Damso : qui est vraiment la révélation belge du 92i ?

Par Yérim Sar / le 07 juillet 2016
Damso : qui est vraiment la révélation belge du 92i ?
le 8 juillet sort "Batterie faible", premier album officiel du rappeur Damso, le jeune Belge repéré et signé par Booba. L'artiste revient sur son parcours, son style et donnes sa vision du game.

Dire que la mise en lumière de Damso a été rapide serait un euphémisme : un couplet posé sur le dernier album de Booba, une première partie à son concert de Bercy, et le voilà prêt à sortir son album le 8 juillet, auréolé de son statut de nouvel artiste 92i et tout ce qui va avec.

 

Pour le grand public, Damso est encore relativement inconnu. Dans ce que l'on peut presque appeler sa première carrière, il évoluait notamment au sein du collectif OPG (« j'en fais toujours partie, c’est à vie, ça » précise-t-il) et l'on peut trouver des sons et des clips sur youtube, éparpillés entre la chaîne du crew et celle du rappeur.

Comme d'autres, Damso fait partie de la nouvelle garde du rap belge mais a une particularité : il est à la fois MC et beatmaker. « J’ai commencé à être beatmaker à l’époque du logiciel HipHop eJay, c’était pourri (rires) enfin c’était bien mais pas assez complet. J’y connaissais rien, j’ai appris en appuyant sur tous les boutons. J’ai commencé à rapper sur mes instrus et je me suis amélioré petit à petit. Niveau influence, c’était Dre, Timbaland, Swizz Beatz, Scott Storch, c’était ma base. Aujourd’hui, je ne m’inspire plus trop de beatmakers… On m’a dit que la prod de Monde faisait très Travis Scott par exemple, pourtant c’est quelqu’un que j’écoute pas du tout. Si ça passe en club j’écoute et mon cerveau retient, mais je suis assez en retard finalement. Pareil pour les rappeurs d’ailleurs, mes potes me font écouter des trucs, je connais pas, ils trouvent que j’abuse… Si je dois faire du sport, je fais ma petite sélection sur livemixtape, mais dans mon téléphone j’ai rien. »

Si l'identité de l'artiste met évidemment du temps à se construire et s'affirmer, le style reste finalement assez constant. Notamment le côté très laidback du bonhomme, qui impose titre après titre un flow plutôt posé : l'interprétation, est presque toujours détendue. « Le côté un peu chill, même quand c’était sombre, je l’ai toujours eu, même si Cinéaste ou Ma putain, ça peut être hardcore dans les lyrics. C’est le côté agressif qui est venu progressivement. Maintenant je sais que la vie est sale, sévère, c’est dur pour tout le monde, avant ma vie c’était papa-maman (rires). Par contre j’ai toujours chantonné, toujours été à la cool. » Cela n'empêche pas le rappeur de maîtriser des accélérations quand il le faut, même si c'est une facette méconnue de son flow. Ainsi, ses nouveaux auditeurs ont été surpris par son passage énergique dans le freestyle aux côtés de Booba, Kalash et Niska. Pourtant, Damso avait déjà prouvé ses capacités à ce niveau dans les vieux morceaux Bang bang ou encore Publie partage promo. « Bien sûr, ça fait longtemps. J’ai commencé par le flow à la base, avant les punchlines. Mon truc dans l'écriture c’était le story telling, j’étais un peu influencé par Disiz. Et côté flow, c’était vraiment le côté exercice de style qui me plaisait, j’écoutais un truc de Gim’s qui accélérait, j’essayais d’aller encore plus vite derrière, de l’entraînement quoi. Mais les gens étaient pas au courant, effectivement, ça m’a surpris, parce que de mon point de vue je le faisais depuis longtemps. « Putain Damso tu sais aller vite ? » Mais allez écouter mes anciens sons les mecs ! J’étais fâché (rires). Ceci dit je n’ai pas fait d’accélération dans cet album, pour moi c’est plus un truc de freestyle. J’essaie de tester des nouveaux flows dans Batterie Faible, essayer de jongler avec le beat comme sur Exutoire. Dans l’album, j’ai envie que les lyrics soient accessibles à tous. »



 

Main de fer dans un gant de velours.

