Dans le Castro, c'est pas gay, Jeremy va se faire expulser

/ le 21 janvier 2014
Dans le Castro, c'est pas gay, Jérémy va se faire expulser
A San Francisco, aucun quartier n'est épargné par les ravages de la gentrification. Même dans le Castro, le bastion gay de Fog City, des habitants historiques sont menacés d'expulsion. C'est le cas de Jeremy. Un homosexuel sexagénaire, qui affiche presque 40 ans de vie dans le Castro, mais aujourd'hui il est prié de laisser la place aux techies.
 
Si il y a bien un quartier qui incarne l'âme de San Francisco, c'est le Castro. Le quartier gay, celui qui a vu l'émergence dans les années 70, d'une figure emblématique de la lutte pour l'égalité des droits : le conseiller municipal homosexuel, Harvey Milk.
 
© Benjamin Illy / Olivier Mirguet - Agence Vu
 
Jeremy Mykaels a connu la grande époque du Castro, il a connu Harvey Milk. Et la tragédie de son assassinat le 27 novembre 1978. Il était là, il y a 36 ans, lorsque des milliers de San-Franciscains se sont rassemblés une bougie à la main pour pleurer le premier élu gay des Etats-Unis et marcher à travers le Castro. C'était l'époque des mobilisations. Aujourd'hui c'est celle des expulsions.
 
Castro Street © Benjamin Illy
 
  
© Olivier Mirguet / Agence Vu

Le ghetto ne protège plus. Les spéculateurs immobiliers ont pris le Castro pour cible. Parmi les victimes, il y a donc Jeremy Mykaels, 63 ans. Un grand gaillard, un peu cassé, malade du SIDA, avec des jambes fatiguées et un dos capricieux. Il doit aussi se battre pour restrer dans son appartement au 460 Noe Street.

Jeremy bénéficie d'un loyer contrôlé. Il paye 943 dollars par mois. Avec sa pension d'invalidité comme seul revenu, c'est déjà cher. Mais son propriétaire a entrepris de vider l'immeuble de ses occupants, pour rénover et relouer le tout à prix exorbitant. Le loyer de Jeremy va tripler, aux environs de 3.000 dollars.

Pour l'heure, il bénéficie d'un sursis d'un an. Son avocat a réussi à faire annuler le premier arrêté d'expulsion pour vice de forme. Aujourd'hui des affiches ornent ses fenêtres : il invite les futurs locataires à boycotter son immeuble, rappelant aux passants le drame social qui se joue derrières ces murs.

 

 

L'interview de Jérémy Mykaels, habitant historique du Castro. Au micro de Benjamin Illy :

Jeremy Mykaels, dans son modeste deux pièces sur Noe Street, dans le Castro © Olivier Mirguet/Agence Vu

 

© Olivier Mirguet / Agence Vu
 
Jeremy Mykaels n'a pas de rancoeur envers les techies.
Il vise au-dessus. Il appelle les politiques à prendre leurs responsabilités face aux ravages de la gentrification :
 

Je ne blâme pas les techies de vouloir vivre près de leur lieu de travail. Je peux comprendre. Je pense plutôt que c'est à la ville ou à l'Etat de Californie de changer les lois pour protéger les gens qui ont vécu ici la plus grande partie de leur vie et qui veulent rester, parce c'est aussi leur ville !


 

 

 

 

Hélas, la tendance n'est pas vraiment à la protection des habitants historiques de San Francisco. Ni de Jeremy, ni des seniors gays qui ont fait les belles heures du Castro dans les années 70. La municipalité réfute le phénomène de "gentrification" mais parle de "revitalisation".

Une revitalisation coûteuse et réservée aux heureux barons de la Silicon Valley, comme Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, qui vient d'investir 10 millions de dollars dans une maison située à deux pas du Castro, sur Dolores Street.

La maison à 10 millions $ de Zuckerberg, sur Dolores Street. En plein travaux © Olivier Mirguet / Agence Vu

 

CASTRO / MISSION : même combat

A quelques blocs du Castro, s'étend le grand quartier hispanique de San Francisco : The Mission. Si on parle encore espagnol dans la rue, l'ambiance a changé depuis que les techies ont débarqué. Les ingénieurs de la Silicon Valley font de Mission le nouveau lieu branché de San Francisco. Quitte à brouiller son authenticité.

Sur Mission Street, le quartier latino, désormais peuplé de bobos © Olivier Mirguet / Agence Vu

 

 
Mission, le quartier des graffitis colorés © Olivier Mirguet / Agence Vu

 

       
Les techies consomment le quartier. Les anti-techies diront qu'ils le consument. Nous avons rencontré sur place des frenchies, Florian Jourda et Gaëtan Pennecot, deux cadres trentenaires très bien payés, salariés dans les plus grandes entreprises du net. Ils vivent là, depuis plusieurs années mais se mélangent peu avec les locaux. Ils connaissent mal la population historique de Mission. Florian Jourda le reconnait, indirectement :

Je vais me faire couper les cheveux chez un coiffeur d'origine mexicaine (...) à part ça je n'ai pas trop de contacts.


 

 

 

 

Balade dans le quartier de Mission, en pleine transformation avec Florian et Gaëtan. Reportage Benjamin Illy :

 

La gentrification de San Francisco ne fait que commencer. Après Twitter, qui a élu domicile dans le SOMA (South of Market), c'est maintenant Google qui envisage de s'installer au coeur de Mission. Un projet dévoilé très récemment, et qui ne devrait pas contribuer à faire baisser les tensions avec le voisinage.

 

Un chantier comme tant d'autres dans Mission © Olivier Mirguet / Agence Vu

Les autres reportages de la série "Ma Silicon Valley va craquer", à écouter ICI

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Reportage : Benjamin Illy, Le Mouv' - Photos : Olivier Mirguet / Agence Vu, Benjamin Illy

/ le 21 janvier 2014

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