Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Par Giulia Foïs / le 27 octobre 2014
Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive, le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y ! Prenons-les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

Je pense avoir aspiré mon premier spaghetti au biberon – mes parents auront certainement élargi le trou de la tétine pour le faire passer. Je croyais donc le connaître sur le bout de la langue, lui et son milliard de variantes possibles… Jusqu’au message d’Asgard.

https://soundcloud.com/lemouv/message-asgard-faut-il-manger-sur-le-corps-nu-de-sa-pote


Etrange effet d’une voix sur un répondeur : maintenant, j’ai faim.

A la fois, j’ai rarement « pas faim » : j’avoue, je ne suis qu’un ventre. Mais comme, paraît-il, ce ventre est surmonté d’un cerveau… Je l’ai fait mouliner, suffisamment fort pour qu’il me rende sourde aux appels démoniaques de mon quart de speck - au moins le temps de vous répondre.

  Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Certainement pas. Parce qu’on déconne pas avec les pâtes.

Tout développement supplémentaire serait une insulte à votre clairvoyance et à votre bon goût. On passe à la suite.

Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Toujours pas. Parce qu’on déconne pas avec les potes.

Ce que je trouve, moi, « ultra zarbi », Asgard, c’est moins de manger des pâtes sur un corps nu… que de le faire tout en étant au téléphone avec vous.

Et de vous le dire, entre deux slurp et deux burp. Drôle de pote que vous avez là… Drôle de pote qu’il a, lui aussi, remarquez. Avec mes potes, il peut m’arriver de faire des choses « ultra zarbi » - du stand-up paddle avec Mathilde Terrier, par exemple – mais je mange rarement sur eux quand ils sont nus. Jamais, à vrai dire.

Bien sûr, dans l’absolu, ça peut arriver. Sauf qu’alors, je ne parlerai plus de « pote » : d’humeur romantique, je dirai « mon amant » ; pragmatique, ce serait plutôt « mon plan cul » ; ou alors « mon galant » pour mes soirées vintage ; « mon sex toy » pour toutes les fois où j’aurais peur de m’attacher ; « mon clando » pour la touche perso. Mais admettons, « c’est compliqué ».

Tentation slurp, par Giulia Foïs

 

Revenons-en donc à votre pote, le pasta lover. Evidemment, il finit par raccrocher – certainement pour finir son assiette – vous laissant, vous, sur votre faim. Alors vous cogitez. Vous imaginez. Un ventre. De femme. Au milieu, un nombril. Ah non, plus de nombril. Disparu sous une avalanche de sauce tomate. Et des pâtes, qui glissent sur ce ventre. Une bouche, prête à les aspirer. La vôtre ? Parce qu’à ce stade, ça vous turlupine…

Devriez-vous le faire, parce qu’il le fait ?  Certainement pas.

Car même en imaginant que vous puissiez reproduire exactement les mêmes gestes, suivant exactement le même scénario, le tout dans une ambiance parfaitement identique, vous vivriez une expérience tout à fait différente. Pour la simple et bonne raison que la sexualité, avant toute chose, est éminemment singulière, profondément personnelle.

Vous le savez.

Bien.

Malgré tout, l’envie demeure… Le pasta lover a disparu de votre mémoire, mais l’amour des pâtes sur corps nu continue, lui, de vous trotter dans la tête… Faut-il alors sauter le pas ? Faut-il, en un mot, réaliser tous ses fantasmes ? Mis à part le fait que ça mériterait une chronique entière, je vous dirai simplement : oui, ça peut se tenter. Ca peut. Car, cher Asgard, le désir et le plaisir n’ont rien à voir avec l’injonction, l’obligation, et encore moins le devoir. En revanche, je vous l’accorde, c’est tentant.

 

Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Bien sûr que oui : c’est l’histoire des vieux pots.

Mon quart de speck ne m’intéresse plus : je veux du Festin de Babette, de La Grande Bouffe, du Chocolat, du beurre comme dans le Dernier Tango à Paris, des pâtes (oui, encore elles) comme dans La Vie d'Adèle, ou alors juste un œuf, mais celui de l’Empire des sens

Le cinéma a toujours joué avec nos sens en mélangeant sexe et nourriture, de façon plus ou moins équivoque. Depuis American Pie, des générations d’adolescents se gondolent en voyant des tartes aux pommes. Leurs aînés, eux, ne regarderont plus jamais un frigo de la même façon grâce à 9 semaines et demi

 

(Je ne résiste pas à vous montrer la même scène parodiée dans Hot Shots.)

 

 

Blague (et fritures d’œufs) à part, Charlie Sheen et Mickey Rourke n’ont rien inventé : plaisir sexuel et gourmandise ont toujours fait bon ménage. On pense aux orgies romaines, où l’abondance de mets (testicules de mouton comprises) était censée donner aux convives la vigueur sexuelle nécessaire pour faire des galipettes jusqu’à l’aube  - après un détour par la case régurgitation, j’imagine. On pense au Banquet de Platon, beaucoup plus chaste en apparence, mais où Eros est sur toutes les lèvres – oui, c’est bien le sujet discussion de tous ces coquins en toge !

Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, un homme avait l’idée saugrenue de déposer sur le corps d’une femme nue un morceau de poisson cru… On ne sait pas bien où il est né, on ne sait pas bien comment, mais, une fois inventé, le nyotaimori n’a cessé de faire des adeptes au Japon.

Mais alors là, attention, vous venez de mettre le pied (ou le nez) dans la grande famille des sitophiles : tout ceux qui, d’une manière ou d’une autre, utilisent la nourriture pour alimenter leurs scénarios sexuels. A ne pas confondre, cela dit, avec les vorarephiles, caractérisés, eux, par la folle envie de se faire avaler tout cru… Ou d’ingérer leur partenaire... Du calme : c’est un fantasme.

Quand il y a passage à l’acte, on parle de cannibalisme. D’ailleurs, toutes les affaires de cannibalisme avaient autant à voir avec le sexe qu’avec la nourriture : version porn starlette pour Luka Rocco Magnotta ; version so romantic pour Issei Sagawa, qui, après avoir dévoré sa fiancée, déclara aux juges : « j’éprouve son existence dans mon corps et c’est un grand plaisir ».

Miam. Si le sujet vous intéresse, je ne saurai que vous recommander l'excellent essai de Julien Picquart, Notre désir cannibale.

Moyennant un léger rétropédalage qui me permettrait de laisser Issei et Luka là où ils sont, je dirai que, oui, les vieilles recettes sont souvent les meilleures. Et que, depuis toujours, libido et gourmandise ont des choses à se dire.

Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Evidemment que oui : comme de la cruche à l’eau.

Il n'y a qu'un pas. Qu'une bouche.

Ceci est une bouche, par Giulia Foïs

 

D’ailleurs, dans les deux cas, on parle d’ « appétit ». On dit « consommer son mariage », on dit aussi « passer à la casserole ». Certes, ça manque de romantisme. Certes, « mon chou » et « mon lapin », quoique très comestibles, restent assez peu goûteux en terme de sexytude. La chanson de Colette Renard, Les Nuits d’une demoiselle, en revanche, est toujours un délice, à consommer sans modération aucune : on susurre le « berlingot », on chuchote « l’abricot », on suçote « le bonbon ». J’y ajouterai le délicat « pisello », ou petit pois, utilisé dans mes contrées à moi (celles du speck) pour désigner le sexe masculin – quand il n’est par pas appelé « salsiccia ». Non, je ne traduirai pas.

Toujours est-il que la langue est facétieuse, tant elle glisse joyeusement d’un registre à l’autre, et du sexe au ventre. C’est que la bouche l’y entraîne, comme elle nous a conduits, tout petits, aux voluptés du sein maternel – ou de la tétine, dans une moindre mesure. Par la bouche nous nous sommes nourris. Par elle nous avons connu, aussi, nos tous premiers émois. Résultat, aujourd’hui, on y retourne, encore et encore… Le plaisir adulte du sexe oral devrait-il quelque chose à des souvenirs d’enfance ? Demandez à Gainsbourg, tiens !

 

A l’époque,  la chanson fit scandale, évidemment. De fait, bibliquement parlant, on est assez mal : la luxure ET la gourmandise en même temps, pouah ! C’est un autre lien, fondamental, entre nourriture et sexualité : dans un cas comme dans l’autre, voilà qu’on s’adonnerait à deux plaisirs « inutiles ».

Entendez deux plaisirs qui n’auraient d’autre finalité qu’eux mêmes. Forcément, l’Eglise a détesté. Forcément, c’est pour ça qu’on en redemande : le désir adore l’interdit, et le plaisir nait toujours d’une forme de transgression. Eve en sait quelque chose, punie pour avoir croqué le fruit défendu – de quel fruit s’agissait-il ? Je vous le demande…

Faut-il (parfois) manger sur le corps nu de sa pote ?

Oui, mais alors quoi ?

Ceci est bien une navette

Bonne nouvelle : le choix est infini. De la navette provençale (dont le dessin, certainement produit par un pervers notoire, reste hautement suggestif, vous en conviendrez) au melon de la supérette, le moindre aliment recèle en son sein un potentiel hautement érotique. En tous cas, si on en croit les adeptes du food porn, l’une des tendances buzzantes de l’année sur internet - et comme je suis sympa, je partage avec vous ce tumblr pas piqué des hannetons. C’est vous dire s’il y a matière…

Evidemment, l’industrie du X n’a pas attendu les geeks pour le comprendre : cockring en bonbons, string goût pêche, préservatif au bacon… Tout est possible, et tout est permis. #Bon appétit.

On évitera simplement la chantilly : certes, délicieusement attirante, elle a le mauvais goût de « tourner » au contact de la peau. Pardon de terminer sur une note négative… Pour le reste, allez-y !

Mais ça n’est que mon avis.

 


 

Cette chronique répond à vos questions sur l'amour et la sexualité. N'hésitez-pas à nous envoyer tous vos "Faut-il ?" sur :

 

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Par Giulia Foïs / le 27 octobre 2014

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