"Gomorra" : nouvelle obsession du rap français

Par Genono / le 21 mars 2016
"Gomorra" : nouvelle obsession du rap français ?
D'abord roman avant de devenir un film, puis pièce de théâtre, c'est dans son format de série que "Gomorra" est devenue une source d'inspiration majeure pour les rappeurs hexagonaux. Et à l'approche de la diffusion de la saison 2, le phénomène ne risque pas de faiblir...

 S'il fallait établir un podium des séries les plus référencées dans le rap, The Wire (Sur Ecoute) trônerait logiquement en première place, talonnée de près par Game of Thrones -et ses malheureuses rimes sur les Lannister entendues en boucle et à toutes les sauces depuis six ans. Depuis quelques mois, une troisième série vient se fourrer dans la majorité des textes de rappeurs français. Et miracle, elle n'est ni américaine, ni diffusée par HBO : Gomorra a ainsi été la grosse sensation télévisuelle de l'année 2015. Troisième œuvre –après un film de Matteo Garrone (Gtand Prix du Festival de Cannes en 2008), et une pièce de théâtre- inspirée par le célèbre roman Gomorra écrit par Roberto Savano en 2006, la série italienne suit les péripéties d’un clan de la Camorra napolitaine.

 

La première saison de Gomorra jongle ainsi pendant douze épisodes entre le train de vie fascinant des personnages principaux -la villa de Don Pietro, le bateau de Salvatore Conte- et la dimension très réaliste des personnages secondaires, qui évoluent au plus près de la misère humaine et sociale, la subissant autant qu'ils l'exploitent à leur profit. Ascension et chute, héritage et succession, amitiés et trahisons … les thèmes abordés par la série sont traités de façon prodigieuse. Et puis, il y a l’aspect original d’une série italienne qui exploite son folklore et rompt avec les codes du genre, sans se contenter de reproduire un énième divertissement « à l’américaine ». Succès critique et commercial immédiat, Gomorra a très vite dépassé les frontières de la botte, et l'annonce officielle de l'arrivée de la saison 2, le 10 mai prochain en Italie, n'a fait que relancer l'effervescence autour des aventures de Ciro et Gennaro

 

Un phénomène de proximité

Évidemment, le phénomène a pour épicentre l'Italie, où les acteurs principaux sont passés du statut de quasi-inconnus à celui de vedettes du petit écran, mais le reste de l'Europe a suivi presque instantanément, et le succès de la série en France n'a pas attendu les diffusions sur les chaines nationales pour exploser. La proximité géographique, les similitudes relatives entres banlieues françaises et banlieue napolitaine, et la force de l'intrigue, ont ainsi permis d'attirer jeunes (surtout) et moins jeunes. Le petit monde du rap s'est donc, en toute logique, entaché très vite du décor de la cité napolitaine, et a commencé à balancer des références à la série dès le début de l'année 2015.


Comme tout micro-phénomène en passe d'exploser, la chose s'est d'abord faite sporadiquement, à travers la voix de quelques initiés, avant d'enchainer les métastases et de se généraliser. Après quelques bons mots lâchés ci et là par Melan, Ixzo et même Sinik ("J'reviens pour tuer, j'suis l'gros dans Gomorra"), le gros coup de semonce fut envoyé par PNL, avec le clip Le Monde ou rien. D'une simple phase entrée dans toutes les têtes ("J'suis plus Savastano que Ciro"), les deux frangins ont décidé de faire les choses en grand, en prenant la peine d'aller clipper le morceau sur les terres du clan Savastano, au beau milieu de la cité de la Scampia, à Naples. Un joli coup pour le duo -puisque ce clip reste à l'heure actuelle leur plus visionné- et un coup de projecteur spectaculaire pour la série auprès des auditeurs de rap français.

A partir de ce moment, il devient absolument impossible de passer à côté de Gomorra pour les auditeurs de rap français. Que ce soit pour jouer sur l'egotrip, pour s'inventer un personnage de mafioso, ou pour mettre en garde la jeunesse contre l'envers du décor de ce genre d'organisation criminelle, les acteurs du rap-game se sentent majoritairement obligés de placer dans leurs textes des mots-clés issus de l'univers de la série, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qu'eux aussi, ils font partie des initiés ... quitte à parfois mettre l'originalité de côté : "La tess c'est devenu Gomorra" (DTF), "dans ma tête c'est Gomorra" (Jul), ou encore "trash comme Gomorra" (Melan). Sadek se voit ainsi débouler "en commando" pour "libérer Don Pietro", et "allumer au canon scié", à la manière des "enfants de Donna Imma" (bien qu'elle n'ait qu'un seul fils), Jok'Air de la MZ enchaine le désormais célèbre "j'viens du ghetto comme les Savastano, on se fait des câlins comme les napolitains, j'reviens déterminé comme Gennaro", tandis qu'Ixzo s'imagine "gérer le biz comme les Savastano", en étant "cruel comme Pietro", avant d'ajouter une référence à une scène entrée dans les mémoires des fidèles de la série, "tu bois ma pisse si j'doute de toi".

 

Jul : le Gennaro du rap français ?

