Faut-il des "faut-il" ?

Par Giulia Foïs / le 31 octobre 2014
Faut-il des "faut-il" ?
Il faut. Tout tenter, tout goûter, si possible adorer, mais quoiqu'il arrive, le clamer. Rentrer dans le cadre, à tout prix. Celui d'une intimité qui se vit toujours à coup d'injonctions. Alors allons-y ! Prenons-les, ces "il faut", attrapons-les, retournons-les... En autant de "faut-il" ?

 

Parfois, je m’interroge. Souvent, en fait. Tout le temps, pour être honnête. Et depuis toute petite.

Parfois, les gens demandaient à mes parents si je n’étais pas un petit peu attardée – voire totalement débile. Souvent, en fait, ils le demandaient. J’avoue que mes yeux qui ne les regardaient pas + un liquide verdâtre qui me coulait du nez + une bouche toujours entrouverte pouvait laisser circonspect quant à mon acuité mentale.

Moi, petite, parfois

Cuistres. Je réfléchissais, voilà… In petto, comme on dit - dans la poitrine. Sauf que dans ma poitrine à moi, il y avait tout de même pas mal de monde : deux jumelles blondes et minces, un ours bavard, et tous mes amis imaginaires, avec qui je discutais, de tout, et de rien.

Quand la discussion s’animait, je me mettais à parler à voix haute, et là, bon, évidemment, je me faisais gauler. Mes parents, toujours confiants, étaient persuadés que ça me passerait avec l’âge. Malheureusement, ils ont eu raison. Mes amis imaginaires sont tous partis avec le temps – certainement sur la si jolie petite île fleurie où on m’a dit que vivait aussi ma chienne.

En revanche, je continue mes discussions de poitrine. Avec moi-même uniquement et sans la morve au nez, mais le débat reste assez vif pour que le King/ma douce moitié, se demande si, pour finir, je ne serais pas un petit peu fêlée.

Surtout depuis vous, j’avoue. Vous et vos « faut-il ? » qui, certes, réjouissent ma névrose, mais n’arrangent pas mon cas. Elle les savoure quand ils me travaillent. Elle applaudit quand je les roule en boucle dans ma tête. Elle saute de joie quand ils arrivent jusqu’à ma bouche, parce qu’à la fin ça donne ça – hors petto.

https://soundcloud.com/lemouv/giulia-faut-il-faire-des-faut-il

 

Du caramel pour ma névrose : une mise en abyme, on dit. Et même une mise en abyme sa mère. A mi-parcours de cette course folle vers La Lumière (j’ai pris du riz au lait, ce matin, d’où l’envolée), sans doute est-il temps de faire un bilan d’étape.

 

Faut-il poser la question du « faut-il » ?

Non, à cause du fil à couper le beurre

… Que personne n’a inventé. Du moins, pas plus que je n’ai inventé le principe de cette chronique. Je n’ai ni la maternité du verbe falloir, ni la paternité du mode interrogatif. Quant à la formule complète, elle pullule, sur le net. L’actualité semble fournir un wagon quotidien de « faut-il ? » à des journalistes en panne d’inspiration – moi comprise. N’ayant jamais eu non plus le sentiment d’inventer la poudre, je n’imaginais pas, cela dit, que ça puisse atteindre ce niveau-là.

Mes confrères et moi

 

Le nombre d’articles dont le titre commence par « faut-il ? » est proprement vertigineux – même si ça n’a rien à voir avec la propreté. Parce qu’évidemment, j’ai fait un tour sur internet pour m’en rendre compte, et voilà ce que j’ai trouvé, en moins de temps qu’il ne m’en faut en général pour allumer une clope le matin – après le riz au lait :  

- Faut-il craindre la gestation pour autrui ? , manif pour tous oblige, juste avant Faut-il craindre Ebola ? , ou comment la concomitance de deux événements crée parfois de drôles de juxtapositions dans les moteurs de recherche.

- Faut-il avancer les vacances de printemps ?  Ouaaah, dire que je ne m’étais jamais posé la question…

- La valeur du bitcoin en chute libre : faut-il acheter maintenant ? . J’admets, je sèche.

- Faut-il manger de la viande ? Ah, là, j’ai la réponse : oui, si elle est morte.

- Faut-il nourrir les pauvres ?  Si, si, j’ai trouvé ça, aussi. Assez rapidement, même.       

C’est d’ailleurs le moment où j’ai relevé la tête. Sous mes cheveux, c’était reparti : sommes-nous donc face à une gigantesque preuve de l’éternelle flemme journalistique, dont je serai aussi notoirement coupable ?

Ou bien est-ce au contraire, par-delà une apparente banalité langagière, un reflexe redoutable d’efficacité pour accrocher le lecteur, et remettre en question ce qu’il serait tenté tenir pour acquis ? Sauf que, le journaliste rejoignant son lecteur, le recours récurrent à tout ces « faut-il » ne témoignerait-il pas, avant tout, d’une appétence commune pour le cadre, pour la norme, ne serait-ce que pour mieux la déconstruire ? Ce qui n’enlèverait rien au tic journalistique, mais lui adjoindrait tout de même quelques mérites...

