Entrez sans frapper à Cabaret Frappé

Par Augustin Arrivé / le 25 juillet 2014
Entrez sans frapper à Cabaret Frappé
Le festival grenoblois a quinze ans et toujours ce même punch et cette envie de mêler les genres pour toucher le public en plein coeur de ville. De Tricky aux découvertes Nicolas Vitas ou Fakear, notre champion du monde des battles du Mouv'. Demandez le programme !

 

Jeudi 24 juillet - Natas Loves You

La foule est encore plus dense qu'hier, face au Kiosque du Jardin de Ville. Histoire d'être raccord, il y a également beaucoup plus de monde sur scène. Alors que They Call Me Rico débitait son blues punchy seul, un pied sur la batterie, les mains sur la guitare, voilà tout un quintet qui nous fait face à grands renforts d'instru toniques. Natas Loves You et je suis un peu jaloux.

 

Natas Loves You, une amitié internationale née en 2009 au Luxembourg © Augustin Arrivé

 

Sur leur Facebook, dans la case "genre musical", les farceurs ont répondu "The right kind". Disons qu'il y a là de l'electro-pop façon Girls in Hawaii, moins mélancolique toutefois. Leur bio évoque Metronomy, la comparaison est bonne, et pas seulement pour la masse de cheveux, que les cinq agitent à déclencher des bourrasques. Sur l'avant-dernier morceau, Joachim, le guitariste, s'empare d'un tambourin et le percute en fixant le ciel. Il nous fait la danse de la pluie. Les nuages ne s'approchent pas.

 

Bourges, La Rochelle, ce soir Cabaret Frappé, ils sont de tous les festivals © Augustin Arrivé

 

Le public suit, réclame un rappel. "Merci beaucoup", s'empresse Alain, presque timide, au micro. "Mais on n'a plus de chanson. Notre 1er album [The 8th Continent] sort en octobre, donc on n'a pas encore beaucoup de chanson. On va vous en rejouer une qui est assez dansante." En effet. Eh bien dansez maintenant !

 

Cascadeur

Prenez le chanteur Christophe, apprenez-lui l'electro (et un peu l'anglais), et cachez-le dans un costume de Ghostbuster casqué. Vous obtiendrez Cascadeur, un Lorrain un peu fou accompagné de quatre musicos masqués comme des concurrents de lucha libre. Ils s'installent dans le faisceau de leurs lampes torches. Et la musique démarre, galactique et magnifique.

 

En matière de chanteur casqué, il y a beaucoup mieux que Daft Punk © Augustin Arrivé

 

Quand il se pose seul à son piano, il pourrait nous tirer les larmes. Sa voix fluette s'élève sur les vibrations du thérémine voisin. Mais au moment où l'on s'apprête à fondre, il nous cueille d'une blague. Il ne nous propose pas de danser, il dit : "Je vous avais parlé de déplacements corporels, allez-y : il me semble que c'est propice." Bien obligés d'obéir.

 

Attention, dans quelques instants, Cascadeur va s'envoler © Augustin Arrivé

 

Ghost Surfer, son nouvel album, est sorti en début d'année ("On joue de la dance, c'est fou !"), mais lorsqu'il s'agit de jouer le rappel, c'est toujours Walker, son précédent tube, que le public réclame. Tendant son micro à la fosse en gestes délicats, il a l'air de s'excuser de tant nous plaire. Et s'éclipse en faisant ciao de la main, comme un enfant quittant Carnaval.

 

Frànçois and the Atlas Mountains

Ils n'avaient jamais joué à Grenoble, mais François connaissait l'endroit. "Je suis venu là voilà quinze ans. J'avais interviewé Dominique A pour un fanzine. Ce monde des concerts, des chapiteaux, ça me faisait rêver. Je n'imaginais pas que j'en ferais un jour partie." Bombardé tête d'affiche avec son groupe normcore à mort, il ne masque pas sa joie, bondissant pendant les riffs.

 

François Marry, comblé, ses Atlas Mountains derrière lui © Augustin Arrivé

 

Evidemment qu'ils nous l'ont jouée, leur Vérité. Les spectateurs ont attendu volontiers. Beaucoup connaissent Piano Ombre, leur quatrième album, sur le bout des gobelets de bière. Et la vérité en vérité, en vérité la vérité, c'était vachement bien ! Il faut bien qu'il y ait des François populaires, celui-là en est un, à l'aura grandissante.

 

Loin de l'obscurité frustrante du concert de Tricky, la scène de François s'illumine © Augustin Arrivé

 

Nous les reverrons souvent cet été. Aux Nuits Secrètes d'Aulnoye-Aymerie, à la Route du Rock ou sur les pelouses de Rock-en-Seine. Mais un extrait du spectacle nous était réservé, à nous seuls, gentils Grenoblois. Car ce jeudi, c'était l'anniversaire du bassiste des Mountains, Gérard Black. Alors son groupe le lui a souhaité joyeux, et tout le chapiteau le lui a chanté en choeur.

 

Mercredi 23 juillet - They Call Me Rico

Il se nomme Frédéric Pellerin, mais il paraît que ce Québécois est appelé Rico. Il en a fait son nom de scène. Multi-instrumentiste soliste, Rico ne lâche pas sa guitare, signée le mois dernier par le grand Johnny Winter qui n'avait pas encore cassé sa pipe. Ces deux-là sont du même bois : celui qui fait la belle détresse des bluesmen énergiques.

