De Detox au Black Album de Nekfeu : les albums fantômes du rap

/ le 27 février 2017
De Detox au Black Album de Nekfeu : les albums-fantômes du rap
Petit récap des nombreux albums "jetés aux oubliettes" que les fans attendaient et attendront peut être toujours...

Il n'y a rien de plus rageant pour un artiste que de passer des mois, voire des années, à travailler sur un album, avant de devoir l'abandonner pour une raison ou pour une autre, et de le condamner à l'oubli éternel au fin fond d'un disque dur. La longue histoire du rap est parsemée de ces rendez-vous manqués et de ces sorties de route imprévues. Brouilles contractuelles, mésententes entre labels, malchance, choix de vie incompatibles, désaccords financiers ou artistiques ... En théorie, tous les prétextes sont envisageables pour jeter un album aux oubliettes.

 

Parfois, ces projets de l'ombre finissent tout de même par voir le jour, propulsés dans les bacs ou sur les réseaux par d'anciens producteurs véreux, par l'artiste lui-même, ou par des leakeurs acharnés. D'autres fois, ils restent enfermés ou disparaissent carrément, et deviennent des objets de fantasmes pour le public, qui idéalise ces disques qu'il n'entendra jamais. Pourtant, étant donné qu'il s'agit de projets enregistrés ou conceptualisés de nombreuses années en arrière, la plupart paraitraient complètement obsolètes musicalement s'ils étaient libérés aujourd'hui.

 

Le cas le plus récent concerne le dernier album en date de la MZ. Alors que la sortie semblait imminente il y a encore quelques semaines, la séparation du groupe, suivie des différents démarrages en solo de chacun de ses membres, ont semble-t-il enterré tout espoir d'entendre un jour ce projet. Une impasse confirmée par Jok'Air, qui expliquait il y a quelques jours que ce fameux disque resterait probablement à tout jamais au fond d'un disque dur poussiéreux. L'affaire étant encore toute fraiche, il est tout de même possible d'imaginer qu'il finisse par se retrouver -légalement ou non- sur les réseaux ou dans les bacs un jour ou l'autre : après tout, le premier album de Lunatic a théoriquement vingt ans d'existence, et on continue de parler d'une potentielle sortie.

 

Enregistré dans le cagibi de Zoxea à une époque où Booba et Ali n’étaient que deux galériens parmi les galériens au milieu de Boulogne, cet album –probablement moins bon techniquement que 

Mauvais Oeil- fait régulièrement l’objet de rumeurs de sortie. On est en tout cas certain de plusieurs choses : l’album existe ; il a un titre : Sortis de l’ombre ; il est entre les mains de Zoxea ; Booba ne serait pas contre le fait de le voir commercialisé ; Ali s’y opposerait, certainement à cause de la teneur des textes, plus du tout en phase avec sa philosophie. On connait même quelques extraits de cet album, notamment le titre Cash Flow, qui aurait dû être la première piste de l’album -et probablement le premier “single“. Ce titre a finalement été relaché sur Autopsie Volume 1.

 

 

La stature mythique de Lunatic alimente évidemment les fantasmes un peu plus que d’autres groupes, et hormis Sortis de l’ombre, un véritable Black Album du groupe a été commercialisé à grande échelle au milieu des années 2000. Composé principalement de faces B, de lives, de remixs, et de quelques rares –mais excellents- inédits, cet album aux allures de mixtape parait à l'époque à l'initiative du label 45 Scientific -et donc avec le consentement d'Ali- mais sans l'accord de Booba, qui s'oppose à cette parution mais ne parvient qu'à retarder l'échéance de quelques mois. Un disque inégal avec une grosse impression de remplissage, qui contient tout de même quelques pépites incroyables justifiant à elles seuls son existence, comme Tony Coulibaly ou Strass et Paillettes Part.2.

 

 

Si ces albums-fantômes nourrissent l’imagination des auditeurs français, les cas sont encore plus nombreux aux Etats-Unis, où ils se comptent par dizaines. De nombreuses têtes d’affiches comptent au minimum un blanc dans leur discographie, et certains cumulent même les sorties manquées. On se souvient par exemple du premier album de 50 Cent, Power of the Dollar, dont la sortie était prévue en cours d’année 2000, après quelques extraits diffusés à partir de la fin d‘année 1999. A quelques semaines du grand lancement, le rappeur est victime de la célèbre fusillade en face de la maison de sa grand-mère, durant laquelle il reçoit trois ou neuf balles –selon les versions. Il passe la moitié de l’année en réeducation, repousse la sortie de Power of the Dollar, avant d’être complètement banni par sa maison de disques après la sortie du titre Ghetto Qur’An. Fifty se débrouillera tout de même pour balancer la plupart des morceaux au public, que ce soit à travers un EP 5 titres commercialisé en septembre de la même année, ou par le biais de sa mixtape Guess Who’s Back ?, proposée deux ans plus tard.

