Faut-il (nécessairement) s'habiller ?

Par Giulia Foïs / le 06 octobre 2014
Le Penseur, Rodin
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive, le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y ! Prenons-les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

Un jour, l’Homme se leva. Le lendemain, il se couvrit d’un pagne. Le surlendemain, Jérôme appelait Point G et lui laissa cette question sur le répondeur.

 

Vous savez quoi, Jérôme ? Vous me donnez furieusement envie de dégivrer mon congélo. Ca m’aide à réfléchir (#Maniaque). Assise en tailleur dans ma cuisine, au milieu d’un monticule de serpillères humides, et regardant, ravie, le givre s’écouler en petites gouttelettes dans le bac précisément installé à cet effet (#PoesieDomestique), je me disais : 

Mais il a raison, après tout, j’ai bien le droit d’être nue, là, tout de suite, maintenant. Alors pourquoi je m’habille ?


 

A grand coup de spatules, la grille a pris cher. #MerciJerome #EstCeQuonPeutArrêterAvecLes‘#’SVP ?

Bref.

 

Faut-il (nécessairement) s'habiller ?

Oui, parce qu'en fait, on n'a pas vraiment le choix

Franchissant allègrement les quelques pas qui séparent mon congélo du e-code pénal, je tombe là-dessus :  

Lexhibition sexuelle imposée à la vue d’autrui dans un lieu accessible aux regards du public est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende (art 222-32).


 

Bigre, ça fait cher la fesse à l’air… Tout irait bien si c’était clair. Si on pouvait se dire : "chez moi, à poil si je veux / dans la rue, à poil j’ai pas le droit". Sauf que, dans le détail, ça se corse.

Je laisse à l’excellent papier de Libé s’attaquer à l’espace privé - leur infographie est tellement chouette que je n’essaie même pas de rivaliser. Et je saute directement à la case « nudité en public ». En réalité, le simple fait d’être nu ne suffit pas à juger le délit: la question est surtout de savoir si cette nudité comporte un caractère «sexuellement provoquant » ou pas. Caractère laissé à la libre appréciation des tribunaux...

Résultat, si ce judoka montrant ses fesses à l'arrière d'un bus de la délégation française fait encourir des sanctions à son équipe, Alicia Keys, en revanche, ne risque rien, à part la mort par noyade dans l'abus de guimauve. 

Articulées au fond, sur la conception que chaque société a de ce qui est « montrable » ou pas, ces lois connaissent des variations spatio-temporelles assez sidérantes. Je ne vais pas vous refaire ici l’histoire du mollet féminin, mais tout le monde sait qu’il a fallu un bon paquet d’années avant qu’on ait le droit d’en voir.

Et il risque de s’en écouler encore pas mal avant qu’on aperçoive des seins de femme à l’air libre. On se contentera donc, pour l’instant, des torses d’homme à découvert : ces derniers n’étant pas considérés comme «sexuellement provocants», sans doute, ils peuvent être tranquillement exhibés.

En France, on laisse faire. Aux Etats-Unis, cette inégalité de traitement met les féministes américaines vent debout – et seins au vent. Dans 35 états, les femmes n’ont pas le droit de dévoiler leur poitrine en public, même pour allaiter. En Louisiane, elles risquent jusqu’à trois ans de prison. Et, d’un bout à l’autre du pays, sur les réseaux sociaux, topless interdit, suspension de compte à la clé.

Un puritanisme qui déchaîne les militantes de « Free the Nipple », dont je vous laisse savourer le clip. 

 

Le mouvement a fait parler de lui, notamment grâce au soutien de personnalités comme la chanteuse Rihanna, Scout Willis (fille de Bruce) ou la top Cara Delevingne. Résultat, double victoire sur Facebook: on peut désormais poster des photos de seins nus, en cas d’allaitement… Et de mastectomie. Youpi.

(Un énooooorme bloc de glace vient de tomber dans le bac, j’ai crié de joie. Youpi aussi)

Faut-il (nécessairement) s'habiller ?

Non : tous à poil parce que France Gall

Résiste, prouve que tu existes. Et mets-toi à poil. 

Dans un monde où la nudité est aussi rare qu’un poil sur le caillou de Monsieur Propre, découvrir un centimètre carré de peau lui collerait une perruque : révolutionnaire. Qu’un judoka potache montre ses fesses, ou que les Femen défilent seins nus, il ne s’agit pas d’autre chose : un trouble à l’ordre social, plus ou moins conscient, plus ou moins vecteur de sens, mais toujours une pichenette aux conventions sociales.

