De "Affirmative Action" à "Mask Rohff" : quand les français remixent les tubes du rap US

Par Genono / le 05 juin 2017
quand les français remixent les tubes du rap US
De tout temps, les rappeurs français se sont frottés aux plus gros sons US pour de bonnes et mauvaises raisons avec des résultats plus ou moins heureux qu'on vous rappelle dans ce dossier.

Fin mai, un titre intitulé Mask Rohff a fuité via une chaine Youtube. Remix du tube planétaire de Future, cette version française a divisé les auditeurs, entre fans satisfaits de ce titre-surprise sans grande prétention, et détracteurs contents de pouvoir enchainer les vannes sur Rohff. Et évidemment, comme à chaque fois que le vitriot ne fait pas l’unanimité, c’est Booba qui s’est éclaté le plus, par l’intermédiaire de son arme favorite : un post instagram.

 

Rohff n’est pourtant pas le seul rappeur français à avoir tenté sa reprise du titre de Future, puisque le Mask Off Challenge, initialement destiné aux musiciens mais rapidement récupéré par les rappeurs, a vu fleurir des remixs sur toute la planète –et par conséquent, aux quatre coins de la France.

 

Une vieille habitude

Mais Future est loin d’être le seul rappeur US à avoir stimulé la créativité des français : depuis la nuit des temps, les versions locales de morceaux américains pullulent dans l’hexagone. La plupart du temps, il ne s’agit que de simples faces B utilisées sur des mixtapes ou des freestyles (au hasard : Sadek, Alpha 5.20, ou Vald), au rapport plus ou moins évident avec le titre original –en dehors de l’instru, bien entendu. Parfois, il s’agit purement et simplement de plagiat non déclaré, avec prod, refrain, flow voire punchlines plus ou moins largement inspirées de titres anglophones déjà existants. Le remix, lui, reprend logiquement le titre –quitte à l’adapter-, et est généralement structuré de la même manière que l’original, avec le même refrain, les mêmes ponts, et parfois même les mêmes placements -en plus de la prod, évidemment. Finalement, c’est un peu le même principe que le plagiat, sauf que l’appropriation est clairement affirmée.

 

Les années Rozay

Avant de remixer Mask Off, Rohff s’était illustré en 2014 et 2015 en reprenant le We Dem Boyz de Wiz Khalifa, ou le Try Me de Dej Loaf. Il a également déjà repris un nombre incalculable de faces B, notamment sur sa mixtape Le Cauchemar du Rap Français, malgré une frontière toujours floue entre pur remix et simple récupération de la prod , que le rappeur s’est permis d’éluder à sa façon sur sa deuxième version de son morceau Le Pouvoir, posé sur l’instru de Push It avec un simple et efficace « j’te nique ta race sur Rick Ross » placé au beau milieu du refrain.

 

Si l’influence de Rozay sur le rap français a diminué ces dernières années, il fut un temps où la plupart de ses titres étaient systématiquement repris par nos têtes d’affiches. Une tendance qui a démarré en 2007, quand Booba a récupéré l’un des titres-phares de la deuxième moitié des années 2000, Hustlin’, pour l’intégrer à la tracklist de sa mixtape Autopsie Vol.2, en prenant le temps de poser un joli petit couplet pour l’occasion.

 

A partir de ce moment, un nombre incalculable de rappeurs français ont décidé de lancer leurs propres versions de titres comme BMF ou I’m a Boss, tandis qu’un Kaaris encore loin du haut de l’affiche reprenait Mafia Music en démontrant tout son potentiel de future grande star du rap français.

 

Répondre à une logique d'hyper-productivité

Autre rappeur à fort potentiel, Kekra a réalisé l’un des premiers coups d’éclat de sa jeune carrière en remixant le célèbre Power de Young Thug, et signant par la même occasion l’un des titres les plus appréciés de sa première mixtape, Freebase Vol.1, sortie en 2015. Grand consommateur de musique anglophone, le rappeur masqué avait déjà repris le Trap Queen de l’américain Fetty Wap quelques mois plus tôt, avant d’enchainer sur un remix de That’s not me de l’anglais Skepta. La preuve que l’on peut reprendre le titre d’un autre artiste tout en imposant sa propre identité au morceau. Evidemment, Kekra est loin d’être le seul français à avoir osé reprendre à sa sauce un titre de Thugga, puisque la plupart de ses derniers tubes connaissent une version française : Drown, Check ou encore Best Friend, et surtout Danny Glover.

