Foot et rap français : pourquoi font-ils si bon ménage ?

Par Genono / le 13 mars 2017
Foot & rap français : pourquoi font-ils si bon ménage ?
Alors que Shay vient de voir son single "Thibaut Courtois" certifié or, rap et football semblent plus que jamais entretenir une entente parfaite. Analyse d'une relation qui ne date pas d'hier et bien loin de se terminer.

Rap et foot, deux marqueurs très générationnels

Bebeto, Papin, Platini, Rummenigge ou Boli ... En tombant sur Passement de Jambes, ce vieux classique de Doc Gynéco, les plus jeunes représentants de la nouvelle génération, nés à la fin des années 90, voire au début des années 2000, sont complètement perdus. Pour eux, Michel Platini n'est qu'un politicien en prise avec des affaires de plusieurs millions de dollars, Papin n'est qu'un consultant TV parmi des dizaines d'autres, et Rummenigge un vulgaire attaché de presse du Bayern Munich. Une incompréhension générationnelle envers ces figures mythiques du football mondial, analogue à celle des vieilles gloires du rap : citez les noms de Public Enemy, Dee Nasty ou même Timide & Sans Complexe auprès d'un public âgé de moins de vingt ans, et vous allez comprendre à quel point l'époque que vous évoquez ressemble pour eux à l'âge de pierre.

Les anciens qui ont connu l'époque de Cantona et Van Basten, de Baresi et Maradona, considèrent que les divers Cristiano Ronaldo, Ibrahimovic ou Pogba n'arrivent pas à la cheville de leurs idoles de jeunesse. De la même manière, ils voient Niska, Jul ou PNL comme particulièrement inférieurs aux rappeurs de leur adolescence, et martellent à longueur de journée des "à mon époque, Maradona se relevait tout de suite après une faute, sans pleurer le nez dans la pelouse" et autres "il y a vingt ans, les rappeurs savaient écrire, et parlaient de choses profondes, pas comme aujourd'hui". Mais ce n'est pas de leur faute : à leur époque, leur père louait le football de Puskas et Kopa, de Facchetti et Pelé, et la musique de Jacques Brel ou George Brassens, dénigrant les héros de la jeunesse. C'est un schéma perpétuel, destiné à se renouveler à l'infini, pour une raison finalement très simple : le football, comme la musique, sont des domaines très générationnels. Ils créent de l'émotion sur l'instant, traduisent les réalités, les tendances et les excès d'une époque précise, d'une jeunesse qui s'y identifie à une période de sa vie où elle en a particulièrement besoin.

Doc Gynéco et Nicolas Anelka, par Christian Liewig / Getty Images

 

Du fantasme de la jeunesse à l'envers du décor

Alors que le football est, depuis un siècle, le sport préféré des français, le rap tend à devenir le genre musical le plus populaire, et son impact semble prendre de l'ampleur un peu plus chaque année. Il est donc parfaitement logique de voir les deux domaines se télescoper régulièrement, et même créer des liens de plus en plus forts. Footballeurs et rappeurs ont facilement tendance à devenir les meilleurs amis du monde, car ils partagent généralement le même type de parcours : celui d'enfants venus de milieux modestes, ayant eu le bonheur de réussir à travers leur passion première, capables d'atteindre le statut de nouveaux riches, et obligés de composer avec la célébrité, l'image publique, et les difficultés à évoluer au sein d'un milieu bien moins joli de l'intérieur que de l'extérieur.

