En Y : histoire du deux-roues dans le rap

Par Genono / le 28 novembre 2016
En Y : histoire du deux-roues dans le rap
« KX en Y, T-Max en Y, p'tit Stunt en Y, Runner en Y ». En plus de constituer l’un des meilleurs ponts introductifs de l’année, ces quatre vers représentent à eux-seuls toute l’ampleur d’une tendance en vogue dans le rap : le deux-roues.

Alors qu’il y a quelques années, le gros gamos polluant était encore la norme et le critère absolu de réussite pour un rappeur, les modes de déplacement ont évolué : de Yelawolf à PPROS, la bécane est devenue incontournable dans le petit monde du rap, et certains rappeurs se sont même lancés dans de véritables anthems de la bike-life. Comar est l’un d’eux, et son hymne « Yamaha » vient de dépasser le million de vues sur Youtube. Roues arrière, conduite avec ou sans casque, gros quad et T-max : la recette du clip est aussi simple qu’efficace, et rappelle sans trop forcer bon nombre d’autres vidéos de rappeurs tournées ces derniers mois, notamment Jul.

 

Difficile de déterminer si Jul a profité de la tendance montante du deux-roues, ou si le deux-roues a été mis en avant par le succès des vidéos de Jul. Quoi qu’il en soit, pour Comar, l’un et l’autre sont forcément liés : « Dans les rassemblements de deux-roues, je me rendais compte que la plupart des gens écoutaient du son dans leurs casques en roulant. Ca écoutait beaucoup de Jul, ou du moins, des rythmiques assez rapides. Etant donné que Jul a fait des morceaux en lien avec le deux roues, comme Cross Volé ou En Y, forcément, il était l’un des rappeurs les plus écoutés ». En lien, certes, mais pas encore de véritable hymne à cette passion qui réunit chaque week-end des milliers de motards dans toute la France. Yamaha, entièrement axé sur l’univers de la ride, remplit donc cette fonction. Avec, forcément, le plein de petites références destinées aux connaisseurs : « J'fais du bruit dans la rue comme un Akrapovič » (une marque de pot d’échappement), « fais frotter ta bavette », « kick à la main pour voir s’il y a d'la compression » …

Forcément, la communauté des riders accroche rapidement au titre, qui devient un petit tube :

On s’est rendu compte que le son avait touché d’une part le public rap, mais surtout le public issu du monde de bécane. Les riders m’ont donné de la force, explique Comar, parce qu’ils ont compris que je voulais mettre en avant la bike-life. Et puis, j’ai eu la chance de connaitre des mecs plutôt influents dans ce milieu, notamment la DRC –ndlr : Dirty Riderz Crew, une équipe de bikers-, qui a notamment été le sujet d’un reportage de 66 minutes, sur M6 la semaine dernière. J’ai voulu leur faire un clin d’œil, ils me l’ont rendu en venant participer au clip. 


 

Les pionniers de la ride

Pourtant, Comar n’est pas le premier à vouloir faire la liaison entre rap et bike-life. Avant lui, Double S –logiquement surnommé « le Motard du Rap Français- a notamment couvert l’univers du deux-roues en long et en large, à travers une série de clips et une mixtape entièrement axée sur cette thématique.

 

Le rap français étant ce qu’il est, Double S n’a jamais dépassé quelques dizaines de milliers de vues, malgré un statut évident de précurseur et de réelles qualités rapologiques.

 

Mais le lien entre rap et deux-roues est né longtemps avant l’arrivée du Double S, de Comar ou de Jul. À Marseille, IAM écrivait déjà Harley Davidson en 1993, un titre satirique adressé aux « faux frimeurs ».

