de la gendarmerie de Persan-Beaumont, quelques minutes après son interpellation le 19 juillet dernier.

 

Diffusé à la télévision comme la plupart des clips de Black M, ce clip s’est vu étrangement censuré par W9, qui a jugé bon de flouter les fameux t-shirts. Evidemment, internet s’est emballé, la chaine s’est vue harcelée sur les réseaux sociaux, et contrainte de répondre aux plaintes des téléspectateurs : « le floutage d'un message en référence à une affaire non jugée a été réalisé par souci de neutralité ». L’explication aurait pu tenir, si seulement la télévision française se donnait quotidiennement la peine de maintenir ce fameux souci de neutralité sur toutes les affaires non jugées. Mais on ne verrait plus grand monde sur le petit écran : Nabilla n’aurait pas pu s’exprimer avant son jugement, on interdirait les rediffusions du Cosby Show, et 99% des hommes politiques n’auraient pas le droit de s’exprimer face à une caméra. Résultat, le cas du t-shirt de Black M semble plutôt montrer une censure sélective. Le but de la chaine était peut-être de flouter ce message pour ne pas créer de polémique autour de la mort d’Adama, mais dans ce cas, c’est complètement loupé.

Quoi qu’il en soit, cette polémique évitable prouve que dans le monde du rap, le t-shirt est bien plus qu’un simple vêtement. En effet, ce n’est pas la première fois que ce simple morceau de tissu provoque des réactions un peu folles. Disons que dans le cas de Black M, la polémique se comprend : il s’agit tout de même de la mort d’un innocent, et de censure autour d’un message qui n’a rien de particulièrement « politiquement incorrect ». Mais parfois, la foule explose pour bien moins que ça.

 

Le t-shirt nostalgique : "Le rap c'était mieux avant"

Fin des années 2000, le rap est en pleine transition. L’époque IAM-NTM-FF-Assassin est terminée, les artistes les plus reconnus ont suivi des tendances un peu trop sucrées, et le rap dans son ensemble a perdu de sa verve politico-engagée. Il navigue entre tubes radiophoniques un peu trop grand public, et retour en force d’un style plus caillera, porté par Salif, Alpha 5.20 ou la LMC Click. Indignés, les supporters d’un rap piano-violon-multisyllabiques commencent à sentir les premiers signes d’une nostalgie qui ne fera qu’empirer. L’opportunisme commercial allant souvent de pair avec la nostalgie, Label Rouge Prod lance donc une série de t-shirts floqués « le rap c’était mieux avant ».  Soutenu par les uns et menacé par les autres, l’auteur du textile a clairement réussi son coup, en lançant une polémique qui durera tout de même quelques années. Bon, certains y vont un peu fort, et Salif n’hésite pas à torturer et bruler vif un mec portant le fameux t-shirt (dans un clip, c’est fictif, calmez-vous). Aujourd’hui, certains ont repris l’idée et continuent de brandir l’étendard de la nostalgie en continuant de proposer le même t-shirt, avec une ou deux variations stylistiques.

 

Le t-shirt génialement surréaliste : "Je pisse sur les racistes du haut de la tour Eiffel"

A l’absolue opposée du slogan « le rap c’était mieux avant », Morsay incarne l’antithèse d’un rap qui se poserait en courant littéraire à part entière. Sa musique, marquée par les off-beats, les fautes grossières de syntaxe, et les injures plus que gratuites, a tout de même réussi à dépasser la frontière du marché aux puces de Clignancourt –en grande partie grâce au personnage farfelu de Morsay, et à son buzz plus ou moins volontaire sur internet. Apothéose de sa folie artistique, sa série de t-shirts atteint des sommets de surréalisme, avec des slogans absolument incroyables : « Je pisse sur les racistes du haut de la Tour Eiffel », « si tu kiff pas, mange tes morts » ou encore « si tu parles mal derrière, j’te chie dessus ». Difficiles à porter en société, mais inventives comme rarement dans l’histoire de la mode, les différentes collections imaginées par Morsay et son équipe sont de véritables œuvres artistiques kafkaïennes.

