Faut-il (fatalement) faire la grève du sexe pour en obtenir du meilleur ?

/ le 13 octobre 2014
Faut-il (fatalement) faire la grève du sexe pour en obtenir du meilleur ?
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive, le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y ! Prenons-les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

On a vu des avions cloués au sol. Des taxis au ralenti, et des profs dans la rue. Et puis on a eu Layla sur le répondeur.

https://soundcloud.com/lemouv/message-laila-faut-il-faire-la-greve-du-sexe#t=0:00

 

Chère Layla,

Sachez d’abord que, nourrie au biberon par des préceptes gauchisto-libertaires, j’en ai gardé le réflexe pavlovien de soutenir les grèves. Toutes, et par principe. Parce que c’est un droit fondamental, acquis de haute lutte, j’y tiens. En général, je réfléchis après coup aux causes de la grève, à sa nécessité, à son bien-fondé. Et neuf fois sur dix, j’en reviens à mon soutien de départ.

En ce qui vous concerne, après, ou avant réflexion, je dis : oui, oui, oui - je ne savais pas que j’étais aussi une bolchevik du sexe.

Faut-il (fatalement) faire la grève du sexe pour en obtenir du meilleur ?

Oui, parce que vous pourriez faire bien pire.

Vous pourriez, par exemple, faire l’étoile de mer : serrer les dents, fermer les yeux, attendre que ça se passe. Selon ma bible personnelle (la seule enquête sexo valable à ce jour, Contexte de la sexualité en France), c’est ce que font une femme sur deux et un homme sur quatre : faire l’amour pour faire plaisir à leur partenaire, sans en avoir réellement envie.

On se force parce qu’aujourd’hui, on se dit qu’ « il faut » faire l’amour, et même plusieurs fois par semaine, voire plusieurs fois par jour - même que, à chaque fois, c’était dément. On se force parce qu’on l’aime.

On se force parce que notre culture judéo-chrétienne a laissé des traces : dans un recoin de notre tête, la chair reste un péché (mortel). Dont le poids s’allège si on se raconte qu’on ne s’y livre que pour l’autre. Sauf qu’on se trompe. Lourdement.

A moins d’avoir un partenaire doté d’une absence de cerveau et de cœur, démuni de nez et de mains (un oreiller, donc), il s’en rendra compte - et j’ai comme un doute sur le fait que ça lui fasse plaisir. L’aimer, c’est lui faire d’abord suffisamment confiance pour pouvoir nous écouter et nous entendre. Mais surtout, on fait l’amour d’abord pour soi, puis pour l’autre. Parce que ça nous fait du bien, un bien fou, même… Quand c’est bien fait.

Or, toujours selon l’enquête CSF, si 46% des femmes et 37% de hommes se disent très satisfaits de leur vie sexuelle actuelle, il en reste un certain nombre à l’être nettement moins. Panne d’érection ou éjaculation précoce pour les hommes ; orgasme rare ou rapport douloureux du côté des femmes, 53% des français connaissent des difficultés dans leur vie sexuelle. Difficultés qui auront évidemment un impact sur leur libido – ben oui, c’est parce que c’est bon qu’on en redemande, tiens ! Résultat : en couple, 38 % des femmes et 20 % des hommes ont ressenti une absence ou une insuffisance de désir dans les douze derniers mois.

Avant de tirer définitivement le rideau, la question c’est donc : qu’est-ce qu’on fait ? Diantre… Coller un poster de Charles Ingalls, mythique bûcheron cathodique, au-dessus de la tête de lit pour faire passer le message ? Non, trop subtil. Et beaucoup trop moche. Lui dire « pfff, t’es vraiment nul » au moment même où il éjacule ? Légèrement sadique, parfaitement inefficace. Non, vraiment, la grève du sexe me paraît une option tout à fait raisonnable. Vous êtes même carrément sympa, Layla.

