En Bosnie, des bombes de peinture pour éclater les murs

Par François Sauvestre / le 30 octobre 2015
En Bosnie, des bombes de peinture pour éclater les murs
Près de Sarajevo, trois jeunes artistes bosniens ont transformé une vieille usine abandonnée en musée. A coups de scie électrique et de marteau, ils découpent les murs et peignent les visages de ceux qu'ils rencontrent. Le street-art pour oublier les guerres passées.

 

 

Calée entre les montagnes, à 30 Kms au nord de Sarajevo, Visoko est peut-être la future place forte du street-art en Bosnie. Anel, Mohammed et Damir, trois artistes de 25 ans, s'approprient les murs de cette petite ville un peu grise. Diplômés en sciences-politiques, aux Beaux-Arts et en architecture dans les facs de la capitale, ils ont décidé de rentrer là où ils sont nés.

En juin dernier, ils se retrouvent près de chez Damir. Juste à côté, coincée entre l'autoroute et les champs, une usine désaffectée les attire. Le bâtiment est totalement vide, les murs en béton dépouillés. L'endroit parfait pour mettre en pratique la technique du "wallcutting".

 

Le collectif peint la guerre de Bosnie, de 1992 à 1995 © Lise Verbeke et François Sauvestre


Sur ces larges murs, en format 2m x 3m, ils laissent aller les scies électriques et les meuleuses pour dessiner la forme du visage. La toute première oeuvre s'appelle Le passager. Damir confie :

 Dans d'autres pièces, nous avons dû utiliser du matériel beaucoup plus fin, des couteaux, des scalpels. C'était comme de la chirurgie.


 

Reste ensuite à sortir les bombes noires et peindre les traits de ces visages, dont certains représentent des victimes de la guerre en Bosnie. Vingt ans ont passé depuis le conflit. En noir et blanc, ces yeux vous fixent intensément. Anel précise :

Le sujet est triste, mais face à beaucoup de ces œuvres, il y a des visages qui redonnent espoir.



Chaque peinture est signée H.A.D., le nom du collectif formé par les initiales de leurs prénoms (Hammed, Anel, Damir). Se souvient Anel se souvient :

On avait commencé à signer avec les prénoms entiers avant de réaliser qu'on n'avait pas le droit d'être ici ! Donc on a juste mis "H.A.D.", et l'histoire a démarré comme ça.


 

Anel devant leur projet "Silence", à Visoko, qui raconte le génocide de Srebrenica. Cet homme crie le nom de son enfant avant d'être exécuté par des soldats serbes © Lise Verbeke et François Sauvestre


Depuis ces premières griffes, les choses ont bien changé. Le propriétaire des lieux a accepté de laisser les artistes s'exprimer, et une expo en août dernier a attiré plusieurs centaines de personnes et de nombreux médias bosniens. "On ne s'y attendait pas du tout", se souvient Damir, enthousiaste.

En Bosnie, les gens ont peur. On a tous nos propres murs mais ici les gens veulent les briser, s'échapper. Avec notre art, on essaye d'abattre ces murs. Tout peut devenir une arme : la médecine, l'architecture, le droit.


 

Le collectif travaille en ce moment sur un autre projet, commandé par la mairie de Visoko elle-même. L'expo s'appelle Silence. Hammed, Anel et Damir reproduisent les visages de ceux qui ont vécu le massacre de Srebrenica, en juillet 1995. Ils travaillent sur des murs en plein centre-ville, au bord de la rivière Bosna.

Les habitants de Visoko peuvent suivre les évolutions des peintures, comprendre comment le collectif travaille, leur démarche. Anel raconte :

Ce qui nous change de l'usine abandonnée, c'est qu'on n'est plus dans notre bulle. C'est un lieu de passage, on est sans cesse interrompus par les questions des gens. Mais ça prouve que ça les intéresse, alors on répond volontiers.



Reportage et photos : Lise Verbeke et François Sauvestre

Et retrouvez ici "My Place To Be en Bosnie", galerie de portraits bosniens d'aujourd'hui

 

Par François Sauvestre / le 30 octobre 2015

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