 

They Call Me Rico ouvre cette soirée de mercredi sur le festival © Augustin Arrivé

 

Ses morceaux parlent de cocaïne, de braquages qui partent en vrille, de rupture "mais sans lourdeur", ça sent les larmes retenues et le whisky frais, pourtant la musique fait taper dans les mains et la voix du chanteur, souvent transformée par son micro-mégaphone, ne laisse rien percevoir de cette tristesse.

 

Rico, natif de Trois-Rivières, et sa guitare dédicacée par Johnny Winter © Augustin Arrivé

 

Il fait encore beau soleil, autour du grand kiosque, lorsque le set s'achève. En guise d'au revoir, Rico nous propose une reprise du Whole Lotta Love des Led Zep'. "I'm gonna give you my love", répète le Canadien. Le public le lui rend bien, qui applaudit bras en l'air.

 

Nicolas Vitas

Le concert le plus fou de ce mercredi soir, c'était certainement le leur. Nicolas Vitas, Grenoblois d'adoption ("J'ai habité pendant des années à 70m du festival !"), et son compère stéphanois Gérard Védèche avaient planté leur sono à bord du Zicbus, un vieil autobus de la ville, exigu à souhait, garé dans le parc. Vingt places à l'intérieur, et quelques casques pour suivre le concert depuis l'extérieur.

Mais pour écouter quoi au fait ? Sur leur site, ils se réclament d'influences américaines. Alors que reste-t-il des Etats-Unis dans les chansons françaises de Nicolas Vitas ? C'est encore lui qui l'explique le mieux :

Nicolas Vitas et Gérard Védèche à bord du Zicbus (cliquez sur le player) © Augustin Arrivé

 

Ce spectacle étonnant ne dure que vingt minutes. Quatre représentations dans la soirée. C'est la règle du Zicbus. "Il y a un peu d'attente pour monter dans le bus, du coup les personnes qui arrivent sont très motivées et elles veulent profiter de ces quelques minutes." Effectivement, l'ambiance part au quart de tour, aidée par le contact évident de Nicolas avec son public.

 

Le concert de Nicolas Vitas au Zicbus : impossible de faire plus intime © Augustin Arrivé

 

Serrés dans le fond du véhicule, les moins chanceux n'y voient honnêtement pas grand chose, mais la musique résonne, et les passagers testent les amortisseurs de la machine en bondissant en rythme. Il fait chaud et on est bien. Les vingt minutes écoulées, c'est déjà l'heure de partir. "On vous aime tellement qu'on aimerait en voir d'autres", plaisante le chanteur. Un 1er EP est dispo ici.

 

St-Lô

Enorme coup de coeur de ce festival, les St-Lô ont déchaîné le chapiteau du Jardin de Ville. Deux musiciens bretons (comme leur nom ne l'indique pas) menés à la baguette magique par une voix new-yorkaise (comme leur nom l'indique encore moins), ils proposent une electro uppercutante mâtinée de hip-hop.

 

Mezz Walidah, la chanteuse généreuse du groupe St-Lô © Augustin Arrivé

 

On les avait croisés aux Trans Musicales de Rennes il y a un siècle (en 2012), puis ils nous avaient rendu visite en mars pour présenter leur premier album, Room 415. Le résultat tenait ce soir en cinquante minutes à peine d'un show intense, terminé en sueur par la chanteuse Mezz Walidah.

 

St-Lô, quatre en studio, trois à la scène, une au firmament © Augustin Arrivé

 

Pour se redonner du punch, elle harangue la foule : "Sommes-nous vraiment là ?" Elle ne dit pas "vous", elle dit "nous". L'expérience de ce soir se vivait ensemble, scène et fosse réunie. Un fêtard danse pourtant seul dans un coin. Ils ont l'air nombreux dans sa tête. Et ils attendent la prochaine date.

 

Tricky

Si la billeterie du Cabaret affichait complet ce soir, c'est surtout grâce à lui. Tricky, l'inventeur du trip-hop, fondateur de Massive Attack. Lui qui, paraît-il, faisait même vibrer Eric Piolle, le nouveau maire de Grenoble, quand il sortait de l'adolescence. Ce dernier refuse de nous chanter un morceau a capella, mais ne manque pas d'aller serrer la pogne de l'artiste au beau milieu du catering.

 

Tricky, apparition fugace dans le clair-obscur © Augustin Arrivé 

 

Heureux Eric Piolle. D'autant que les autres spectateurs n'auront pas si bien vu le musclé britannique, immergé volontaire dans une scène crépusculaire, bercée de quelques rayons bleus et rouges qui permettaient à peine de distinguer les blondes choristes. Qu'importe : la foule fixe l'homme en vision thermique. Tricky a compris que la séduction passait par la suggestion

 

Tricky, fondateur de Massive Attack, a 45 ans (si si, je vous jure) © Augustin Arrivé

 

Entré dans le chapiteau sur une longue instrumentale qui lui laisse le temps de fumer un clopiot insolent en étirant son marcel, il transpire le sex-appeal. Et quand il finit par donner de la voix, la salle est conquise. Un spectateur provocateur lâche une insulte gratuite, l'artiste ne relève même pas. La musique reprend, il faut attendre qu'il chante encore pour oublier qu'on aurait pu ne pas l'aimer.

 

Le Mouv' est partenaire de Cabaret Frappé. Soirée spéciale (et gratuite) samedi soir sous le chapiteau du Jardin de Ville. Toute la prog' est à retrouver ici.

Mais que va devenir Cabaret Frappé l'an prochain ? Quelques pistes par là.


Par Augustin Arrivé / le 25 juillet 2014

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