Faut-il (fatalement) faire la grève du sexe pour en obtenir du meilleur ?

Oui, parce que c'est une méthode qui a fait ses preuves.

Votre message m’a instantanément rappelé ce très joli film, La source des femmes, de Radu Mihaileanu.

 

L’histoire ? Celle d’un village, situé quelque part au Moyen-Orient, où les femmes décident, toutes ensemble, de se refuser à leurs époux. Arme de conviction massive, la seule qu’elles aient à disposition, pour protester contre une injustice qui leur est faite depuis toujours : à elles tous les travaux pénibles ; à elles, notamment, de gravir des chemins escarpés, sous un soleil de plomb, pour aller chercher l’eau à la source.

Il faut remonter très loin dans le temps pour trouver les prémisses d’un tel scénario : jusqu’à Aristophane qui, dans Lysistrata, raconte comment des athéniennes ont cessé de faire l’amour pour obtenir de leurs hommes l’arrêt des combats avec Sparte.

L’idée a fait des petits, comme le rappelle cet article du Monde : les femmes ont fait la grève du sexe au Togo pour demander la démission du président Gnassingbé ; en Colombie pour obtenir la construction d’une route ; en Belgique pour exiger la formation d’un gouvernement après plusieurs mois de crise politique, etc…

Layla, vous vous inscrivez donc dans une longue et belle tradition de lutte féminine, tout en renouvelant le genre : faire la grève du sexe pour le sexe.

Chapeau, donc. Mais attention : on ne fait pas ça n’importe comment – demandez à Aristophane.

Faut-il (fatalement) faire la grève du sexe pour en obtenir du meilleur ?

Oui. Mais attention, on fait ça bien.

L'art de la grève, par Giulia Foïs

 

Dans l’histoire des grèves, vous avez deux écoles : celle de la fonction publique, en  1995, contre la réforme des retraites ; celle des pilotes d’Air France, en 2014, contre le développement du low cost. Inspirez-vous plutôt de la première : elle a vraiment payé.

Vous pouvez facilement vous passer du vote de la grève à main levée, dans la mesure où, à priori, vous êtes toute seule. En revanche : 

  • On choisit son moment : la manière forte ne fonctionne que lorsque toute les autres voies du dialogue social ont été explorées. Même les bûcherons peuvent comprendre quand on leur parle clairement. Au besoin, filez la métaphore sylvestre : « je suis comme une petite mousse au pied d’un chêne, alors tu vois, mon amour, ta poutre, quand… » Enfin, bref, vous m’avez comprise. 

 

  • On choisit son moment : la cessation d’activité doit être opérée à un moment suffisamment opportun pour qu’on s’en rende compte, mais pas trop pour qu’on ne soit pas accusé de « prendre les populations en otage ». Donc on fait la grève du sexe quand il est là, c’est mieux. Mais pas le jour anniversaire de votre rencontre, juste après avoir découvert le lodge au bord du lac qu’il avait réservé pour vous, à votre grande et heureuse surprise.

 

  • On fait dans la pédagogie : les grèves les plus efficaces sont aussi les mieux expliquées. Vous ne vous contentez donc pas de dormir avec une cote de maille, vous dites pourquoi. Et quand vous dites pourquoi, vous évitez le : « parce que tu es officiellement un (très) mauvais coup ».  Vous demandez du « meilleur sexe » non pas dans l’absolu, mais pour vous, selon vos critères à vous. Le « j’ai envie de », marche toujours mieux que tous les  : « je déteste quand tu fais ça ».

 

  • On prépare la sortie de grève : les meilleures grèves sont celles qui cessent un jour. La victoire totale étant illusoire, elles se règlent souvent sur des compromis : un jour, bûcheron, ça a du bon ; le lendemain, danseur étoile, c’est pas mal ; quant au tantra, on n’en parle même pas. #PoesieQuandTuNousTiens

 

Mais ça n’est que mon avis.


 

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/ le 13 octobre 2014

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