 

Le grand champion des sorties manquées n’est pas un rappeur, mais un beatmaker : DJ Premier. Son grand souci, c’est peut-être sa langue trop pendue. Pendant des années, il a fait l’erreur d’annoncer régulièrement les projets sur lesquels il travaillait, sans savoir si ceux-ci allaient réellement pouvoir se finaliser et être commercialisés. De la compilation “DJ Premier VS Pete Rock“ à l’album commun avec Nas, Primo semble s’amuser à ouvrir l‘appétit des auditeurs avant de les laisser sur leur faim. Certain, complètement exaspérés, lancent même des pétitions pour pousser le producteur à tenir enfin ses promesses. Ces projets jamais sortis participent tout de même d’une certaine manière à la légende de DJ Premier.

 

Le projet le plus légendaire auquel ait participé Premier restera probablement le fameux East Coast / West Coast : One Nation, qui tenait particulièrement à coeur son auteur, Tupac, avant sa mort tragique. Un album qui aura longtemps alléché les fans du monde entier, et qui aura tout de même fini par voir le jour une quinzaine d’années plus tard, dans une version corrigée de manière à compléter du mieux possible les travaux non terminés par Tupac et ses acolytes du Boot Camp Clik en 1996. Une sortie qui démontre tout de même que l’impact d’un album n’est pas le même selon la période à laquelle le public le découvre : en 1996, en pleine rivalité east/west, alors que la popularité de Tupac et Biggie était à son paroxysme, One Nation serait probablement resté dans les mémoires comme un disque essentiel de l’histoire du rap. Quinze ans plus tard, il n’a representé qu’une sortie anecdotique, plus intéressante pour les historiens et les nostalgiques que pour l’ensemble du game.

 

C'est en partie pour cette raison que l'arlésienne absolue, Detox, ne verra jamais le jour, malgré quelques extraits -assez mal reçus par la critique- clippés en 2010. Dr Dre ne souhaitait pas entâcher sa discographie parfaite avec un album incapable d'entrer dans la légende comme les deux précédents. Detox nourrira donc les fantasmes les plus fous pendant presque quinze ans, bien aidé par les déclarations toujours plus prometteuses des rares élus ayant eu l'occasion d'écouter tout ou partie du fameux album. Concrètement, à les entendre, Detox aurait révolutionné l'histoire de la musique, de la même manière que Citizen Kane a marqué l'histoire du cinéma. Evidemment, avec de telles attentes et une telle pression, ajoutées au perfectionnisme légendaire de Dre, le disque ne voit jamais le jour, mais le rappeur trouve la parade ultime : un album sous forme de bande-originale du film Straight Outta Compton, qui lui permet d'assouvir un minimum l'appétit de son public, sans pour autant livrer le fameux objet tant attendu par toute une génération.

 

 

En France, une autre légende du rap se trouve dans le même type de situation : Le Rat Luciano, dont on attend un nouvel album depuis au moins dix ans -le dernier album de la FF étant sorti en 2006. Le gazier reste actif, comme le prouvent ses nombreux couplets distillés sur un nombre incalculable de featurings à longueur d'année, mais visiblement pas suffisamment pour enquiller sur un véritable album complet. Coincé entre deux générations, son problème est clairement d'ordre artistique : s'il revient avec un album trop axé sur ce qu'il sait déjà faire, avec des sonorités qui apparaitront forcément comme datées, il passera pour un ringard incapable de se mettre à l'heure du jour ; mais s'il se lance dans un projet trop ancré dans la tendance, et trop en rupture avec le rap qu'il a toujours representé, il se coupera d'une grande partie de son public. Ce fameux deuxième album solo du Rat Luciano continue donc à hanter les songes des auditeurs de rap français, et pourrait continuer à le faire jusqu'à son hypothétique sortie définitive.

 

Toujours dans le même ordre d'idées, les fans d'un autre rappeur légendaire, Salif, pourraient continuer à rêver éternellement de son fameux album-fantôme, qui ne sortira a priori jamais. Techniquement, le Boulogne Boy était tellement productif à une période qu'il pourrait avoir gardé des dizaines, voire des centaines de titres en stock. Sa retraite, jamais annoncée officiellement, n'a pourtant pas enterré les espoirs de ses anciens fans, qui rêveraient presque de voir un producteur véreux ou un label mal-intentionné déterrer ces trésors de guerre. Un peu comme quand Y&W ont annoncé la sortie du fameux Black Album de Nekfeu, constitué de vieux inédits enregistrés à une époque où il ne jouissait pas de sa notoriété actuelle.

 

 

 

Finalement, la solution pour éviter ce genre de mésaventures est peut-être celle des deux rappeurs les productifs du moment : Jul et Future. En publiant des dizaines de titres et de projets différents à longueur d'année, on imagine qu'ils ne laissent pas la moindre miette trainer dans leurs disques durs, et prendre la poussière en attendant une release improbable avec quelques années de retard. Jul n'aura peut-être jamais l'aura incroyable de Dr Dre, mais lui au moins sort ses albums à temps.

 

 


Crédit photo : Kevin Winter / Getty Images

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/ le 27 février 2017

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