Faut-il (obligatoirement) se marier ?

Par Giulia Foïs / le 03 novembre 2014
Faut-il (obligatoirement) se marier ?
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive, le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y ! Prenons-les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

Le mariage a longtemps provoqué en moi des haut-le-cœur inexpliqués : l’idée même déclenchait d’étranges suées, et les cérémonies me plongeaient immanquablement dans des dépressions aussi fulgurantes que certaines.

Etant à peu près bien élevée, je n’en laissais rien voir, évidemment, mais intérieurement, j’en étais là : « mais b… de m… pourquoi je pèse trois tonnes, moi, tout à coup ?! ». Alors, merci, mais non, je ne pesais pas vraiment trois tonnes, merci bien. Mais la réponse soit quand même une histoire de poids. Et de pression. Le message de Madeleine en est une preuve supplémentaire.

https://soundcloud.com/lemouv/message-faut-il-madeleine-faut-il-se-marier

 

Chère Madeleine,

Vous aussi, vous nous manquez. Beaucoup. La preuve ? Je vais donc me plonger, pour vous, dans la question mariage jusqu’au cou - je dégobillerai sans doute après.

Faut-il (obligatoirement) se marier ?

Non, à cause du doigt dans l’engrenage.

Admettons que vous finissiez par céder à la pression familiale, amicale, et sociale, qui vous pousse à vous marier. Admettons que vous tentiez, par là, de les faire taire et/ou de les rassurer – accessoirement d’avoir la paix. Admettons.

Pardon, mais vous vous gaufrez. Joliment aveuglée par une confiance assez solide envers vos contemporains, vous oubliez une chose : ils n’en auront jamais assez. Votre « oui je le veux » à peine formulé, vous entendrez déjà un concert : « meuuuuh alors ?? Quand est-ce que vous faites un enfant ? Eiiiiinh ???».

Et dès les tout premiers cris du petit, vous aurez droit à un festival de : « ben alors, quand est-ce que tu nous fais le second ??». Oui, « nous ».  Parce qu’évidemment, de vous, il n’est pas réellement question… Non, puisqu’il est surtout question de clous. De ceux à l’intérieur desquels il faut marcher. Absolument. Définitivement. « Obligatoirement », pour le coup. En matière d’amour et de sexualité, plus qu’ailleurs encore, on en est toujours là : il n’y a qu’une seule façon de faire. Celle des autres si possible.

Et des enfants qui se galochent, ça ne choque personne ?!, par Giulia Foïs

 

Et ma main dans ta gueule, la Sainte Famille ?!

Oups, j’ai ripé.

En langage civilisé, ça donne, comme vous le faites ici : « non, je n’ai pas envie ». C’est le seul argument digne de ce nom.

Malheureusement, pour être honnête, cela ne suffira pas. D’où la suite.

Faut-il (obligatoirement) se marier ?  

Non, parce qu’on est en 2014.

Or, à la rentrée 2014, le mariage ressemblait à ça.

 

Ou alors, dans la version navet cosmique :

 

Je laisse très volontiers aux critiques et aux spectateurs le loisir de s’écharper sur les qualités filmiques des deux objets sus-nommés. Je vous ferai simplement noter que, dans les deux cas, il est question, plus que de coups de canifs au contrat, de véritables coups de poignards dans les côtes de l’institution.

Que le blanc de la mariée vire au rouge sombre du sang qui coule. Que le rose du conte de fées tourne au noir-polar. Que les larmes tiennent lieu de champagne, parce que les mensonges sont venus polluer les vœux. C’est ce qu’on appelle la veine du « chick noir », nouveau filon éditorial prisé par nos amis anglo-saxons, contre-pied exact de la « chick lit’ », vague littéraire destinée à promouvoir, au contraire, l’éternel idéal romantique avec mariage à la clé. 

D’où mon : 

Sacrebleu, mais qu’est-ce qu’il s’est passé pour qu’on lui fasse la peau comme ça, au mariage ?


 

C’est le moment où je sors ma science. Le moment où un retour aux fondamentaux s’impose...

Papi et mamie

Nous sommes des mammifères dits « complexes » : nos petits sont rares, donc précieux ; et leur développement nécessite un investissement durable des deux géniteurs. Dans toutes les sociétés humaines, on a voulu organiser et fixe cette « association parentale »… Et le mariage fut.

J’adorerai dire que c’est de moi, tellement c’est limpide, mais je le tiens d’une de mes références ultimes, Le sexe, l’homme, et l’évolution, de Pascal Picq et Philippe Brenot.

Pas garce, je partage : 

Le mariage humain s’instaure au cours de notre évolution dans les conséquences immédiates de la prise de pouvoir des femelles par les mâles. (…) Ses deux grandes fonctions sont alors de créer un lien inaliénable et surtout d’assurer la filiation en condamnant l’adultère (…) et renonçant à l’expression des pulsions sexuelles en dehors du couple.


 

(Madeleine, vous vous demandez toujours si vous devez vous marier ?

Alors on continue !)

 

Contrôler la sexualité, surtout celles des femmes, pour éviter les filiations illégitimes, et donc la dilapidation du patrimoine ? Hum… L’Eglise a adoré. Elle a mis le temps, mais, avec le concile du Latran, au 13ème siècle, elle fait du mariage un sacrement indissoluble.

