De XXXTentacion à PNL : plongée dans les abysses du rap dépressif

Par Genono / le 25 septembre 2017
De XXXTentacion à PNL : plongée dans les abysses du rap dépressif
Même s’il faut distinguer la dépression de la mélancolie artistique, la tendance est au sombre. Au très sombre parfois. Dossier sur le very dark trip du rap.

Donner une définition exacte de la dépression est un exercice délicat, tant personne ne semble s’accorder sur ce qui caractérise réellement cette maladie psychosomatique (ou trouble mental, pour l’OMS). En revanche, certains symptômes sont unanimement reconnus comme signes de dépression : un état de tristesse continue, une faible estime de soi, un sentiment de désespoir, et une perte d’intérêt générale pour des activités précédemment agréables. Des troubles plutôt bien résumés par PNL dans Obligés de prendre avec un sombre et tragique “j'ferme les yeux, j'vois la merde, j'ouvre les yeux, j'vois la merde” qui ne laisse transparaître que désespoir et ténèbres dans l’esprit de N.O.S.

 

Loin de représenter un ressentiment passager, limité à quelques artistes un brin trop émo, la dépression s’est lentement installée au sein du milieu rap ces dernières années. Limitée à quelques rappeurs au départ, elle s’est désormais étendue à une importante majorité d’entre-eux, qui n’hésitent plus à mettre de côté leur pudeur naturelle pour étaler à la face du monde leurs sentiments de tristesse ou de souffrance morale. Sujet tabou il y a encore quelques années, des cas très concrets de superstars atteintes de dépression ont depuis permis de lever le voile sur la souffrance dont peuvent être victimes les artistes. Les années 2000 ont ainsi été marquées par la descente aux enfers d’Eminem, qui a reconnu avoir souffert de dépression pendant au moins trois ans suite au décès de son ami Proof, et s’est “soigné” à coups de somnifères, d’héroïne et de divers traitements médicamenteux, ou encore par les troubles de Diams, qui a dû être soignée en clinique et a fini par quitter le monde de la musique. Ce type de dépression n’est pas limité aux stars du rap, et on peut citer des exemples aussi variés que Britney Spears, Michel Delpech, ou encore Dalida, preuve qu’il s’agit d’une maladie répandue, et que les flashs des projecteurs, loin de protéger les personnes atteintes, peuvent parfois agir comme un accélérateur de symptômes.

 

“Quand ça va bien, je le vis, et quand ça va mal, je l’écris”

Malgré des cas effectivement déclarés, comme ceux d’Eminem, de Diams, ou plus récemment, de Kid Cudi, il ne faut pas forcément considérer tout titre de rap aux tendances dépressives comme l’oeuvre d’un potentiel patient en détresse psychologique. Un rappeur qui écrit sa tristesse et son mal-être n’est pas toujours un dépressif profond, comme le résumait plutôt bien Casey au cours d’une interview pour Yard,  en rappelant qu’elle “n’aime écrire que sur ce qui ne va pas. Quand ça va, j’en ai rien à foutre, j’ai juste envie d’être au parc, avec une glace à la vanille. Quand ça va bien, je le vis, et quand ça va mal, je l’écris”. Serait-il simplement plus simple d’écrire sur les zones sombres de son psyché, plutôt que sur les joies du quotidien ? Chez certains artistes, la réponse semble évidente. Des groupes comme PNL, en France, ou $uicide Boy$, aux Etats-Unis, ne vivent pas uniquement dans la noirceur et les velléités suicidaires, mais leurs textes laissent principalement transparaître le désespoir et les idées sombres.

Mais s’il convient bien de distinguer la dépression réelle de la simple mélancolie artistique, la tendance est malgré tout au sombre, aux esprits torturés, et aux fameux “sourires à l’envers”. Le dernier clip en date de Lil Uzi Vert, clairement l’une des plus grandes stars du rap à l’heure actuel, est en une illustration assez nette : les images macabres se succèdent, le refrain répète de joyeux “j’en ai pas grand chose à faire de tes pleurs” et autrestous mes amis sont morts, pousse-moi au fond du gouffre ... Et si le succès de Lil Uzi Vert doit beaucoup à son charisme et à ses influences parfois atypiques, nul doute que les penchants très émo, limite dépressifs, de ses textes, ont un rôle non-négligeable dans sa popularité auprès de la nouvelle génération, qui se retrouve dans sa noirceur. Qu’il ait été revendicatif, politisé, véhément ou désabusé, le rap a toujours été, volontairement ou non, le reflet des sentiments de la jeunesse à un instant T. Une forme de dépression généralisée, ressentie et retranscrite par nos rappeurs, qui ne font finalement que se poser en porte-voix d’une génération peu encline à imaginer un avenir rose et radieux.