« C’est trop ça (rires), main de fer dans un gant de velours, j’avais oublié cette expression. C’est bien moi ouais. C’est ce que j’aime, surprendre, être cool dans le flow et balancer une rime ultra sale, prendre un peu l’auditeur par surprise. Les punchlines c’est de la la boxe un peu, faut étonner, comme ça après paf, le mec est KO. » En effet le côté « chill » de son rap se prolonge dans les textes où l'artiste n'hésite pas à faire preuve d'autodérision quand il le faut plutôt que de froncer les sourcils plus que de raison. « Je crois que le côté ironique a pas bougé, après c’est aussi l’époque. Je faisais des études, c’était plus cool… Peur d’être sobre, ça correspond au moment où je fumais et buvais beaucoup. Si demain j’ai une Lamborghini ou une vie de famille, forcément mes textes changeront... C’est marrant parce qu’on m’a jamais parlé de ces sons là, que je faisais avant. Mais si certains m'ont apprécié dans l'ironie sur Comment faire un tube, alors c'est clair qu'ils retrouveront ce qu'ils aiment sur Batterie Faible. »

Ainsi, il aligne sans complexe les références beaufs de télé franchouillarde (le « tu fais chier comme un mec qui te conseille à la salle » qui se mue en « tu fais chier comme Arthur au nouvel an » ; l'inattendu « je partirai jamais comme la tache de Jean-Luc Reichman dans les 12 coups de 12 heures »), à croire que Damso a écrit certains textes planté dans un salon de maison de retraite. « La tache de Reichmann, c’était un truc que j’avais remarqué et du coup c’est sorti là, parce que je l’avais en tête depuis très longtemps » note-t-il, hilare.

Autre spécificité qui le démarque, il n'oublie pas de ne pas se prendre lui-même au sérieux, comme le sympa je n'arrête pas de boire des litres car j'ai peur d'assumer sa vraie physionomie. Ça a l'air évident dit comme ça, mais des rappeurs qui clament ouvertement se taper des moches, ça ne court pas les rues en France. « Toujours placer des petites piques un peu marrantes. (rires) Même moi, ça me fait rire, donc c’est ça qui fait que je le garde et que j’enregistre le son comme ça, avec ces rimes là. Je me vois pas faire un son sérieux « oui, les petits frères, blablabla », ça m’intéresse pas. Un mec comme moi, 24 ans, qui donne déjà des conseils, pfff… Tais-toi, tu connais rien encore. »

 

Cette distance et ce refus du solennel dans certains textes peut presque faire penser que le rappeur s'interdit désormais certaines choses. On l'imagine mal rapper aujourd’hui « ma meuf me saoule depuis trop longtemps mais vu que je la kiffe je peux pas la quitter » comme sur le morceau Tout Oublier, mais il s'en défend. « Oh, Autotune c’est le même truc, mais… Bon, c’est plus trash. Mais je dis la vérité en fait ! Le public le sait pas forcément mais je parle vraiment de moi dans ce genre de rimes. Avec ma meuf, on cassait souvent, on se remettait ensemble, et ça m’a inspiré ce passage. Donc oui, y’a une évolution, mais en même temps, si je redisais ce genre de truc, ça voudrait dire que ma vie tourne en rond et que je vis tout le temps la même chose, donc autant que je me suicide parce que c’est pourri. »

Pour autant, il y a un aspect de son écriture que le rappeur tient à relativiser : les allusions à la sodomie, plus proche du running gag dans ses lyrics qu'autre chose. « La sodomie c’est plutôt une affinité littéraire en fait. Souvent quand tu parles du corps, l’auditeur visualise direct, que tu dises pénis, bouche, épaule, fesses, seins, orteil, ce que tu veux. Et avec la sodomie, t’as une image encore plus directe, plus dure, certains se disent wow il abuse, c’est ça que j’aime bien. Du coup ça facilite la punchline, tu t’amuses avec des calembours qui deviennent tout de suite super marquants pour l’auditeur. T’as l’image bien crue, c'est dégoûtant un peu, c’est ça qui est bien. »

 

 

« Besoin d'expérimenter »