Suffisamment, en tous cas, pour que je replonge dans mes recherches.

Faut-il poser la question du faut-il ?

Oui, parce que ça fait un bien fou

Je vous épargne les dizaines de « faut-il » suivants, et je vous arrête là où moi-même j’ai pilé net : Faut-il aider son enfant à faire ses devoirs quand on a bu ? 

 

Sublime. Mieux encore, il y en a toute une série : Faut-il accepter des dîners chez des amis qui cuisinent mal ? , Faut-il encourager sa fille à la prostitution pour éviter qu’elle redouble ? Faut-il avoir des enfants quand on est complètement cons ? , etc…

Si vous les aviez ratés au moment de leur diffusion sur Canal+, vous les retrouverez toutes ici. Réalisée par Eric Lavaine, la série a en outre le mérite indiscutable de donner le rôle principal à l’un des acteurs/auteurs/réalisateurs les plus drôles du monde (et de l’univers) : Maurice Barthélémy, que les auditeurs de Point G comme Giulia connaissent aussi sous le nom de Marc Leterrier, expert psy improbable du 1er avril 2014…

Et alors là, je dis-oui ! Si les « faut-il » mènent à ça aussi, je dis oui, oui, oui ! Je le crie, même, toute seule dans ma cuisine – le seul endroit valable pour écrire, c’est un fait. Si vos « faut-il » permettent non seulement de déminer quelques idées reçues mais également de tutoyer, parfois, les sommets de l’absurde… Eh ben ça fait un bien fou. Alors je sais pas vous, mais moi je vote pour.

Si, en fait, vous aussi, vous allez voter pour. Il  suffit de se prendre au jeu.

Faut-il poser la question des faut-il ?

Oui, parce que Pavlov

Moi, et vous peut-être, quand le "faut-il" devient pavlovien

 

Faut-il vraiment que mes parents s’arrêtent pour discuter avec ces gens-là pile au moment où on rentre manger ? Faut-il nécessairement que cette dame se penche sur moi avec son menton qui pend ? Faut-il systématiquement qu’elle me postillonne dessus ?

Voilà certainement ce que je me demandais pendant que vous me preniez pour une attardée, bande de crétins ! J’ai commencé très tôt, et je n’ai jamais arrêté. Un peu comme les chiens de Pavlov. Un peu comme quelqu’un qui n’aurait jamais lâché son hochet – d’où, nouvelle question : « faut-il devenir adulte ? » Tiens, ça me rappelle un autre Point G, ça… Quand je vous dis que c’est compulsif…

Rien qu’aujourd’hui, tenez :

  • Au réveil : faut-il choper son prof de sport ? Tout dépend. Dans le cas, où, comme moi, c’est déjà fait, que ledit prof de sport est devenu votre mec, que vous pouvez toujours courir pour avoir des scéances de pilates gratos, mais que vous êtes dans une phase fidèle de votre vie, abstenez-vous. Dans tous les autres cas, foncez, c’est de la valeur sûre.

 

  • A midi : faut-il faire du shopping avec sa mère ? Si, comme la mienne, la vôtre trouve que tout vous va, la réponse est non. Parce que dans ce jean, mes jambes, on aurait dit deux rôtis. Mais que du coup, comme j’étais avec elle, je l’ai quand même acheté, et que je n’ai plus qu’à le refiler à une copine maigre – j’ai perdu le ticket de caisse.

 

  • Un peu plus tard, sur les escalators, derrière un vieux monsieur au pantalon trop court : faut-il se mettre de la crème hydratante, même sur les chevilles ? Oui. Parce que la peau craquelée, c’est toujours moche. Même sur un vieux.

 

  • Au cinéma : faut-il tuer les gens qui arrivent pendant les bande-annonce ? Oui. Sauf si on s’appelle Gandhi. D’ailleurs, faut-il répondre à la violence par la non-violence ?

 

Et ainsi de suite… Vous pouvez pas savoir la journée de OUF que j’ai passée dans ma tête ! Essayez, vous verrez, c’est jouissif. J’ajoute que, si vous voulez être sympa avec ma névrose, vous m’en laissez encore, et encore, et encore, sur le répondeur de Point G… Presque comme Ben.

https://soundcloud.com/lemouv/message-ben-faut-il#t=0:00

 

J’ai dit « presque » parce que, dans la mesure où sa réponse s’est glissée subrepticement dans sa question, pour moi, c’est quand même nettement moins rigolo.

Mais ça n’est que ma névrose.

 


 

Cette chronique répond à vos questions sur l'amour et la sexualité. N'hésitez-pas à nous envoyer tous vos "Faut-il ?" sur :

 

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Par Giulia Foïs / le 31 octobre 2014

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