DJ Mehdi : deux ou trois choses qu'on sait de lui

Par Olivier Cachin / le 07 septembre 2015
DJ Mehdi : Deux ou trois choses qu'on sait de lui
Le rap et l'électro française ne seraient pas ce qu'ils sont en 2015 sans DJ Mehdi. Olivier Cachin revient sur ce que l'on sait et ce que l'on sait moins de lui.

Mehdi n’a pas quinze ans quand il commence à bricoler des beats. Des oncles funky, des potes reur-ti et une culture musicale éclectique : voilà comment le producteur le plus doué de sa génération s’entiche de Fatback, Public Enemy, Curtis Mayfield, Jimi Hendrix et les Beatles. Il disait de ces derniers : 

Je les regarde comme des héros parce que ce sont de véritables pionniers de la musique populaire.


 

Dans le rap, il a travaillé avec les meilleurs : le 113, MC Solaar, Rocé, Rohff, la Mafia K’1 Fry, Different Teep, Karlito, Diam’s, Booba, Manu Key et bien d’autres.  

Passionné par l’électro et adoubé par Pedro Winter sur son label Ed Banger, Mehdi était de ces passeurs capables de slalomer entre deux mondes. Il a ainsi rendu hommage aux pionniers de la house avec le EP Black Billionaires, réalisé sous l’alias Carte Blanche avec l’Anglais Riton, celui-là même dont il fêtait l’anniversaire le soir de sa mort. Son éloge funèbre avait notamment été fait par le ministre de la culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, et pour une fois le texte d’un ministre sonnait juste :

Magicien des platines, mais aussi producteur audacieux, virtuose du métissage de genres musicaux complètement différents, cet artiste d’origine tunisienne venu du rap, toujours chaleureux et discret, avait su faire résonner la musique électro à la française à travers le monde. Grâce à l'importance qu’il donnait à l'image et à son avidité d’expériences nouvelles, ses musiques continueront à vivre, pour notre plus grand plaisir, dans des films tels que Megalopolis ou Taxi 3.


 

 

Parmi les multiples hommages rapologiques, on retiendra celui de Rocé, un rappeur qu’il appréciait tout particulièrement, qui lui a dédié Magic, featuring Manu Key, placé en clôture de son album Gunz N’Rocé, et celui de Kéry James qui, dans le titre La Mort Qui Va Avec (album Dernier MC) déclare : « Idéal J s’est éteint avec le DJ Mehdi ».

 

2000 : Espion Le EP, une plongée électronique dans les hip-hop beats

La sortie de ce généreux EP (dix titres enregistrés avec la complicité des rappeurs Rocé, Karlito, 113, Manu Key et Rohff en bonus track sur le CD, plus les beatmakers DJ Feadz, Yvan de Double Pact, Boom Bass et Zdar), précède de deux ans l’album (The Story Of) Espion. Il a été un parfait exemple de l’appétence du jeune Asniérois pour les musiques électroniques. En effet, sa structure Espionnage lui a permis de s’émanciper du boom-bap hip-hop et de le mêler à d’autres sons, d’autres esprits, d’autres grooves.

Sur la pochette intérieure, Mehdi fait ses remerciements et livre la quintessence de l’esprit Espionnage :  

Plutôt qu’une compilation, ce disque est une synthèse de ce qu’a été l’esprit d’Espionnage ces deux dernières années, à travers les maxis rap, les maxis instrus et les remixes que j’ai eu la chance de réaliser. (…)

Je dois remercier au passage Ulysse qui, en plus de prêter son nom au titre d’une chanson, a eu la bonne idée de remplacer le nom “Cirque Disques” (qui était mon idée de départ) par celui d’“Espionnage”, et qui en dessina le premier logo. Olivier, Thibaut, Alex, l’équipe de 360 design et marketing ainsi que X2N, Tom Kan, DJ Gilb’R, Roulé, Crydamoure, Benoit Blue Boy et ses filles ont tous, pour des raisons diverses, quelque chose à voir avec ce à quoi ce disque ressemble.

Sans oublier, bien entendu, ma famille : les Essadi, Faveris, Gassama, Majira et leurs ramifications ainsi que ma deuxième famille, le 113 Clan et toute la Mafia Africaine, en particulier mon groupe Idéal J, pour le respect et la liberté avec lesquels ils m’ont laissé exprimer les idées un peu à part que j’avais sur tout ça. Paix, DJ Mehdi, NYC, 29 mars 2000.


 

 

 

2002 : (The Story Of) Espion, la consécration

C’est avec cet album que DJ Mehdi envahit les médias et s’offre la couverture des magazines (Les Inrocks et DJ Mix notamment). On y trouve sa collaboration avec le rappeur new-yorkais Lil’ Dap de Group Home (accompagné de Rim-K du 113) sur About Me et son unique production de Diam’s, Partir, un titre plein de nostalgie dont le son grossit pendant 1’45 avant de se déployer dans l’espace stéréophonique.

Phrase prophétique quand on sait le tournant que prendra Diam’s dix ans plus tard :

Je démissionne, le rap c’est pas pour moi/ Si c’est un jeu, jouez sans moi/ Ouais, efface mon nom du tournoi.


 

 

Le casting du projet est impressionnant puisqu’on y trouve aussi Akhenaton (sur l’interlude « La Piste Etoilée »), Le violoncelliste Vincent Segal, le batteur Cyril Atef, le guitariste Seb Martel, le bassiste Christophe « Disco » Mink, le flûtiste Magic Malik, la chanteuse Vinia Mojica (qui travailla sur le premier album d’Alliance Ethnik) et le rappeur canadien K-Os.

