Davodka, rap cul-sec

Par Yérim Sar / le 16 novembre 2017
Davodka, rap cul-sec
On s’est pas foutus de votre gueule niveau titre. Le rappeur du XVIIIe arrondissement est revenu avec nous sur son parcours, ses motivations et son dernier album.

Avec la sortie le 3 novembre de son nouvel album Accusé de réflexion, le rappeur Davodka franchit un cap assez nouveau pour lui : l’exposition médiatique. Alors certes, on n’est pas en train de parler de prime-time à TF1, mais quand même. Rappelons que l’artiste préférait jusqu’ici rester assez discret, mais c’était avant tout une question de tempérament selon lui : « j'étais volontairement discret, médiatiquement parlant. C'est le 1er projet pour lequel je fais une vraie promo. Ca me saoulait avant de me montrer, j'étais plus réservé à une époque. » Posé dans les bureaux de Believe qui avec Musicast se charge de la distribution, le bonhomme s’apprête à enchaîner plusieurs interviews pour sa journée promo et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est loin de l’artiste stressé pour rien qui calcule absolument tout à l’avance. « Je m’entraîne pas à répondre aux interviews, moi c’est aléatoire, je te réponds instinctivement. Y’en a, on dirait presque qu’ils ont répété devant leur glace », rigole-t-il, toujours détendu.

 

La passion avant tout

S’il arrive à garder cet état d’esprit on ne peut plus naturel, c’est avant tout parce que le rap est un kif avant d’être un plan de carrière. Notre ami tombe dedans au début des années 2000, presque par hasard (« j'ai commencé en 2002-2003, des potes m'ont invité sur un morceau »). C’est d’ailleurs ce qui explique le côté très basique de son pseudo : « Davodka c'est très con, c'est pour mes origines russes, en gros on trinquait un soir avec un pote et il m'a sorti ça, je l'ai gardé. Je te cache pas que si j'avais dû choisir maintenant, je me serais pas appelé comme ça [rires] ».

On sent d’entrée chez le MC son goût pour le plaisir simple du freestyle entre potes, des nuits passées à gratter des rimes et de la fierté de poser one shot des longs couplets. C’est pourquoi il n’a pas immédiatement envisagé de chercher à vivre de sa musique. « Mon premier album solo était en téléchargement gratuit. Les fans ont insisté et m'ont donné de la force donc j'ai pressé 500 cd. Pour le second, je suis parti que sur le digital via la plateforme Zimbalam, puis j'ai fait des cd cartonnés... Là je me suis dit que j'allais voir avec Musicast pour accéder à plus d'exposition, une vraie distrib quoi. »

 

Le tout sans oublier sa première base : l’amour du freestyle, encore et encore. C’est vraiment là que l’artiste s’est formé et a gagné en assurance. « En open-mic, t’as pas un public lambda en face de toi, t’as des gars qui pratiquent. On est fair-play, mais c’est plus dur quoi. Je me suis entraîné longtemps tout seul chez moi avant, c’est clair. Y’a un côté compèt. »

Cependant on aurait tort de croire que l’on a affaire à quelqu’un qui se limite uniquement au kickage et qui serait par exemple incapable de construire des morceaux dignes de ce nom. Au contraire, au fil des albums et des EP, il a appris à se calmer sur le côté « assemblage de phrases et de punchlines » pour mieux se concentrer sur une écriture plus cohérente. « J’ai fait plus de thématiques. Vu que je fais aussi des prods, j'essayais vraiment d'écrire en fonction. Avant j'étais beaucoup plus freestyle, avec plein de phrases écrites à droite à gauche que tu finis par entasser dans un couplet. Là c'est l'inverse, j'essaie de suivre un déroulement d'un point A à un point B. Par exemple Flemme Olympique, avec ce côté dérision, ça s'est écrit tout seul vu que j'ai été un flemmard toute ma vie [rires] Pendant 5 piges j’ai rien foutu. Le thème Insomnie aussi : ça a fait partie de ma vie. A part 2-3 sons, tout le projet a été conçu comme ça. A l’époque, même Le Couteau dans la paix c’était vraiment un concentré de jeux de mot. Je l’ai écrit entre les attentats de Charlie et ceux du 13 novembre. C’était une période spéciale pour la France, ça m’a inspiré ce texte un peu misanthrope où je m’en prenais à l’humain à général. »

 

C’est aussi ce kif pour la musique au sens large qui a conduit Davodka à avoir une double casquette puisqu’il officie au micro mais également en tant que beatmaker. « c’est devenu une nécessité, mais aussi un vrai kif : c’était un gros point d’interrogation dans ma tête. Comment se crée une prod ? D’où sort la batterie, le rapport au sample, etc. J’ai commencé sur PC avec des logiciels de base, puis je me suis intéressé au côté artisanal, les samplers. J’étais sur une MPC2000XL, puis sampler Akai S950, histoire de donner du grain comme les instrus à l’ancienne. C’est un kif chez moi, tu tapes ta batterie, tu découvres les petits secrets de chaque machine. »

