Drake : pourquoi on finit tous par l'aimer

Par Yérim Sar / le 28 avril 2016
Drake : pourquoi on finit tous par l'aimer
A l'approche de la sortie de son nouvel album, "Views", revenons sur l'évolution assez spectaculaire de Drake, passé tranquillement de pièce rapportée à poids lourd du rap américain. Comment le natif de Toronto en est-il arrivé là ?

Qui aurait pu prédire avec certitude qu'en 2016, tous les yeux seraient rivés avec curiosité sur un acteur canadien médiocre reconverti en rappeur à succès ? Du calme les groupies, c'est une question rhétorique. C'est pourtant ce qu'il se passe pour Drake actuellement. Les estimations de ses futures ventes le portent plus haut que jamais, il a été adoubé par ses pairs, même ceux qui détestent son style reconnaissent son influence depuis qu'il est une tête d'affiche...

Cette progression s'est faite en douceur depuis 2007 (sa première tape date de 2006, mais son ascension démarre plutôt avec Comeback Season) et on peut la diviser en cinq étapes. Plus précisément, les cinq étapes du deuil définies par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross, que beaucoup de gens traversent face à la mort.

 

I - Le choc, le déni

« Cette courte phase du deuil survient lorsqu'on apprend la perte. La personne refuse d'y croire. C'est une période plus ou moins intense où les émotions semblent pratiquement absentes. La personne affectée peut s'évanouir et peut même vomir sans en être consciente. C'est en quittant ce court stade du deuil que la réalité de la perte s'installe. »

Quand Drake débarque, on sait dès la cover qu'a priori, c'est un rappeur qu'il est préférable de zapper. Ambiance de lover comme on en a déjà vu 1000 fois, instrus banales, redondance des morceaux qui, entre les thèmes et l'interprétation, se ressemblent quand même pas mal. Son identité artistique est pour le moment portée disparue, tant certains de ses feats semblent complètement déteindre sur lui. De surcroît, ses qualités au micro sont encore techniquement très réduites, ce qui donne la plupart du temps un résultat assez générique. Et après un survol rapide, le couperet tombe : c'est « du rap pour meufs ». Rappelons que cette dénomination reste extrêmement péjorative : vous vous souvenez de la colère et du désarroi de Ken quand il découvre qu'il est un « jouet pour filles » dans Toy Story 3 ? Voilà, pareil.

 

 

II - La Colère

« Phase caractérisée par un sentiment de colère face à la perte. La culpabilité peut s'installer dans certains cas. Période de questionnements. »

Le souci, c'est que Drake sait où il va, et avance lentement mais sûrement. Pas si lentement que ça d'ailleurs : Birdman et Lil Wayne ont bien repéré le potentiel du Canadien et il intègre assez vite l'équipe Cash Money/Young Money où il devient une des têtes d'affiche. Et ça c'est très mal vécu par beaucoup de gens, qui le voient alors comme une sorte de Lil Wayne bis, le talent en moins. Concrètement, on retrouve toujours la combinaison rap-chant et le jeu sur le timbre de voix, l'autotune discret mais toujours là, etc. L'autre caractéristique de Drake, ce sont ses paroles. Le propos est intégralement stupide tendance rose bonbon et digne des dialogues d'une série pour ado, l'intégralité de ses projets sont calibrés pour être les cartons les plus lisses possibles. En un mot, il est beaucoup trop mielleux. Au niveau de l'image qu'il renvoie, c'est le rappeur fragile par excellence, et c'est d'ailleurs une particularité sur laquelle il joue beaucoup, puisque contrairement à pas mal d'autres, la street credibility est pour lui un hors-sujet total. Aubrey Drake Graham s'est avant tout fait connaître via la série pour teenagers Degrassi La Nouvelle Génération, que les plus acharnés ont pu voir à l'époque (début des années 2000) en France sur... Filles TV, filiale de Canal J. C'est évidemment une raison de plus qu'ont certains de le trouver insupportable lui et son succès. La sacro-sainte notion d'authenticité chère à beaucoup de puristes est totalement piétinée. Lorsque le Torontois lâche par-dessus le marché un Started From The Bottom, personne ne comprend bien de quel « bottom » il parle au juste.

 

III - Le Marchandage

« Une phase faite de négociations voire de simili-chantages »

Le succès de Drake n'en finit plus, et on est bien forcés de reconnaître qu'un type sans aucun talent n'arriverait pas à faire le quart des exploits accomplis par le rappeur emo de Toronto. On se met alors à peser le pour et le contre. Certes, son œuvre toute entière demeure fondamentalement niaise, sans âme, tout est prévisible de A à Z, c'est de l'émotion en boîte de conserve, une formule qui rappelle beaucoup le film Titanic qu'a dû subir toute une génération (celle d'aujourd'hui se coltine Avatar, à chacun son fardeau). Comme pour le blockbuster de James Cameron, le gros du public de Drake, en tout cas la partie active de fans qui achètent ses disques en masse et remplit ses salles de concert, est un assemblage assez terrifiant de groupies en fleur, précisément celles auxquelles le rappeur semble s'adresser dans la plupart de ses morceaux. Mais, toujours comme Titanic, le soin apporté à la forme rattrape pratiquement tout. Tout comme Cameron restait un pro de la mise en scène et de la maîtrise totale de ses caméras pour en mettre plein la vue, Drake fait passer la pilule en livrant systématiquement des albums et mixtapes ultra-léchés, travaillés avec son beatmaker fétiche Noah « 40 » Shebib. L'alchimie des deux combinée aux énormes progrès du rappeur au micro, avec notamment un équilibre rap-chant quasi sans faute désormais, fait des merveilles.