Comme toute bonne histoire de méchants gangsters, il y a bien évidemment une morale à tirer, et des leçons à enseigner à la jeunesse décadente subjuguée par les armes et l'argent facile. Chef du clan du rap éthique, Jeff le Nerf fait part de ses inquiétudes face à la violence véhiculée par la série : "J'ai des messages pour les jeunes fascinés par Ciro [...] Pas besoin de vivre à Napoli pour t'faire fumer par la police [...] Je doute que ta daronne soit comme Donna Imma". Si la jeunesse semble plus encline à suivre les aventures du clan Savastano que les messages de Jeff, on peut au moins se féliciter de la voir s'extasier devant une œuvre de qualité, et pas devant un énième programme en carton-pâte, au scénario prémâché.

Parmi les personnages principaux de la série, Gennaro Savastano est bien entendu le petit chouchou de nos rappeurs hexagonaux. Sa prise de confiance en ses capacités, son ascension, son indifférence à la pitié, inspirent un certain respect et se posent en modèle de réussite -bien que cette réussite soit criminelle. En face, Ciro, sa fourberie, avec sa roublardise et surtout ses trahisons, se pose en parfait Judas. Illustration probante de l'impact de cette dualité sur le rap français : Jul. Le Marseillais cite les protagonistes de la série italienne dans un nombre incalculable de morceaux, se comparant à Gennaro -avec qui il partage d'ailleurs des similitudes de parcours- quand il s'agit de se mettre en avant  ("J’refais l’game comme Gennaro", "J'vais niquer des mères, contrôler la zone comme Gennaro") et citant Ciro comme le pendant exact de la multitude de faux-amis qui semblent l'entourer ("Y’a toujours un Ciro dans l’équipe qui voudrait te détrôner", "Comme Ciro tu tournes ta veste tu la jettes à l'eau", ou encore "Me dis pas qu’t’es mon ami si tu me fais comme Ciro"). L'antagonisme entre les deux personnages principaux est une des clés de voûte du succès de Gomorra, et leurs destinées opposées parlent autant à nos rappeurs que l'amitié brisée Tony/Many.


Derrière les deux chiffonniers, le troisième personnage à imposer son influence sur le rap français n'est étrangement pas Don Pietro Savastano -tout de même cité de temps à autre (Sadek, Guens)- mais une femme : Donna Imma, grande protagoniste de la première saison, apparait ainsi comme le nouveau modèle féminin à la mode. "Femme de voyou, j’ai de la cocaïna ma belle, j’ai de la pure, faut que t’assumes comme Donna Imma", chantonne ainsi le groupe Zbatata. Femme de voyou, l'idée est clairement usitée, et surtout, Imma est tout sauf une simple "femme de". Assurant seule la succession de son mari pendant son absence forcée, elle marque les esprits, au point de voir S-Pion lui consacrer un titre entier, et un clip improbable tourné en son absence.

 

Le rap français : premier sur Gomorra

Après PNL et Jul, le troisième grand artisan de l'omniprésence de Gomorra dans le rap français s'appelle SCH. Un titre éponyme, une foultitude d'allusions ("Mourir jeune comme Daniele", "Quand j'vois Gomorra, de mauvaises idées naissent"), un interlude Genny et Ciro amputé des dialogues de la série pour de sombres histoires de droits, et pour finir, un clip tourné à la Scampia. Manque de pot, PNL est passé par là quelques mois plus tôt, et l'idée a quelque peu perdu de son originalité et de sa force entre-temps. Quoi qu’il en soit, le concept plait, et le clip est relayé en Italie, notamment par les acteurs de la série. De l’autre côté des Alpes, on commence même à regarder d’un œil curieux l’influence de Gomorra sur le rap français. Par manque d'ambition ou plus simplement de moyens, on regrette cependant de ne voir aucun rappeur parvenir à rameuter l'un des acteurs principaux de la série en guest-star dans un clip. Pour l'instant, seul Vincenzo Fabricino (Vincenzo Pitbull dans le film ET la série) figure dans une vidéo, celle de SCH.  Sans espérer voir surgir Salvatore Esposito, star principale de la série et acteur de plus en plus surbooké, l'apparition d'un Fortunato Cerlino (Don Pietro) ou d'un Marco Palvetti (Salvatore Conte) -acteurs moins bankables jusqu'ici-, ne serait que le temps d'une scène, aurait clairement de la gueule.

 

Alors que la série semble promise à un bel avenir, avec une saison 2 qui devrait s'exporter dans plus d'une centaine de pays, et une saison 3 déjà annoncée pour le printemps 2017, nul doute que Gomorra continuera encore quelques années à exercer son monopole sur le name-dropping de gangsters de fiction dans le rap. La série ayant enfin traversé l'Atlantique, on devrait bientôt commencer à entendre parler des Savastano du côté d'Atlanta ou de Houston. Quelle que soit la manière dont le rap US s'appropriera l'univers napolitain, pour une fois, le rap français pourra clamer qu'il est arrivé en avance.

 


 

Photo : Capture écran YouTube / Gomorra - SCH
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Par Genono / le 21 mars 2016

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