 

Même si le thème n’a jamais autant été abordé qu’aujourd’hui, les lignes plus ou moins discrètes à l’univers de la moto ont parsemé les textes de nombreux artistes, que ce soit pour exprimer un message de paix, comme Ali (« on laisse les Harley aux Anges de l'Enfer, mes frères préfèrent débrider les japonaises »), faire référence au trafic de drogue, comme La Fouine (« les sacs à dos sur les T-Max on sait ce qu’ils contiennent »), ou aux règlements de compte, comme Salif (« Un casque intégral, une visière »).

 

Une prise de position contre l’Etat

Du côté des Etats-Unis, on se souvient évidemment du célèbre Ruff Ryders Anthem de DMX, un titre enregistré en 1997, sorti en 1998, et clippé en 2001. Inconcevable aujourd’hui, à l’heure où un titre est considéré comme obsolète s’il n’est pas clippé au bout de deux semaines. Avec le recul actuel, la vidéo apparait d’ailleurs particulièrement avant-gardiste : des roues-arrière sans casque, des mecs qui font de la muscu, des roues-avant … typiquement un clip de rap français tourné en 2016 –il manque juste les cheveux longs et les jeans slim.

 

Plus proche de nous, Comar évoque un autre gros clip de rap américain :

Le clip avec des bécanes que j’ai réellement kiffé, c’était Meek Mill et Rick Ross, Ima boss. Tout ce délire, dans les grandes villes comme Philadelphie, ça me parle. Par exemple, des mecs de la DRC ont tourné à Baltimore. Je trouve ça fort, le mouvement est plus gros qu’ici. Avant la France, c’est vraiment la bike-life américaine que je kiffe. Le clip, les mecs sont là avec une centaine de bécanes, il y a presque un aspect revendicateur ». Ce dernier point est assez révélateur de ce que représente le monde du deux roues pour les rappeurs : d’une part, le sentiment de liberté inhérent à la conduite de ce type d’engin ; d’autre part, l’image politiquement incorrecte renvoyée par la communauté des bikers, qui correspond plutôt bien au milieu du rap, théoriquement peu consensuel.


 

 

Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est de la rébellion, mais ce sont des gens un peu en marge. La moto, le cross-bitume, c’est une forme de prise de position contre l’Etat : les mecs roulent sans casque, ça crame des feux, ça part en chasse… il y a quelque chose d’illégal. Et le rap, de la même manière, a une démarche dénonciatrice ». Et on ne va pas se mentir, dénoncer en cramant un feu est quand même sacrément plus farfelu que dénoncer en écrivant 42 mesures de rimes riches sur un beat à 95 bpm. Il n’est pas dit que ce soit plus efficace, bien entendu, mais on sent que la passion de Comar va bien au-delà d’un simple besoin d’exprimer son désaccord avec les institutions : « La bécane, pour moi, c’est un art, comme la musique ou la peinture. Les mecs qui font du graffiti, c’est illégal, mais on les considère quand même comme des artistes. Et quand tu vois les mecs sur des T-max, l’engin fait 200 kilos, tu vois comment ils s’amusent avec… c’est pas donné à tout le monde.


 

L'esprit motard

Au delà de cet aspect anticonformiste, une autre caractéristique de l’univers de la moto est primordiale : la fonction communautaire. « Des équipes comme la DRC ou la 619 venaient d’un peu partout, et se rassemblaient à Porte Maillot, ou dans le 92, pour faire des maraudes. On se rejoignait à un endroit, et on enquillait un périph, ou on tournait dans Paris à quarante ou cinquante motos. En gros, je faisais beaucoup de studio la semaine, et à partir du vendredi, je rejoignais les rassemblements ». L’effet de groupe peut paraitre impressionnant, et galvanise les motards. On se sent forcément toujours plus fort à plusieurs : « Quand tu roules en meute, t’as ce sentiment de force, tu te sens puissant. C’est vraiment le côté unisson qui est important. » 

On se représente parfois les gangs de riders de manière assez caricaturale –en gros, comme des cosplay de Sons of Anarchy-, mais le cliché n’est pas forcément toujours erroné. Le rap a ainsi connu son lot de gros loubards tatoués qui roulent en Harley : de Chad Michael aux Moonshine Bandits, nombreux sont ceux dont la dégaine correspond aux personnages crées par Kurt Sutter.