 

La multiplication de ces remixes, qui pullulent désormais à chaque nouvelle sortie d’un gros titre US, obéit à la logique d’hyperproductivité qu’impose le rap actuel. Reprendre une prod déjà existante, avec éventuellement son refrain, ses adlibs, voire ses placements, demande bien moins d’efforts que la création d’un morceau original complet, où tout est à inventer –et donc d’offrir de nouveaux titres à son public à moindres frais.

 

Ce fonctionnement n’a pas toujours été la règle en France, où les versions françaises de tubes US ont longtemps été de simples featurings arrangés par les maisons de disques pour permettre aux rappeurs américains de toucher plus facilement le public d’ici. C’est ce type de mécanique qui a permis au Suprême NTM d’être convié à partager l’affiche avec Nas sur Affirmative Action, à Stomy Bugsy de se retrouver au milieu des Destiny’s Child, ou à Booba de côtoyer Rick Ross la première fois –avant d’avoir enfin son vrai featuring quelques années plus tard. A l’heure actuelle, les ricains n’ont même plus besoin d’effectuer ces démarches, puisque ce sont les français qui vont directement les chercher moyennant de belles sommes –mais c’est une autre histoire.

 

Une pratique à sens unique

Le titre Panda est un bon exemple de la tendance exacerbée des français à se ruer sur les possibilités d’enregistrer des remixes : Lefa, Bouda Tekass, XCLVSF, Sirsy, Busta Flex... les versions françaises du titre de Desiigner ont pullulé en quelques semaines, sans être toujours très convaincantes. Mais aucun de tous les tubes américains cités jusqu’ici n’a atteint le degré de viralité incroyable de Versace, des Migos –même si Mask Off en prend doucement le chemin. Probablement le titre le plus remixé de l’histoire de la musique, le phénomène a complètement explosé en 2013-allant même jusqu’à être repris par des pokemons ou d’étranges personnages.

Evidemment, nos petits frenchies se sont tous empressés de récupérer la prod de Zaytoven pour proposer leur propre version, avec plus ou moins d’originalité. Sadek, s’est par exemple rendu compte que la sonorité du mot « Versace » se rapprochait plus ou moins de celle de « les baiser », alors qu’elle se rapproche plutôt de « Vert Sachet » pour Kidja. Young Doggy et La Poisse ont préféré remplacer la célèbre méduse de la marque italienne par un alligator, tandis que Swaggman s’est évidemment lancé dans un « Versacey » remix. S’il est impossible de citer toutes les reprises de ce morceau, notons tout de même l’approche de Sidisid (Butter Bullets), qui conserve le nom de Versace dans le refrain, mais le fait cohabiter avec Ralph Lauren, sa marque fétiche. Une bonne manière de laisser l’empreinte du morceau original tout en y imprimant sa propre patte :

 

Si les français ont cette propension naturelle à aller chercher les tubes américains pour les remixer à leur sauce, on voit malheureusement très rarement l’inverse : hormis quelques artistes de seconde zone comme TTBNEZ (Chicago) reprenant Zoo de Kaaris, et l’exception Waka Flocka récupérant la prod de Repose en Paix avec dix ans de retard sans faire d’allusion au titre originel, aucune vraie star n’a jamais débarqué en balançant un remix du dernier titre de Jul ou Sofiane. Pourtant, un Tchikita chantonné par Future, ou un Marion-Maréchal scandé par Gucci Mane, avouez que ça aurait de la gueule...

 


Crédit photo : Capture d'écran - Où est Rohff ?

 

Par Genono / le 05 juin 2017

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