Ainsi, le rappeur nourrit les fantasmes du footballeur, et le footballeur nourrit les fantasmes du rappeur. Du côté de l'artiste, on rêve des salaires démentiels du milieu du ballon rond, et on les érige en symbole ultime de réussite ("J'veux l'biff et la gova à Balotelli" - Gradur), bien plus que les titres, les récompenses individuelles, ou la gloire à évoluer au sein de clubs mythiques -comme quand Booba évoque le salaire des joueurs de Fulham, club qui n'a plus grand chose pour faire rêver du point de vue sportif. Que ce soit pour perpétuer le fantasme des sommes à six, sept, voire huit chiffres ("J'attends le salaire à Sheva" - Sefyu), ou, au contraire, pour évoquer avec fatalisme l'impossibilité mathématique de les atteindre ("Nique sa mère, j'aurais jamais l'salaire d'un footballeur, chiennasse, j'passe par derrière j'm'en fous de l'odeur" – Alkpote), la fiche de paye du footeux reste la référence ultime, bien plus glamour et politiquement correcte que celle du patron du CAC40.

 

En face, le sportif, qui dispose de moyens financiers considérables, mais pas toujours d'une grande liberté de mouvement, peut se sentir envieux face à l'ivresse de la vie contée par certains rappeurs et mise en scène à travers certains clips. Cocooné depuis son plus jeune âge, sans cesse encadré, rappelé à l'ordre au moindre écart, et mis sous le feu des projecteurs médiatiques dès lors que son comportement n'est plus parfaitement exemplaire, sa vie ressemble parfois à une prison dorée. Tout le contraire du rappeur, une figure libre, représentant la défiance et la désobéissance à l'autorité, glorifiée lorsqu'elle exhibe ses signes de richesse et s'entoure de femmes de petite vertu, là où le sportif doit presque se justifier de ne pas rouler en Clio 1 et de préférer s'afficher au bras d'une Valentina Ligouri ("J'veux une tass avec les mêmes eins que la femme de Zambrotta" - Rochdi) plutôt que d'une sosie de Valérie Pecresse.

 

Relations ambiguës

Ascension sociale fulgurante, amour des belles carrosseries, facilités avec les femmes vénales, modèles malgré eux de la jeunesse, et principaux fournisseurs d'émotions et de divertissement auprès de tout un pan de la population : à force de partager les mêmes modes de vie, les mêmes références, et de côtoyer les mêmes coins, rappeurs et footballeurs ont forcément fini par s’entremêler. Dans un sens comme dans l'autre, il est parfois difficile de faire la part des choses entre les purs comportements de groupies -comme quand un footballeur vient s'encanailler en studio avec une star du rap, ou comme quand deux rappeurs se disputent l'affection d'une star du ballon rond. Dans un cas comme dans l'autre, c'est juste très gênant pour tout le monde. Mais dans certains cas, l'entente va au-delà et semble bien plus sincère, à l'image des relations Booba-Benzema ou Gradur-Ribéry.

 

Les rappeurs sont pour certains d'entre-eux, et comme de nombreux français, de grands fans de ballon rond, voire même de véritables supporters, comme Flynt ou Jazzy Bazz du côté du PSG, Driver avec Monaco, IAM avec l'OM, ou Jul avec toutes les équipes du monde. Chaque rappeur a évidemment son petit préféré, des références classieuses de Lalcko ("J'ai grandi là où les mecs te plantent comme Batistuta / Toto Schillaci, oh ! Doublé de Batistuta !") et Katana ("C'est pour ceux qui s'défendent, mais proprement comme Costacurta") aux beaucoup moins glamours de Booba ("passement de jambes, frappe d'enculé, à la Chamakh") ou Dinos ("C'est une dinguerie, hier j'ai vu Pierre-Alain frauder" ou, pire, "cette saison, Jimmy n'était pas brillant"). Du côté des filles, on trouve évidemment beaucoup moins de références à un milieu encore très machiste, même si Shay a pris pas mal de monde à contre-pied en choisissant Thibault Courtois -pas la référence la plus évidente du public féminin- comme thème principal de l'un des titres les plus efficaces de son premier album solo. Un choix réussi, puisque le single vient d'être certifié single d'or, même si le nom du joueur ressemble plus à un prétexte pour jouer sur l'analogie gardien de but / gardien de son coeur qu'à une véritable déclaration d'amour au footballeur. Dans un style différent, la rappeuse Moon'A évoque le nom de Lucas Moura dans le titre Mektoub, dans le but de casser le cliché très répandu de la michetonneuse tournant autour des footballeurs comme une mouche autour du miel ("pas de temps pour les puteries, j'ai recallé Lucas Moura").

