Faut-il (forcément) faire une sextape ?

Par Giulia Foïs / le 29 septembre 2014
Faut-il forcément faire une sextape ?
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive,le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y : prenons les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

De deux choses l'une : soit vous êtes sourds, muets et/ou carmélites, alors vous n'avez jamais entendu parler de sex tape. Soit vous ne l'êtes pas, et c'est devenu comme un bourdonnement continu à vos oreilles. D'où la question de Karen, qui bruisse aux miennes, d'oreilles.

https://soundcloud.com/lemouv/message-karen-idee-de-sujet

 

Alors, euh, Karen, d’abord, je suis là ! En revanche, j’avoue, je n’ai pas la réponse à portée de clavier. Mais j’y travaille...

Faut-il (forcément) faire une sextape ?

Oui, à en croire le King

Prenant, chère Karen, votre question extrêmement au sérieux, je me suis d'abord tournée vers mon référent mâle - toujours sortir de la discussion unisexe. En l'occurrence, le King, ma douce moitié - qui fait a peu près deux fois mon volume global.

 

-Dites, le King, vous en pensez quoi, vous, comme ça : faut faire une sextape ?

-Ouaiiiiiiis (réponse immédiate ; mine réjouie)

-Ah oui ? Vous penserez à me donner le mail de votre mère, que je lui envoie ?

-... (mine perplexe ; absence de réponse)

-Non mais ça va, einh, je suis pas un objet sexuel, ok ??


 

Fin de la discussion. Etrange de voir comment deux êtres en apparence civilisés ont parfois des réflexes d'homme (et de femme) des cavernes...

Faut-il (forcément) faire une sextape ?

Non, à se balader sur internet

En fait, mieux vaut sortir de la discussion de couple tout court. Se souvenir qu'on a une carte de presse, et quelques réflexes. Entrer "sextape" dans un moteur de recherche. Mesurer l'ampleur du problème. (...)

Ouaaaaahhh… 159 millions de pages : ça fait moins qu’Obama, mais beaucoup plus que "loutre", par exemple. Je ne les ai pas toutes lues, évidemment, mais il en ressort clairement que :

-Le film Sex Tape vient de faire un sacré bide. Comme quoi, le concept n’est pas si porteur que ça. Ou alors c’est juste un mauvais film.

-Ceux qui apparaissent sur des "cassettes de sexe" sont :

  • plutôt des femmes 
  • plutôt actrices, souvent pas très bonnes d’ailleurs ; ou alors des starlettes en panne de notoriété (cf. la pionnière du genre, Pamela Anderson en 1998 ; Paris Hilton en 2004 ; Kim Kardashian sur toute la décennie qui a suivi) 
  • plutôt pas des Prix Nobel.

 

Bilan : en dehors de ces cas-là, non, il ne faut pas faire de sextape. A moins d’en détourner l’idée… Comme Alyssa Milano, dans cette video - moi non plus, je n’imaginais pas qu’un jour je la citerai en exemple.

 

Et on a été des millions à se ruer dessus… C’est dire si l’idée nous titille.

De là, question : pourquoi, diantre ?

Nous ne sommes pas tous ni suffisamment obsédés par les starlettes, ni suffisamment obsédés tout court pour justifier un tel enthousiasme - allez, certains, oui, mais pas tous.

A défaut d’être des Prix Nobel, nous sommes par ailleurs suffisamment cortiqués pour ne pas se faire emporter par la moindre vaguelette. Néanmoins, je suis sûre que le « faut-il faire une sextape ? » de Karen, nous a tous, à un moment donné, traversé l’esprit. Même au second degré.

Comme toutes ces fois où nous avons cette drôle d’impression que le monde court dans un sens, pendant qu’on reste, seuls, sur le trottoir à les regarder passer : on finit toujours par hésiter à les rejoindre.

Faut-il (forcément) faire une sextape ?

Re-Non, à en lire la presse

Je sors la pelle, et je creuse. Histoire de chercher l’info, la vraie, pardi : plongeon dans la presse.

Splash.

Apnée.

Joie.

Car très vite, je tombe sur un des mes mots préférés : « phénomène ». Sachez que, bien souvent, quand mes camarades journalistes veulent justifier la publication d’un article, ils parlent de « phénomène ». Et que, par ailleurs, en matière de sexualité, seuls deux types de comportements les intéressent : les « hyper » et les « hypo ».