Dans la bio envoyée aux médias avec l’album, on pouvait lire :  

Au-delà d’une ouverture musicale salutaire, on distingue chez DJ Mehdi une volonté très claire de renouvellement, voire de dépassement des cadres formels du rap pour parvenir à une musique plus sensuelle et plus libre, que ce soit en reprenant à son compte les codes d’autres musiques (les boucles filtrées de la house par exemple), en incorporant des participants venus des horizons les plus divers ou en amenant ses partenaires issus comme lui d’une certaine tradition hip-hop à emprunter de nouveaux chemins.


 

 

2009 : Son intro pour la compilation Red Black & Blue, Some Remixes By DJ Mehdi 

Les amis, mon nom est Mehdi Faveris Essadi. Je suis un DJ. Ce qui me branche c’est le beatmaking et prendre du plaisir. En 1988 j’ai acheté mon premier album, c’était la cassette audio du second album de Public Enemy (It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back, NDR).

En 1990, mon père, mes oncles Kamel et Choukri et mon cousin Samad m’ont appris les bases du deejaying et du beat-matching.

À l’époque j’avais un groupe avec mes cousins ; on dansait, on faisait de la beat box et du rap.

Danser était, et de loin, le grand truc à l’époque. Les mecs de chez moi qui volaient dans les magasins faisaient tourner les albums de BDP (Boogie Down Productions, le groupe de KRS-1, NDR) et Big Daddy Kane, et moi j’ai commencé à faire des beats en utilisant la vieille platine vinyle de ma mère et un lecteur cassette.

En mars 1992 j’ai rencontré Manu Key et Kéry James. Ils avaient un groupe qui s’appelait Idéal Junior, ils avaient besoin d’un DJ âgé de 15 ans. Les rejoindre a été la chose la plus importante qui me soit jamais arrivée dans ma vie de DJ. En plus, ils m’ont introduit dans le monde de la production de chansons, qui est devenue mon activité préférée, avec manger et faire l’amour.


(traduit de l’anglais)

 

 

 

2011 : Inrocks Hommage

Le 21 septembre 2011, Pierre Siankowski rend hommage à DJ Mehdi dans le magazine Les Inrockuptibles. Sur une page illustrée d’une photo de Philippe Garcia (la même qui fut utilisée en couverture au mois de mars 2002 avec la légende « 25 ans et déjà grand, DJ Mehdi sorcier des sons »), Pierre résume la carrière météorique de Mehdi:

C’était un petit génie, l’un des enfants prodiges de la musique française. (…) Agé de 34 ans à peine, Mehdi était un musicien hors pair, une pointure du milieu hip-hop passé, avec une grâce inouïe et son humilité coutumière, du côté de l’électro.


 

Le journaliste évoque l’éclectisme musical du jeune producteur, capable d’apprécier NTM comme Miles Davis ou Jay Z, Cream, Marvin Gaye et John Lennon.

Le natif d’Asnières expliquait :

Je suis chanceux : j’ai la capacité d’être ému et touché par des musiques différentes.

 

 

2011 : Le Monde pleure Mehdi

Une pleine colonne dans la rubrique « Disparitions » : Le grand quotidien du soir Le Monde, sous la plume de Stéphane Davet, mesure l’importance de la disparition du producteur, à une époque où le rap n’était qu’une composante épisodique de la rubrique Culture du journal.  

Les réactions effarées de personnalités du monde du hip-hop et de l’électro à l’annonce de la mort accidentelle, à 34 ans, de DJ Mehdi ont fait mesurer à quel point ce musicien, DJ et producteur parisien, peu connu du grand public, était aimé et admiré de milieux longtemps considérés comme antagoniques.


 

Davet rappelle l’ultime date bookée par Mehdi avec son complice Riton, producteur/DJ anglais, au festival Name à Tourcoing, le 16 septembre. L’article se termine sur l’annonce de la fermeture du Social Club, le club parisien où DJ Mehdi avait ses habitudes, en signe de deuil.

 

2015 : Dernier souvenir

Déjà quatre ans que j’ai appris, avec la même incrédulité que tous ses amis, parents, fans et collègues, la mort absurde de Mehdi, tombé du toit de son loft à travers un plafond de verre. Sombrer dans la nuit éternelle en passant par un puits de lumière. Cruelle ironie pour ce personnage simple, volontiers taciturne mais toujours bienveillant. Je ne sais plus de quand date ma première rencontre avec lui. En 1991, lorsqu’avec mon équipe de l’émission Rapline, nous étions partis filmer le morceau d’Idéal J Danse Avec Moi, je ne crois pas qu’il ait été présent durant le shooting. En effet, il n’apparaît pas à l’image et l’on ne voit que Kéry James, Alter MC, leur manager d’alors Régis Douvry et quelques autres amis.

Je n’ai jamais interviewé formellement Mehdi, mais j’ai discuté à plusieurs reprises avec lui depuis les années 1990. Avec Mehdi, on parlait de musique, de son, de rap français, d’électronique, de la vie après le studio. Lors d’une de nos dernières rencontres, je lui tendis un stylo feutre vert et mon vinyle d’Espion Le EP afin qu’il me le dédicace. Et Mehdi le bienveillant écrivit ceci :

Olivier, merci pour le soutien depuis “Danse Avec Moi” en 91. Tchax !! DJ Mehdi Idéal J/113/Espion.



Tchax, Mehdi.

 


Crédit photo : Marco Dos Santos / Accueil : Nathalie Canguilhem

Par Olivier Cachin / le 07 septembre 2015

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