 

Des références parfois trop évidentes

Dans les textes de rap, et particulièrement dans les égotrips, les références au football ont un grand avantage : elles permettent de caser des punchlines -ou des simili-punchlines- très facilement. Citer un footballeur pour l'associer à une qualité ou un trait de caractère est l'une des pratiques les plus courantes. Si on veut mettre en avant la notion de puissance, on évoquera Paul Pogba (« J'crache des perles comme Paul Pogba » - Gradur), Clarence Seedorf (« La force de frappe à Seedorf » - Niro), ou Adriano (« que des manchettes d'Adriano à l'inter » - Sofiane) ; pour parler de détermination et d'opportunisme, Pippo Inzaghi (« Dans la surface comme un renard, Inzaghi » - Niska) ; pour désigner les ennemis de la nation, on citera immanquablement Marco Materazzi (« Dans mon quartier y a une fatwah qui tourne sur Materrazzi » - Sat) ; pour parler d'exploit technique on fera référence à Ibrahimovic (« Comme un but de Zlatan, tu te demandes : comment il a fait, nah sheitan ? » - Kaaris). Certains rappeurs comparent même directement leur style ou leur parcours à celui de certains joueurs, comme Rochdi (« à la fois lent et technique, sur l'album j'invite Rai et Berbatov), Nessbeal (« comme Zizou, j'marche près du trophée, j'regarde pas ») ou RED.K (« J’ai la technique insolente un peu comme Chris Waddle et Denilson »).


Mais le monde du football inspire également beaucoup le rap par sa dimension négative. Entre les faits divers (« Solidaire, en taule avec mes reufs comme Tony Vairelles » - Nakk), les scandales sexuels (« Ribery m'envoie Zahia pour m'soulager » - Booba), les histoires de corruption (« j'ai des millions de francs cachés dans mon jardin » – Doc Gynéco), ou les drames ayant engendré de malheureuses victimes (« Entendre Larqué bégayer sur le drame de Furiani » - Skildjo ; "il valait mieux être dans l'bus de Rosa Parks que d'Adebayor"- Nakk), le milieu du ballon rond a malheureusement de quoi nourrir un nombre incalculable d'histoires et de références à des épisodes sordides. Parfois, le rap permet même au monde du football d'exorciser certains démons, en prenant la parole à la place des acteurs du milieu, et en dédramatisant certaines situations -ce qui, finalement, est peut-être bien le rôle le plus important de la musique.

Si certains artistes sont heureusement capables de s'affranchir des références trop balisées (« A cause du pillon, on a plus aucune condition, on se ferait balayer par Gennaro Gattuso à chaque action » – Despo Rutti), de trop nombreux rappeurs n'arrivent pas à en sortir, et la plupart du temps, les noms de joueur ou de clubs ne sont cités que pour remplir un trou entre deux lignes, ou pour placer une punch un peu trop facile. Le monde du rap a tellement usé et abusé des références au football qu'il est aujourd'hui réellement difficile de trouver un seul joueur n'ayant jamais été cité dans un texte. Essayez, vous vous en rendrez compte très rapidement.

 

Rap et football en dix titres :

Doc GynécoPassement de jambes

JeanJass Pippo Inzaghi

 

Rohff Le Mot d'Ordre

IV My People C'est pour toi que tu joues

Shay Thibaut Courtois

 

Niska feat Rako, Brigi, Trafinquinté, Madrane Freestyle PSG

 

Kery James94 c'est le Barça

 

IAMLe feu

 

MHDAfro Trap 3 (Champions League)

 

Rohff feat Karim BenzemaFais moi la passe

Bonus : Moon'AFreestyle Sniper

 

 


Crédit photo : MHD / Instagram

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Par Genono / le 13 mars 2017

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