Dosseh : coureur de fond

Par Yérim Sar / le 03 novembre 2016
Dosseh : coureur de fond
Malgré un travail constant depuis de nombreuses années, "Yuri" sorti le 4 novembre est bien le tout premier album de Dosseh, qui n'a pas eu le parcours le plus évident qui soit. Portrait d'un artiste lucide sur son évolution.

« Le rap c'est un moyen pas une fin, ni un sprint mais une course de fond », rappait Pit Baccardi en 1999. Ironiquement, la seconde partie de la phrase s'applique totalement à son petit frère Dosseh. Présent dans la musique depuis plus de 12 ans, reconnu comme un kickeur efficace par ses pairs, le bonhomme a sorti pas moins de 7 projets (Bolides volumes 1 et 2, Desperadoss, la BO de Karma, les trois mixtapes Summer Crack, Perestroïka) et un film intitulé Karma. Pourtant, jusqu'à présent, de son aveu personnel, il n'estimait pas être « installé » dans le rap français. Un statut qu'il compte bien changer avec l'album Yuri, fruit d'une évolution qui a connu des hauts et des bas.

 

Eternel rookie ?

Jusqu'en 2014 à peu près, Dosseh est en indé. Cela a certes des avantages en terme de liberté artistique mais cette indépendance contraint le rappeur à tout gérer pratiquement tout seul, de la conception des disques jusqu'à leur promo. Malgré des feats remarqués et des morceaux plutôt réussis (Les Bolides réunissaient la plupart des têtes du rap français de l'époque), il y a comme un plafond de verre qui semble limiter l'ambition du MC d'Orléans. Lorsqu'il réalise Karma, un street-film franchement pas dégueu qui réunissait Lalcko, Escobar, Sofiane ou encore Niro au casting, l'écho n'est pas forcément au niveau de l'énergie mise dans le projet. « Il me manquait une grosse structure autour de moi, c'est clair » se souvient-il. De la même façon, à son arrivée chez Def Jam, on a l'impression qu'il s'agit d'un nouveau départ voire d'un retour à zéro, et c'est comme ça que la mixtape Perestroïka est conçue « il fallait que je re-prouve mon niveau, donc c'est juste une nouvelle carte de visite, une update pour montrer que je peux plier les prods du moment, pas plus ».

 

 

Forcément, du côté des fans qui attendent un album plus personnel depuis des années, quelques grincements de dents se font entendre. Pourtant l'intéressé assure qu'il n'y a pas de regret à avoir : « je n'ai pas d'album fantôme qui dort dans un coin avec 15 inédits à l'ancienne, niveau textes j'ai repris quelques phrases de l'époque que j'estimais toujours pertinentes, j'ai recyclé. » En outre il est surtout très soulagé niveau charge de travail, et c'est déjà beaucoup : « Dans ce genre de situation, où le chemin est long, sinueux... Tu as forcément des petites baisses de régime quand tu bosses tout seul. Y'a des moments où tu te dis que c'est compliqué, relou. T'es pas tous les jours en mode guerre, mais j'ai persévéré et j'ai eu raison apparemment. Ça s'est décanté après, j'ai commencé à bosser avec Oumar, ça m'a allégé pas mal de trucs. Il m'a apporté là où je péchais ». Du coup, même si la suite a également réservé son lot de complications et de petites déconvenues (« Chez Def Jam, le patron Benjamin Chulvanij m'a signé sans grande attente », rappe-t-il, toujours lucide), la sérénité est de mise. « Peut-être qu'ils avaient pas vraiment envie de faire le nouveau travail de développement qu'il me fallait. C'est pas une usine, on fabrique pas des Renault, on fabrique des artistes, et c'est au cas par cas. Il s'est avéré qu'ils étaient pas motivés. Peut-être qu'ils voulaient des résultats plus immédiats, mais je suis pas un buzz éphémère dont tout le monde va parler parce qu'il a une teinture violette, on l'essore et dans deux piges on l'a oublié. Je vois pas ma carrière comme ça. »

 

