Femmes noires : invisibles sur petit et grand écrans ?

Par Eloïse Bouton / le 07 août 2015
Femmes noires : invisibles sur petit et grand écrans ?
Il aura fallu attendre 2015 pour que deux actrices noires soient nommées aux Emmy Awards dans la catégorie "meilleure actrice". Pourquoi la télé US et Hollywood snobent-ils les actrices afro-américaines ? Et pourquoi la situation est pire en France ?

Grande première pour la 67e édition des Emmy Awards, deux femmes noires se retrouvent en lice dans la catégorie « meilleure actrice ». Incroyable, mais vrai, Viola Davis (How To Get Away With Murder) et Taraji P. Henson (Empire) viennent d’entrer dans l’histoire en devenant les deux premières comédiennes afro-américaines nominées la même année à la célèbre cérémonie qui récompense les meilleurs programmes télévisés diffusés en prime time aux Etats-Unis.

 

Ce mini-séisme souligne avant tout la persistance d’inégalités inhérentes à la société américaine : les comédiennes noires demeurent abonnées absentes à ce type d’événements, conséquence tristement logique de leur sous-représentation dans l’audiovisuel. Avant la nomination de Kerry Washington en 2013 pour son rôle dans la série Scandal, la dernière actrice noire nommée dans cette catégorie était Cicely Tyson en 1995.

Si aucune comédienne afro-américaine n’a jamais remporté de Emmy award, elles ne sont pas tellement mieux loties aux Oscars avec seulement une poignée de femmes noires récompensées depuis la naissance de la cérémonie en 1929 : Hattie McDaniel en 1940 pour son rôle dans Autant en emporte le vent, première personne afro-américaine tous genres confondus à remporter un Oscar, Oprah Winfrey en 1985, Whoopi Goldberg en 1991, Halle Berry en 2001, première afro-américaine oscarisée pour A l’ombre de la haine de Marc Forster, puis Jennifer Hudson en 2006 pour sa performance dans la comédie musicale Dreamgirls et Mo'Nique en 2009.

 

 

Derrière ces disparités, se cache un  business détenu majoritairement par des hommes blancs de plus de cinquante ans qui maintiennent un entre-soi étouffant. Comme l’indique une étude du Los Angeles Times réalisée en 2012, 94% des votants aux Oscars sont blancs et 77% sont des hommes, simple répercussion d’inégalités installées à un niveau plus large de la société.

 

 

Et en France ?

Malgré cette sous-représentation flagrante, les actrices afro-américaines demeurent plus nombreuses au cinéma et à la télévision que les comédiennes noires en France, quasi invisibles. Chez nous, on compte seulement deux Césars décernés à des comédiens noirs, l’Ivoirien Isaac de Bankolé couronné meilleur espoir pour Black Mic Mac en 1987 et Omar Sy, César du meilleur acteur pour Intouchables en 2012.  Le premier oscar décerné à un comédien noir aux Etats-Unis remonte à 1964 (Sidney Poitier pour son rôle dans Le Lys des champs de Ralph Nelson), soit 48 ans avant Omar Sy. En ce qui concerne les femmes, nada. Selon le fameux concept de l’intersectionnalité, qui dit femme ET noire, dit double discrimination.

Par ailleurs, la population noire représente plus de 40 millions de personnes aux Etats Unis contre moins de deux millions en France. Ce public ne peut être considéré car, contrairement aux pratiques répandues outre-Atlantique, notre pays interdit les statistiques en fonction de l’orientation sexuelle ou de la couleur de la peau. Une loi bien pratique pour ne pas prendre en compte les « minorités ».

Alors que les mentalités américaines évoluent lentement grâce à des les films  tels que Le Majordome, 12 Years A Slave ou Selma et les séries Empire ou Treme, chez nous, le processus semble plus lent. La comédienne et réalisatrice Amandine Gay, qui prépare un documentaire « afro-féministe » prévu pour l’automne, déplore ce racisme enferré dans notre culture et la stigmatisation des personnages de femmes noires.

Les clichés ont bel et bien la peau dure et bien qu’on se félicite de la présence lentement accrue de comédiennes noires à l’écran, on se désole de les retrouver toujours dans les mêmes rôles : la « mama en boubou » (Fatou la mère de Driss dans Intouchables et Madeleine Koffi, la nounou, la mère de Charles dans Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu sont d’ailleurs incarnées par une seule et même comédienne, Salimata Kamate), la pauvre immigrée sans papiers, la prostituée ou la jeune de banlieue vénère, sorte de caution « street credibility » (Shirley Souagnon dans Engrenages saison 5).

 

Impossible donc de trouver des personnages féminins non-blancs dont la couleur de peau reste anecdotique. Elle est toujours surlignée et considérée comme un sujet en soi. On rêverait d’un Dear White People made in France où d’un LOL avec Claudia Tagbo dans le rôle de Sophie Marceau, première étape pour espérer voir de notre vivant une comédienne noire nominée au festival de Cannes. « I have a dream », comme dirait l’autre…

 


Crédit photo : © Faye Sadou / UPA ./Retna Ltd./Corbis

Par Eloïse Bouton / le 07 août 2015

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