La Révolution Française est venue décorseter tout ça, en instaurant le mariage civil, et en permettant le divorce par consentement mutuel. Pas pour longtemps : le code Napoléon, en 1804, restreint considérablement le droit au divorce, et consacre l’incapacité juridique de la femme mariée. Placée sous la tutelle de son mari, elle se retrouve classée dans la même catégorie que les criminels, les malades mentaux et les enfants. Merci qui ?

 

Merci Napoléon - qui lui aussi a fini par divorcer...

(Madeleine, vous êtes toujours là ? Vous hésitez encore ? Attendez la suite)

Sauf que les femmes s’émancipent, peu à peu… En 1944, elles obtiennent le droit de vote. Vingt ans plus tard, celui de travailler et de gérer leurs finances sans le consentement de leur mari. Youpi. Dans le tournant des années 70, avec la pilule et l’IVG, elles deviennent maîtresses de leur corps.

Le mariage est obligé de s’aligner et donc de s’assouplir : en 75, on voit réapparaître le divorce par consentement mutuel ; la distinction entre enfants adultérins et enfants légitimes s’évanouit ; la notion de « chef de famille » est supprimée. L’institution tousse et vacille : elle n’est plus une obligation, elle est une option. Entre temps, depuis Mai 68, l’individu a obtenu le droit de dire « je ».

Or, parfois, il dit « je » comme dans : « je n’ai pas envie de me marier ». Entre 1973 et 1987, le nombre de mariage a été divisé par deux. Depuis quinze ans, il perd 1% chaque année. Le divorce, lui poursuit sa belle expansion, devenant le lot d’un mariage sur deux (INSEE, 2011)

Donc non, Madeleine, vraiment, vous n’êtes pas obligée. Vous ne l’êtes plus.

Encore que…

Faut-il (obligatoirement) se marier ?

Oui, parce qu’on est en 2014.

Or, dans son édition 2014, le Larousse définit le mariage comme : « acte solennel par lequel deux personnes de sexe différent ou de même sexe établissent entre eux une union ». Entrée dans le dico avant d’être totalement admise dans les mœurs, la dernière révolution qu’a connu le mariage, la violence des combats dont elle s’est assortie, montre bien à quel point, au fond… On y tient ! Mieux : il reste la modalité de vie à deux préférée pour 63% des français, loin devant le PACS ou le concubinage (Ifop, 2012).

Le mariage : hier un devoir, aujourd'hui un droit

 

Pourquoi ? Parce que l’amûr, pardi ! La révolution sentimentale amorcée au 18ème siècle s’est immiscée dans les liens sacrés du mariage, pour le faire doucement basculer vers son avatar moderne : le mariage d’inclination. On ne se marie plus parce qu’on le doit, parce que la société ou la famille nous l’intimerait : on se marie parce qu’on s’aime. C’est d’ailleurs la raison invoquée par 49% d’entre nous – contre 25% qui se marient « pour les enfants » (BVA 2010).

L’amour, on y croit. On le veut éternel. Plus encore en temps de crise : à un moment où tout semble gris, précaire, incertain, le couple semble l’ultime rempart contre toutes les tempêtes. Les sociologues appellent ça une « valeur refuge », dont la valeur, d’ailleurs, ne cesse de grimper : les cérémonies coûtent de plus en plus cher – 14 000 euros en moyenne selon les dernières estimations. L’ensemble du secteur, lui, affiche une santé insolente compte tenu du contexte global de l’économie.

Ca paraît fou ? Au sens clinique du terme, on n’en est pas loin. On connaissait le wedding blues, équivalent post-matrimonium au baby-blues post-partum. Voici maintenant la psychose pré-matrimoniale, celle qui consiste à s’enfermer jusqu’à l’obsession dans les préparatifs du mariage. Les Etats-Unis ont trouvé un nom pour celles qui en sont atteintes : Bridezilla. La télévision en a fait une émission…

 

Et le sociologue Jean-Claude Kaufmann en a tiré une analyse : 

La furie pré-matrimoniale est un signe des temps, un détail qui dit beaucoup sur notre époque. (…) L’organisation de ce jour à nul autre pareil peut en effet atteindre au chef-d’oeuvre personnel, exprimer quelque chose de soi, dans un moment exceptionnel, en rupture avec l’ordinaire. Une journée hors du temps, dont nous sommes les metteurs en scène, les stars étincelantes et, pour la mariée, la princesse ! Comment ne pas en perdre la tête ?


 

Certes.

J’aimerais croire que des murs étanches permettront au phénomène bridezilla de ne pas atteindre les côtes françaises… Sauf que, à moins d’avoir vécu dans une yourte en Mongolie, on sait tous que le mariage est devenu, chez nous aussi, particulièrement télégénique : Mon incroyable fiancé, La belle et ses princes presque charmants, et le savoureux Qui veut épouser mon fils? en sont à leur troisième saison.

Fiout. Trois ans déjà ! C’est dire si…

Si flûte.

Madeleine.

A ce stade, j’étais censée vous convaincre de la nécessité du mariage…

C’est plus fort que moi, j’ai fait demi-tour en cours de route, pardon.

Faites exactement ce que vous voulez, chère Madeleine.

En revanche, je vous en supplie, évitez-nous ça : 

 

Mais ça n’est que mon avis.

 


 

Cette chronique répond à vos questions sur l'amour et la sexualité. N'hésitez-pas à nous envoyer tous vos "Faut-il ?" sur :

 

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Par Giulia Foïs / le 03 novembre 2014

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