 

Le t-shirt susceptible : le maillot de l'Algérie de MHD

Les millions de vues, la célébrité, les disques d’or … MHD vit un joli conte de fée depuis quelques mois. Manque de bol, tout succès a son revers. Dans le cas de MHD, il s’agit d’un « dossier » datant de 2013 –à l’époque où il était un illustre inconnu, donc- : un simple tweet dans lequel il se moquait gentiment du maillot de l’Algérie  Un très mauvais choix de cible : la colère algérienne s’est donc abattue sur le rappeur, harcelé sur twitter –voire même piraté, selon certains-. Evidemment, MHD s’est expliqué, et a pris la peine d’enterrer définitivement la hache de guerre en revêtant le fameux maillot algérien le temps d’un clip avec Sofiane-éminent représentant de la communauté franco-algérienne-, Fais le Mouv.

 

 

Le t-shirt sataniste : Jay-Z, Jésus et Satan

On ne compte plus les accusations faisant de Jay-Z un illuminati, un sataniste, voire même Belzebuth lui-même, et plutôt que de prendre ça à cœur, le rappeur semble s’en amuser. En 2013, il s’est en effet affiché sans complexe avec un t-shirt représentant Jésus et Satan en pleins ébats sexuels. Evidemment, dans un pays aussi puritain que les Etats-Unis, la polémique a enflé, et Jay-Z a réussi son coup : faire parler de lui partout avec un simple textile. Bon, Jay n’a rien inventé, puisque Young Jeezy portait exactement le même t-shirt quelques mois avant lui. Coïncidence ou non, Béyoncé s’est illustrée dans le même type de polémique moins d’un an plus tard, en apparaissant devant une représentation de la Cène, à la place normalement occupée par Jésus.

 

Le t-shirt bonne action : Brav et l'Abbé Pierre

L’Abbé Pierre a laissé pas mal de bonnes choses en héritage aux nouvelles générations, et son esprit altruiste continue de porter le combat en faveur des plus démunis. L’AbbéRoad, une tournée nationale qui se tient chaque année, et s’achève sur un concert, accueillera cette année une flopée de rappeurs : Black M, Youssoupha, Big Flo et Oli, Disiz ou encore Brav. Ce dernier, motivé à l’idée d’en faire un peu plus que les autres, a profité des circuits de son label, Din Records, pour lancer une série de t-shirts à l’effigie de l’Abbé Pierre, promettant de reverser tous les bénéfices à l’association Le Savoir est une Arme.

 

 

Le t-shirt « drapeau blanc » : Yann Moix et Nekfeu / Kanye West et Taylor Swift

Entre Yann Moix et Nekfeu, on ne sait plus trop s’il s’agit d’une histoire d’amour effilochée, ou juste d’un running gag télévisuel. Après un semblant de clash en 2015, le rappeur n’a pas hésité à revenir se confronter au « chroniqueur » un an plus tard, accompagné du S-Crew. Si l’ambiance n’était pas exceptionnellement chaleureuse la première fois, elle était beaucoup plus détendue cette année : en signe d’apaisement, Nekfeu s’est même fendu d’un t-shirt affichant la couverture de Partouz, l’un des romans de Yann Moix. Preuve que dans sa banalité la plus absolue, le t-shirt peut revêtir des fonctions hautement nobles, véhiculant un message de paix et d’amour, et rapprochant deux êtres a priori emprunts d’une inimitié réciproque.

 

Dans le même genre, Kanye West s’est illustré en prouvant que le t-shirt permettait aussi de clasher que de se réconcilier : après avoir arboré un terrible « RIP Taylor Swift » franchement violent, il a diffusé, lui aussi, un message d’amour et de paix destiné à la chanteuse, toujours par le biais d’un t-shirt. Oh, et puis en parlant de Kanye West, comment ne pas citer son fameux t-shirt blanc, tout blanc, vendu 120 dollars et rapidement en rupture de stock ? Génie commercial.

 

 


 

Photo : Capture écran YouTube

/ le 03 octobre 2016

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