Malgré sa jeunesse et, forcément, son nombre limité de projets, l'artiste donne déjà l'impression de vouloir le plus possible varier les plaisirs plutôt que de s'enfermer dans un seul registre ad vitam æternam. Beaucoup attendaient de Batterie Faible un enchaînement de bangers du moment, et pourtant ce n'est pas exactement le cas. « Mon inspi n'arrête pas de bouger. Si je faisais toujours de la trap ou à l’inverse un truc doux tout le temps, ça me ferait chier. J’ai besoin d’expérimenter, d’aller ailleurs. C’est aussi pour ça que je fais pas de prods pour d’autres gens. J’ai du mal à faire des trucs sur commande. Ça varie à chaque fois, quand je fais un beat, d’un jour à l’autre ce sera différent. Beautiful, Quotidien de baisé, Exutoire, Monde, c’est mes prods mais ça ne se ressemble même pas, tu peux croire que c’est des beatmakers différents. Je peux pas rester sur un style. D’ailleurs c’est au feeling, c’est aussi pour ça que j’ai fait appel à d’autres producteurs, pour varier un peu. Un son comme Que de la vie, le beat c’est pas mon truc, le mec est parti dans des basses de ouf ; en tant que beatmaker j’aurais pas pu le faire, donc rapper dessus est un défi. »

Ceux qui sont allergiques à l'autotune relèveront quand même l'utilisation du procédé, devenu un passage quasi obligé pour tout aspirant rappeur à hits de nos jours. Sauf que l'utilisation de Damso n'est pas tout à fait la même. « L’autotune c’est un kif, le côté voix trafiquée, j’aime depuis California Love en fait. » Bon, California Love c'était de la talkbox, mais ok. « Ah, ouais, avec le tuyau dans la bouche, je vois, ça tuait. Pour l’autotune en tant que tel, c’est plutôt T-Pain qui m’a fait kiffer. J’essaie de me rapprocher de ça. La déformation de la voix qui apporte quelque chose, j’aime. Pas la déformation de la voix du mec qui a peur de chanter. T-Pain sait chanter en réalité, mais veut combiner sa voix avec l’autotune. Si ça apporte quelque chose au morceau, je le mets sans hésitation, c’est pas pour essayer de combler un truc. »

 

Déterminé

Même s'il est la recrue la plus récente du 92i, Damso est finalement le plus rapide à sortir un album solo. Un paradoxe qui s'explique simplement par son plan d'attaque, qu'il avait déjà prévu en amont de toute signature. « C’est vrai que je suis le premier à sortir comme ça... Mais j’avais plein de sons en stock même si au final un seul est resté sur Batterie Faible. Ce qui s’est passé, c’est qu’après le concert à Bercy, j’étais bouillant, ça m’avait marqué, trop inspiré. Donc j’ai écrit, encore et encore. Et je voulais être prêt, avec un projet fini. Je voulais pas signer sans rien en réserve, pas d’ingé son, avec une maison de disques qui sert de baby-sitter. Non, moi je voulais arriver, je leur présente mon projet et ils gèrent que la promo et la distribution. » S'il y a bien une chose sur laquelle il ne transige pas, c'est le contrôle de sa musique, même s'il n'est pas (encore) à la tête de son propre label indé. « Tout ce qui est musique c’est moi. Je suis signé en contrat d’artiste avec 2-3 clauses spéciales pour garder mon indépendance musicale. C’est important. Je suis désolé, j’ai pitié pour les gens qui rappent un truc qui ne leur correspond pas… C’est la pire des choses. On peut me conseiller, je suis ouvert mais je deviendrais fou si on me forçait à changer des lyrics. »

Quant à ses collègues du 92i, le Bruxellois n'oublie pas de la jouer collectif ; on a pu le voir récemment en studio avec les Twinsmatic, mais aussi Shay, Siboy et Benash. « Ouais, c’est très chaud. On ne sait pas encore pour quel projet ça se profile… On a bossé pour le kif, pour plier des instrus. Franchement, on s’est donnés. »

 

 