Un travail en binôme

C'est en effet une donnée essentielle dans la suite de la carrière de Dosseh et a priori cela va le rester dans les années à venir : le binôme formé avec Oumar, patron du label Golden Eye Music, n'est pas une simple association rappeur-producteur signée en bas d'un contrat. Les deux hommes s'échangent des idées à longueur de journée, du bureau au studio. « Oumar remplit son rôle de manager, le côté business, et en effet on pense à deux les délires. L'album a un peu été fait à deux, on a les mêmes goûts musicaux, on se comprend direct quand on parle. Il a un recul que je ne peux pas avoir en tant que rappeur, il apporte des idées. Ça te pousse à sortir le meilleur, être plus exigeant. »

Forcément, vue de loin, cette nouvelle configuration a renforcé l'image cliché du gentil rappeur indé au cœur pur devenu perverti et corrompu par le vilain manager et/ou sa maison de disque. De son côté Dosseh est pleinement satisfait de ce qu'il estime être une progression. « Laisse tomber. Ça me fait rire de ouf quand j'entends ça, "ouais depuis qu'il est avec Oumar gnagnagna". Y'a des cons partout mon pote... la vérité c'est que je fais juste du son actuel. Les sonorités de Perestroïka étaient celles de ce moment là. Les tendances évoluent : j'étais pas non plus en train de faire du Niska. Pour cet album, c'est forcément moins Trap-Chicago, logique. Après tu perds forcément des gens, mais ça c'est un autre problème, c'est ceux qui ne veulent pas te voir évoluer. Je ne peux rien pour eux, tant pis. Et puis comment ça se fait que mes anciens projets sont pas disques d'or si c'est ce Dosseh là qui leur plaît tant ? Non, t'évolues tellement de fois dans ta vie d'homme, alors imagine dans ta vie d'artiste... Je vais pas rapper comme je rappais à 20 ans, tu te dirais mais c'est quoi ça, syndrôme Peter Pan ? (rires) ». Si en tant qu'amateur de « l'ancien Dosseh » on peut regretter une direction un brin trop formatée, ce travail à deux a également débouché sur une remise en question salutaire pour l'avenir du rappeur.

 

« Trop impersonnel »

En effet l'Orléanais n'a plus vraiment à prouver son côté kickeur, même s'il lâche régulièrement des vidéos de freestyles inédits. Par contre, il n'a jamais versé dans l'introspectif au point que ceux qui l'écoutent d'une oreille distraite peuvent le trouver assez impersonnel ; difficile alors de s'attacher au personnage. Avec Yuri, Dosseh met les pieds dans le plat. « Une question de temps et de maturité artistique, mais aussi le fruit de beaucoup de discussions avec Oumar. C'est en ça que l'album s'est fait à deux : beaucoup de débats sur ce qui me manquait. Les gens me connaissent pas. Ça fait 10 ans qu'ils savent que je sais rapper mais si tu demandes à quelqu'un "qui est Dosseh ?" il saura pas te répondre. Qu'est-ce qui va faire qu'un mec de mon public va se sentir proche de moi ? Je m'étais jamais livré une seule fois dans ma musique. Inconsciemment j'attendais peut-être l'album pour le faire. »

Cela peut d'ailleurs dérouter tant il ne nous a pas habitués à ce registre, mais des morceaux comme 25 Décembre ou Margiela dévoilent un Dosseh qui évoque son enfance, sa vie privée, ses moments de faiblesse... « Même sur Cœur de pirate, parce que c'est ma vraie story ! C'est l'histoire de ma rupture amoureuse, précise-t-il en souriant. C'est moi qui voulais une instru West Indies. J'aurais pu faire le rappeur de base, sortir un son mélancolique, je crois plus en l'amour, sourcils froncés, boucle de piano, ta-ta-ta, "je l'aimais mais cette pute, tu vois..." (rires). Sur mon morceau, une meuf peut se snaper en chantant les paroles tranquillement. »

 