 

Moins proche de l’image renvoyée par le motard américain tatoué, PPROS prouve que l’univers de la Harley Davidson peut atteindre des milieux a priori plutôt hermétiques à cette culture. Invité par un club turc de Hell’s Angels, il a livré l’an dernier l’un des meilleurs clips de sa carrière, assis sur une bécane que n’aurait pas renié Jax Teller.

 

Malgré son image un brin défraichie, la Harley continue pourtant de fasciner la jeunesse et particulièrement les rappeurs, notamment Yelawolf, qui clame tout son amour pour l’engin favori de Brigitte Bardot le temps d’un documentaire distribué par son propre label :

 

Rap et deux roues : une relation parfois compliquée

Si Comar, Meek Mill, PPROS, Jul, DMX ou les Moonshine Bandits rendent plutôt bien hommage à l’univers du deux-roues, dans sa diversité et sa richesse, certaines tentatives sont moins glorieuses, malgré toute la bonne volonté de leurs auteurs. C’est par exemple le cas de Levy Baptista, champion de MX, qui a tenté de se lancer dans le rap, avec beaucoup moins de réussite que dans le sport.

 

Quand un pilote prend le micro, le résultat est mitigé. Mais au moins, il ne prend aucun risque, hormis celui de se ridiculiser. Mais dans la situation, quand un rappeur prend le guidon, c’est tout de suite plus dangereux. On se souvient par exemple de l’accident (bénin) de Fetty Wap, ou de la chute de Young Buck.

 

Mais la meilleure gamelle de l’histoire des clips de rap est sans aucun doute celle de Puff Daddy dans I’ll be Missing You. La légende raconte que la chute n’était pas intentionnelle, et que le rappeur aurait simplement confondu le frein avec l’embrayage. Une théorie plausible, selon Comar :

Les Américains ont ce truc de laisser les passages un peu insolites, et de créer une légende autour. Quand tu vois les images, je trouve pas ça improbable, ça tient la route.


 

 

A propos de chutes, la question de la responsabilité des rappeurs montrant dans leurs clips des comportements dangereux –conduite sans casque, dépassement des limitations de vitesse- est peut-être ennuyante, mais elle doit tout de même être posée. « Je pars du principe que j’ai un public éduqué, explique Comar. Les gens ne sont pas stupides, ils ont des parents, ils savent ce qu’ils peuvent faire ou non. Nous-mêmes, plus jeunes, on a été influencé par des plus grands. J’ai des amis qui ont eu des accidents, je sais que le deux-roues peut être dangereux. Mais porter la responsabilité d’un accident dans lequel je ne suis pas impliqué, non ».

 

La ride en toute sécurité

Finalement, la meilleure méthode pour un rappeur désirant rendre hommage aux T-Max et aux R1, mais incapable de piloter correctement un de ces engins, est peut-être simplement de s’entourer de professionnels capables de réaliser de telles figures dans des conditions de sécurité suffisantes, et de tourner dans des coins n’impliquant pas la sécurité des autres usagers de la route.

 

Tout ce qu’on demande, c’est des routes fermées. Le clip Yamaha, c’était sur une route fermée : pas de voitures, pas de passage, on gênait personne. On a quand même eu la visite de nos amis la police, mais on est adulte, on fait des clips, on est allé dans un endroit où on ne représente un danger pour personne ».



Ou alors, encore plus simple, et plus sûr pour tout le monde, la méthode Elams : tourner un clip intitulé « moto », sans montrer le moindre deux-roues.

 

Et puis, il y a la solution Kanye : un écran vert, des décors kitch, et Kim Kardashian entièrement nue.

 

 


Crédits photos : YouTube

Par Genono / le 28 novembre 2016

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