Et c’est pour ça qu’on en parle. C’est pour ça qu’on rougit. Mais c’est pour ça qu’ils le font. (Longtemps) après Diogène dans son tonneau, voici plein de petits Diogène à la plage. Plus de deux millions chaque année sur les côtes françaises, ce qui fait de la France la première destination naturiste au monde – et du Cap d’Agde un îlot de résistance à la crise économique.

 

Limitée dans le temps, celui des vacances, et dans l’espace, celui du camp le nu exulte… Codifié, cadré, ici autorisé, les nudistes peuvent déployer leurs chairs, et le nudisme sa rhétorique, le « vivre nu comme une affirmation de soi » :

- contre

*les contraintes physiques et matérielles induites par le vêtement

*la tyrannie du paraître et les diktats du consumérisme

- pour

*une vie en harmonie avec la nature

*une vérité de l’individu

Waouh ! Après cette plongée dans des forums de discussions naturistes, comment vous dire… Je ne regarderai plus jamais ma combi-short de la même façon. J’ai même failli être d’accord avec le fait que la nudité serait la marque d’une libération ultime.

A deux doigts d’être séduite par la logique implacable du « on naît nu, et on meurt nu, donc pourquoi vivre habillés ? » Et il ne m’en fallait pas beaucoup plus crier « Satan va t’en » à mon dressing.

Mais non.

D’abord parce que le dégivrage de mon congélo n’est pas fini, et que je suis contre l’abandon de poste...

Mais surtout parce que je reste convaincue :

- que l’argument du « naturel » n’est pas une valeur en soi : le tofu, ça reste gustativement douteux, même si c’est écologiquement irréprochable.

- que, au-delà des fantasmes du bon sauvage, même dans les tribus les plus reculées d’Amazonie, on porte un pagne. Même petit.

- et que, quand l’envie de vivre nu devient un dogme, il est aussi contraignant qu’un uniforme.

Faut-il (nécessairement) s'habiller ?

Oui, parce que je le vaux bien

C’est le moment où je suis contente de moi. Celui où je me rends compte que j’ai bien fait de ne pas dégivrer mon frigo nue : j’aurai certainement fini comme Nicholson dans Shining - complètement givrée, donc, au sens propre. Vous me voyez certainement arriver à des kilomètres, mais émettre une platitude comme « les vêtements, en fait, ça sert à quelque chose », peut avoir son utilité.

On n’a pas encore remis la main sur le tout premier slip de bain, mais ce qui est sûr, c’est que dès que l’homme a pu se protéger, il l’a fait. Face aux intempéries, contre les bactéries, hop là ! Un pagne et le tour est (presque) joué. C’est que l’homme est « un singe nu », selon l’expression de mon zoologiste préféré, Desmond Morris… Totalement dépourvu de la fourrure protectrice dont sont dotés nos cousins les grands singes.

 

Autre spécificité humaine : la station debout permanente. La formule n’est pas sexy, la réalité beaucoup plus. Voire beaucoup trop : imaginez la savane… Deux bipèdes marchent l’un vers l’autre… Ils se rencontrent… Et paf ! Sous le nez, deux sexes, deux seins. En gros plan, pas d’échappatoire possible. Aucun moyen non plus de masquer l’effet produit par la rencontre - notamment pour Monsieur. Le corps réagissant immédiatement au stimulus sexuel, le gang bang perpétuel se profilait à l’horizon. Non que j’aie quoique ce soit contre l’échange de fluides corporels, encore faut-il qu’on ait le choix, parfois, de faire autre chose. De se regarder dans les yeux, d’échanger deux mots… Béni sois donc le pagne.

D’autant plus que ce que le tissu couvre, il peut le découvrir. A nous de jouer le clair/obscur, le montré/caché, de battre nos propres cartes à l’intérieur des limites autorisées, suivant l’humeur du jour, les moments de la journée. Pouvoir faire doucement monter le désir, c’est bien une spécificité de la sexualité humaine. Ca s’appelle l’érotisme, et le vêtement en est un de ses instruments.

Personnellement, je vote pour.

Mais ça n’est que mon avis.

 


 

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Par Giulia Foïs / le 06 octobre 2014

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