 

Influences

Le jeune homme se revendique MC au sens premier du terme, à savoir un kickeur qui se fixe pour mission de défoncer les instrus sans fioriture. Et d’aucuns l’auront remarqué, Davodka a une petite spécialité : les accélérations. La fameuse utilisation du « fast flow » à la française est toujours une garantie d’en mettre plein la vue lors d’un freestyle. Et bien entendu cela lui vient de ses premiers amours en tant qu’auditeur. « l’accélération c’est aussi le côté cainri avec Busta Rhymes, Twista, Tech-9, Eminem, Token... mais aussi Cyanure d’ATK qui en faisait beaucoup. J’aimais ce côté performer. Je me suis entraîné un nombre incalculable de fois sur Break Ya Neck, elle était pas facile à rentrer celle-là ! Et avant c’était une instru du Wu-Tang qui me servait un peu de brouillon, mais c’était pas aussi rapide. Dès le départ je voulais faire du rapide, et un pote m’a dit que ça passait limite mieux que quand je posais « lentement », donc ça m’est resté, depuis mes débuts. En plus en freestyle, ça fait son effet : le côté kickeur qui se donne à fond. Je suis un freestyleur de base, je kiffe ça plus que tout. »

 

Bien entendu, ne vous attendez pas à avoir uniquement de l’exercice de style morceaux après morceaux ; le MC connaît quand même les limites du procédé. « L’erreur à ne pas faire c’est perdre le fond en se bornant à rapper vite tout le temps. Mais sinon ça fait cet effet montagnes russes pour l’auditeur qui a l’impression d’être dans une attraction, sur scène c’est génial… Ambiance Europa Park [rires] »

L’autre élément fondateur dans le rap de Davodka c’est son appartenance à ce que l’on pourrait appeler l’école du XVIIIe. Un coin de Paris qui a vu naître un style de rap à la fois ancré dans la réalité du bitume de la capitale et dans une certaine forme d’engagement qui va bien au-delà. « Le rap de mon quartier a été très important pour moi : Assassin, Scred Connexion, l'école du XVIII, un peu engagé si on peut dire. Les accélérations de Squat à une époque en terme de flow ça m'a marqué même s’il n’était pas le seul ». Puis, difficile de ne pas évoquer le côté sombre et assez intransigeant de son style de rap. Pour cet aspect-là, c’est du côté à la fois français et US qu’il faut creuser : « Sinik m'a vraiment percuté avec Artiste Triste, Malsain, Dis-leur de ma part... Côté US, j'étais à fond dans Jedi Mind Tricks, Vinnie Paz, tout ça ».

 

L’avenir

En terme d’écriture le rap de Davodka est intrinsèquement lié à sa vie de tous les jours, c’est pourquoi il est amené à encore évoluer. En effet côté changement difficile de passer à côté du plus notable : le rappeur est désormais papa, et niveau inspi, ça change un peu la donne. « Avoir un fils a créé chez moi ce côté moins égoïste : avant j’écrivais pour moi tout seul. Je suis peut-être en train d’acquérir un peu plus de maturité dans les textes, pour le coup pas sur cet album là mais sur ce qui viendra plus tard. Comme je suis très inspiré par mon vécu, ça peut influer sur l’écriture, voire la direction artistique. On verra. »

 

Cette absence de calcul a cependant un désavantage qui peut donner des sueurs froides aux plus fidèles de ses fans dans la mesure où Davodka déclare tranquillement qu’il aurait pu arrêter la musique sur un coup de tête à plusieurs reprises. « Je suis capable d’arrêter après celui-là. J’ai des sons prêts qui attendent, des récents, d’autres qui datent d’il y a 4-5 ans… J’écris toujours un album comme si c’était le dernier, au cas où. Tout peut s’arrêter tout de suite, j’ai pas de plan de carrière, je prends mon kif en sachant que ça s’arrêtera un jour. Il y a encore 8 mois j’étais serveur, c’était obligatoire pour subvenir aux besoins de ma famille. Maintenant je suis à fond dans le son, je mise un peu dessus mais si ça marche pas c’est pas grave, je repartirai au charbon tranquillement. » Cela peut sembler faussement défaitiste mais quelque chose nous dit que la retraite n’est pas pour tout de suite et que de toute façon c’est ce côté spontané qui lui permet d’être le rappeur qu’il est devenu. Alors bon, hein, l’un dans l’autre, voilà quoi.

 


Crédit photo : Tarmack film

 

Par Yérim Sar / le 16 novembre 2017

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