L’immense masse d’entre nous, située à peu près exactement entre les deux, se contentant donc de lire ce que font les autres. Ce que semblent faire tous les autres sauf nous – ben oui, puisque c’est un « phénomène ».

L'article de Elle a vraiment décidé de me faire plaisir, parce qu’ils ajoutent en titre : « Génération ». Vocable qui présente le double avantage de densifier le « phénomène », et de le concentrer sur un monde qui nous échappe, celui d’une génération qui n’est pas la nôtre. Qui ne l’est plus, en fait, parce qu’évidemment, ce ne sont pas les vieux qui se mettent à filmer leurs ébats… Là voilà, donc, cette drôle d’envie qui pointe en nous : celle d’en être.

Du calme.

Si l’on s’en réfère à l'étude Ifop ayant provoqué l'article (et un petit paquet d’autres), on apprend que 13% des 15-24 ans se sont déjà filmés ou ont été filmés dénudés. Soit à peine plus que l’ensemble des français. On a dit quoi, déjà ? « Phénomène » ?

Certains avanceront que ces chiffres, tout de même, sont en nette augmentation. Certes. Exactement comme les appendices technologiques qui permettent de tenter l’expérience.

Ajoutez à cela :

-Des frontières de l’intime toujours plus repoussées, déplaçant, du même coup, nos centres d’intérêts : la moindre galoche sous la tour Eiffel est aujourd’hui diffusée à des dizaines « d’amis » sur les réseaux sociaux. La moindre assiette aussi : « oh, regardez, aujourd’hui, je mange des endives ». Miam.

-Une sexualité toujours plus vécue sous l’angle de la performance : plus on en fait, mieux on se porte... Croit-on.

-Des images X à portée de clic, et la montée en puissance du porno amateur. Pour les amateurs.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les sextape connaissent aujourd’hui plus d’adeptes qu’hier. Reste à prouver que cela soit des raisons suffisantes pour se sentir obligés de se filmer en pleine action. Comme souvent, en matière de sexualité, la seule question valable se pose de vous à vous : « j’en ai envie, ou pas ? ».

L’appétit, plus que le devoir. Et soi, bien avant les autres.

"-Allez viens, on fait une sextape !"

 

Faut-il (forcément) faire une sextape ?

Pourquoi pas ? A m'en croire, moi

J’ai réécouté votre message, Karen. Et alors là, non, je ne vous suis pas : je sens pointer le renoncement en vous, et je n’aime pas ça DU TOUT. Non, non, et non, le désir ne s’éteint pas inexorablement, à mesure qu’un couple s’installe dans la routine. Simplement, avec le temps, il se travaille. Pas comme on pointe à l’usine, mais plus comme on travaillerait une pâte : on la saisit, on la malaxe, on la flaire, on la contemple, on l’interroge. Au besoin, on rajoutera un ingrédient, et puis on malaxera encore…

Malaxez-vous, Karen, et malaxez-le, votre homme. Interrogez vos désirs et les siens, ouvrez la boîte à imaginaire, plutôt que de tirer le rideau. Peut-être, alors, pointera, au loin, l’envie de vous filmer, qui sait… Et peut-être pas. Peu importe, du moment que vous êtes en cohérence avec vous-même.

En revanche, si jamais l’envie vous prenait, ça, ça importe :

  • vérifier, d’abord, si Monsieur/Madame  est d’accord. A priori, on est deux. A minima.
  • penser à tamiser la lumière : en cas de visionnage post-coïtal, les néons provoquent souvent des cas fulgurants de dépression.
  • éviter de filmer avec un appareil connecté à internet : la meilleure garantie contre toute boulette informatique, ou toute vengeance post-rupture.
  • et surtout, on se marre ! On n’est pas Stanley Kubrick (et cul-brique non plus, mouaaah ah ah), et alors ? Tant mieux, il a mal fini.

 

Avant qu’on se quitte, n’oubliez pas : ne soyez jamais sages, jamais sérieux, quand vous faites l’amour. On a tout le reste de la vie pour l’être. Et si ça passe par une sextape, so what ?

Mais ça n’est que mon avis.

 


 

Cette chronique répond à vos questions sur l'amour et la sexualité. N'hésitez-pas à nous envoyer tous vos "Faut-il ?" sur :

 

Retrouvez tous les "Faut-il ?" de Point G

 

Par Giulia Foïs / le 29 septembre 2014

Commentaires