Vient ensuite un aspect essentiel : Drake fait du rap de fan, pour les fans. C'est joyeusement insupportable la plupart du temps car on a affaire à un énième artiste étalant ses références et dédicaces aux anciens à la gueule de l'auditeur qui n'a a priori rien demandé. Mais d'un autre côté, l'amour du personnage pour la musique ne peut pas vraiment être remis en question. Même si parfois, ça va un peu loin.

 

 

IV - La Dépression

« Phase plus ou moins longue caractérisée par une grande tristesse, des remises en question, de la détresse. Les endeuillés ont parfois l'impression qu'ils ne termineront jamais leur deuil car ils ont vécu une grande gamme d'émotions et la tristesse est grande. »

On réalise que Drake est conçu pour durer, là pour rester. Et qu'en plus, il commence à carrément influencer d'autres artistes. Le bonhomme ramène via son label OVO (pour October's Very Own, son mois de naissance) d'autres rappeurs de Toronto, ce qui signifie que même quand il ne sera plus là, des plus jeunes prendront la relève. Cauchemar. Non content d'être devenu la tête de proue de sa ville natale, il s'associe également à des petits génies comme Future le temps d'un projet commun. Le sens du timing de Drake fleure bon l'opportunisme, et il est aujourd'hui copain comme cochon avec le Britannique Skepta, par exemple. Ah, et cela fait bien entendu plusieurs années qu'il est régulièrement le passage obligé des albums de beaucoup de monde niveau featuring mainstream, y compris au beau milieu d'un LP de YG. En un mot, il est partout, y compris là où on ne voudrait pas forcément le voir.

La déprime augmente quand il faut se confronter à la réalité : Drake a non seulement survécu au clash de Meek Mill, pourtant un rappeur au profil type gangsta-rue-qui-ne-plaisante-pas, mais en plus il a littéralement ridiculisé son rival et gagné en popularité suite à cet épisode. Contre toute attente mais surtout grâce aux maladresses répétées de son opposant, le Canadien a mis Internet de son côté, alors qu'il y a encore quelques années, les memes moqueurs et les tumblr de détournement assez méprisants à son égard étaient omniprésents. Impossible de savoir si Drake a lu L'Art de la guerre de Sun Tzu mais il applique ses préceptes à la lettre : il n'a jamais répondu avec virulence aux piques lancées par Kendrick, Common, ou l'énervé Sauce Walka. Avoir beaucoup d'ennemis est possible mais il faut toujours bien choisir ses adversaires et opter pour les combats qu'on est assuré de gagner.

 

 

V L'Acceptation

« Dernière étape du deuil où l'endeuillé reprend du mieux. La réalité de la perte est beaucoup plus comprise et acceptée. L'endeuillé peut encore ressentir de la tristesse, mais il a retrouvé son plein fonctionnement. Il a aussi réorganisé sa vie en fonction de la perte. »

Une fois toutes ces étapes passées, vient la conclusion. Si Drake n'est pas prêt d'arrêter de « miauler » pour reprendre les mots de Lino, autant se faire une raison. Surtout que l'artiste a suffisamment de recul sur lui-même pour totalement jouer de son image. Il est ainsi assez évident que sa danse absurde du clip Hotline Bling a été sans doute conçue uniquement pour susciter des parodies un peu partout sur le web. Sur le principe faute avouée à demi pardonnée, le fait que Drake assume de plus en plus son personnage est également un petit soulagement : oui, tout est calculé à point assez consternant, mais pas plus que chez un Rick Ross qui joue concrètement un rôle depuis le début de sa carrière. Drake a simplement choisi la comédie romantique à la place du film de gangster. C'est horripilant mais s'il tentait un autre registre (et il l'a déjà fait), ça sonnerait juste complètement raté. Et puis il y aura quand même toujours encore plus fragile que lui. C'est sans doute ce qui explique l'apparente bienveillance récente du net à son sujet. Les détournements de la cover de son nouvel album sont innombrables et toutes très drôles (vous pouvez faire la vôtre là-bas) mais peu sont insultantes.

Enfin, il y a la musique. D'album en mixtapes, Drake gagne toujours en maîtrise et en assurance, c'est normal qu'au bout d'un moment ça finisse par payer même auprès des oreilles les plus réfractaires. Malgré le succès, son côté fan amoureux du rap est toujours intact et l'amène à ramener virtuellement le regretté Pimp C en featuring sur son nouveau LP.

Cela a été difficile, c'était hautement improbable, mais en plus d'imposer Toronto sur la carte du rap (pas en étant le premier rappeur de la ville mais en étant le plus célèbre), Drake a aussi donné naissance à un style bien à lui : des ballades nocturnes finalement assez planantes, entre egotrip, drague et mélancolie. Un registre dont d'autres pourront se saisir demain en l'arrangeant à leur sauce.

Mais surtout, au-delà de la validation d'autres rappeurs en place, Drake est devenu cool grâce à Will Ferrell dans Anchorman 2. Ne l'oubliez jamais.

 


 

Photo : © Robb Cohen/Retna Ltd/Retna Ltd./Corbis

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