Finalement, que l’on ait grandi dans le hall d’une cité d’Ile-de-France, ou au fin fond du bayou de la Nouvelle-Orléans, le spleen reste sensiblement le même. Face aux souffrances causées par une enfance difficile, un deuil impossible à faire, un traumatisme, un drame, ou une existence qui peine à trouver un sens, les réponses sont rarement positives : drogues (“jJme défonce pour me rappeler, j'me défonce pour oublier”, PNL), comprimés médicamenteux (“Au bord du flacon de comprimés, je toucherai peut-être le fond demain”, Eminem), alcool (“j'réfléchis, j'ai pas de logique, dépressif et alcoolique”, Guizmo) … et même quand un professionnel de ce type de mal-être intervient, les rôles se retrouvent inversés (“Elle a voulu que j’lui parle, elle a fini par pleurer la psy”, PNL).

 

 

De la mélancolie artistique à la dépression profonde

Ecrire sa peine, ou mettre sur papier ses idées noires reste, pour certains, un simple exutoire, qui permet justement d’éviter de tomber dans une dépression réelle. Pour d’autres, dont la cause semble bien plus profonde qu’une simple mélancolie ambiante, l’écriture représente en revanche un moyen de communiquer au monde sa souffrance, et d’alerter sur les drames auxquels peuvent mener les troubles psychologiques. C’est notamment le cas du Californien DJ Quik, lorsqu’il raconte sa période dépressive dûe à un syndrome de stress post-traumatique, ou encore de Despo Rutti, qui évoque son internement psychiatrique (“J’étais en enfer, avec des psychiatres comme seuls sauveurs”), son traitement médicamenteux (“les neuroleptiques, ma seule bouée”), ses phases paranoïaques (“je crois que des trucs ont bougé dans l’appart’ nigga, je crois même que ma fille complote, nigga !”), et toute la souffrance liée à sa situation (“j’ai des larmes, mon cerveau me lâche”).

 

 

 

Comme un symbole de cette scène rap qui plonge vers l’autodestruction jusqu’à toucher le fond du gouffre, le succès grandissant de XXXTentacion est impregné d’une noirceur parfois effrayante. “Je souffre, je voudrais me mettre dix balles dans la tête”, raconte-il ainsi dans le titre Jocelyn Flores, avant d’évoquer un stress post-traumatique et les souvenirs de son oncle “jouant avec un noeud coulant”. Une thématique qui revient dans Garette’s Revenge, un morceau qui revient très explicitement sur le suicide de cette dénommée Jocelyn, l’une de ses proches amies.

 

 

Les titres axés sur le suicide sont monnaie courante dans le rap, sans que l’on sache toujours s’il s’agit d’une réelle expression de souffrance ou d’un simple texte écrit dans un moment de spleen -on se souvient par exemple de 2Pac et Biggie, qui évoquaient respectivement leurs pensées suicidaires. Si ces différents titres n’ont pu être que des moyens d’exprimer les idées noires des rappeurs à certaines périodes de leur vie, d’autres artistes ont malheureusement fini par passer à l’acte. Les cas de Capital Steez, grand espoir du rap new-yorkais, qui a mis fin à ses jours en 2012, à l’âge de 19 ans, ou encore de Freddy E - qui a live-tweeté son suicide quelques mois plus tard- avaient choqué l’opinion publique, et rappelé à tous que derrière les lyrics parfois dures et désabusées, se cache parfois une réalité encore plus sombre, et des individus en détresse, qui doivent être aidés avant qu’il ne soit trop tard. Dans ce contexte, l’hospitalisation de Kid Cudi pour “dépression et tendances suicidaires” l’an dernier apparaît comme salutaire pour l’artiste : “sans cette hospitalisation, je me serais fait du mal”, confiait-il alors. La preuve que le rap dépressif trouve parfois des racines bien trop profondément ancrées pour espérer un salut par la musique.

 

 

 


 

Crédit photo : Capture YouTUbe / XXXTentacion

 

Par Genono / le 25 septembre 2017

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