Trouver l'équilibre

« Comment divertir le peuple sans le rendre teubé ? » se demandait Dosseh sur Perestroïka. Un équilibre dur à trouver pour l'intégralité des artistes au sens large. Ici, le virage est assumé puisqu'au détour d'une rime, le rappeur assume avoir « simplifié » sa musique. Cela n'est pas sans rappeler une vieille interview de Tandem à la sortie de Tandematique Modèle, où MacKregor comme MacTyer déclaraient être fiers de leur 1er EP Ceux qui le savent m'écoutent, mais regretter qu'ils ne touchent pas plus les auditeurs des quartiers ; cette réflexion justifiait leur nouvelle façon d'écrire et de rapper. « Malheureusement c'est ça, je suis désolé pour vous les amis. On se dénature pas mais j'essaie de faire une musique qui me ressemble tout en étant plus accessible. Quand je te fais cet album et que je fais Le Temps béni des colonies ou Afrikan History X, mon but c'est qu'un maximum de monde les écoute, je les fais pas pour rien. Et les gens que tu peux "attraper" avec des sons légers, si tu les amènes à ça après, je ne vois pas le problème. Ils auraient peut-être pas pris le temps d'écouter ça si tu ne les avais pas attirés avec des sons plus faciles. Faut pas se tromper de combat. Si t'es un mec qui rappe que pour la performance et impressionner les autres rappeurs, ok, prends-toi la tête sur comment trouver la tournure la plus complexe du monde et les textes avec six sens de lecture si ça t'amuse. Je fais de la musique pour toucher les gens. »

 

Ainsi, Dosseh ne cite plus le Dalaï Lama comme à la fin de Non Stop et a un peu délaissé les formulations du type « progéniture de tapin », ce qui me rend personnellement très triste. « C'est pas qu'il y en a plus, c'est juste que ça s'est pas trouvé ! Je lâche quand même ''vos pères auraient dû se coincer la bite dans une porte'', c'est plus ironique qu'une simple insulte ».

Ce qui n'a pas disparu en revanche c'est justement ce côté ironique dans les textes aux sujets graves, y compris quand Dosseh parle de lui-même, c'est avec un certain détachement, comme quand il compare sa transition d'une major à une autre à un esclave qui passerait « d'une plantation à une autre » ou quand après avoir détaillé les passages les plus durs de sa jeunesse, il explique que « se plaindre est inadmissible » avant d'ajouter « sauf quand je me plaindrai aux ouvriers qui foireront l'installation de ma piscine ». C'est son dada. « Elle me plaît cette phase là (rires). C'est ma petite touche d'humour noir à moi. J'aime bien balancer des petites crottes de nez comme ça. C'est ce qu'on appelle de l'humour froid. Une manière froide de dire des choses qui en soit sont très sombres à dire, mais le ton est tranquille. »

 

Tout cela n'empêche nullement l'album d'aborder des sujets sérieux. Si les feats avec Booba, Young Thug ou Tory Lanez sont conçus comme des bangers, le duo avec Nekfeu relève d'une toute autre envie, et les deux artistes, qui avaient déjà croisé le mic en freestyle radio, se sont particulièrement appliqués et évoquent entre autres le sujet du communautarisme. « C'est cool que tu l'aies perçu comme ça, je voulais pas qu'on dise ''il l'a appelé parce que c'est le rappeur babtou du moment''. Je lui ai bien expliqué que je voulais un morceau avec du propos. C'est des sujets qui me parlent. Je juge pas une personne sur sa communauté. Si t'es un renoi comme moi, Camer', de la même ethnie et du même village, mais que t'as une mentalité d'enculé, tu restes un enculé. Je vais pas être pote avec toi alors que je vais avoir plus de points communs avec un Breton de Quimper. On est 2 bons rappeurs, on peut faire mieux qu'un egotrip où chacun kicke de son côté. Il a une image forte, même pour le clip ça peut donner quelque chose d'intéressant, et c'est le cas, on l'a tourné. » Et puis c'est le son où Dosseh pose LA question existentielle qui nous a tous travaillés un jour : « les phoques sont-ils vraiment tous gays pour qu'on dise ''pédé comme un phoque'' ? »

 

De la même façon, malgré le côté egotrip (« le game me respectera que quand j'aurai mis le disque de roro dans la fente à sa tante »), l'artiste reste avant tout très conscient de sa place et le chemin qui lui reste à faire. « Mon but c'est être un artiste confirmé. J'avais le côté éternel rookie. En sortant un album, rien que psychologiquement ça change la manière dont tu es perçu. Là, si le public se dit ''ok, j'ai écouté Yuri, je capte son histoire, sa manière de penser, et je sais qui est le raclo qui rappe, je le connais un minimum maintenant'', c'est tout bon. » Et lorsqu'on lui demande la suite des événements, histoire de s'assurer que les pauses de 2 ans entre chaque projet sont de l'histoire ancienne, Dosseh se contente d'arborer son plus large sourire, les yeux pétillants, tout en lâchant « ça va être la guerre à partir de maintenant, je peux rien dire de plus. »



Crédit photo : Libitum

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