Entre ambition et lucidité

Quand on se rend compte à quel point Damso fonctionne sur le mode « Do it yourself », on peut croire que l'intégration du 92i peut être à double tranchant pour lui ; d'un côté, l'exposition et le soutien de Booba et son armée de fans est une bénédiction, de l'autre, il y a le risque des comparaisons foireuses avec le rappeur de Boulogne et d'être vu éternellement comme « le petit de Booba ». Là encore, le Belge est particulièrement réaliste et n'a pas le temps pour de la fierté mal placée. « Bah non, je suis le petit à Booba, c’est la vérité. T’es pas connu, il te fait faire un feat, tu perces, il fait ta promo, ça va encore plus loin : t’es le petit à Booba, c’est tout. Ça me gêne même pas. Faut savoir rester à sa place, c’est hiérarchisé. Je vais pas faire le mec à brailler « nan, je me suis fait tout seul ». Je le dis dans un son : je me suis pas fait tout seul mais c’est tout seul que je vais me les faire ». C’est cool, Booba m’a mis en avant et donné la possibilité d’atteindre mes objectifs. Si je dois être le petit de quelqu’un c’est lui et personne d’autre. »

De la même façon, en termes de gestion de carrière, même s'il n'en est qu'au début, le MC a la tête sur les épaules. C'est ce qui explique que, même s'il était actif depuis quelques années, il a préféré jouer les perfectionnistes et attendre dans son coin plutôt que de foncer tête baissée. « Je devais sortir depuis longtemps mais je me sentais pas prêt. Donc j’ai fait le projet Salle d’attente, balancé gratuit sur Reverb Nation, qui comme son nom l’indique était juste là pour faire patienter. Les sons n’étaient pas encore au max de leur qualité, les conditions d’enregistrement n’étaient pas les meilleures, etc. » Du coup, c'est ce qui explique qu'une fois convaincu d'être prêt, Damso ne perde jamais de temps. « Je voulais faire une tape à la toute base, Batterie Faible était prévu comme ça, mais quand j’ai fait écouter les 3 ou 4 premiers sons, on m’a dit que c’était plutôt du niveau d’un album, donc j’ai enchaîné. Je me suis beaucoup plus investi dans le mix qu’avant, je m’intéresse aux tutos pour bien communiquer avec mon ingé et demander tel ou tel effet, etc. Je vois ça comme de l’entraînement aussi. Si un son n’est pas la hauteur, faut pas le mettre, je suis pas fan du remplissage. »

 

Autre donnée essentielle dont est conscient l'artiste, dès qu'un Belge est bon dans un domaine culturel, il devient assimilé Français : BD, acteurs, écrivains, c'est totalement ingrat mais c'est une habitude qui perdure. "Ouais, c’est pour ça que j’ai lancé Bruxelles Vie dès le début. Je voulais casser ça, pas moyen de tricher. Je suis pas un rappeur français désolé (rires). Je trouve qu’on mérite. Benny B c’était y’a plus de 20 ans non ? Bah voilà ça fait depuis ce temps là qu’on attend (rires) La lumière arrive sur nous maintenant, mais vu qu’on bosse depuis longtemps, on est prêts." A la question classique sur l'identité du rap belge et ses différences avec le rap français, Damso a un avis tranché : "je crois qu’on a ce côté trash mais plus arrondi, un côté cainri plus assumé. En Belgique au total ça parle 4 langues… Évoluer au milieu de gens qui parlent anglais, allemand et autres, ça t’oblige à t’ouvrir. J’étais choqué quand j’ai vu qu’ici des gens écoutaient exclusivement du rap français par exemple. Nous c’est pas ça du tout."

Reste un gros bemol à l'écoute de Batterie Faible : pas de rime sur Tintin au Congo, pour un rappeur belge originaire de Kinshasa c'est un peu décevant. « Ah ah, ça va arriver, t'inquiète pas. Sans doute pour la prochaine fois d'ailleurs... J’écris beaucoup, plus que je n’enregistre en fait. J’enregistre que des sons qui vont aller quelque part maintenant. Ça dépendra de la maison de disques, s’ils sont chauds. Là je retourne déjà en studio, je vais quand même prendre le temps parce que j’estime que je dois me dépasser."



 

Crédit photo : capture d'écran Youtube

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Par Yérim Sar / le 07 juillet 2016

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