Comment survivre financièrement dans le rap français en 2016 ?

Par Genono / le 01 août 2016
Comment gagner de l'argent dans le rap français en 2016 ?
Derrière le bling des pochettes et les millions de streams audio et vidéo, quelle est la réalité économique d'un artiste rap en France ? Quelles options choisir lorsque les ventes de disques ne suffisent pas ?... Voici les multiples réponses à ces questions "capitales".

Chaque semaine, c'est la même rengaine : diffusion des chiffres de ventes des derniers albums sortis, moqueries envers ces artistes qui écoulent moins de 1000 exemplaires alors qu'ils cumulent des millions de vues sur Youtube, et public impliqué comme si le chiffre d'affaires des différents disquaires retombait directement dans sa poche. Pire, depuis quelques semaines : les fameux "chiffres en première semaine" ont été remplacés par les "chiffres en milieu de semaine". En somme : on juge de la réussite d'un album sur ses 3 premiers jours d'exploitation. Dans une société qui a érigé la consommation frénétique en valeur absolue, l'éphémère s'est mué en norme pratique. Voir une œuvre artistique durer plus loin que l'instant durant lequel elle est consommée est un non-sens qui pose quelques questions sur le taux de chômage des archéologues censés étudier notre époque dans les prochains siècles.  

Cette dictature du chiffre pose surtout la question de la pertinence de continuer à vendre des disques, à l'heure où l'on s'oblige à convertir les compteurs de streaming en exemplaires vendus pour ne pas laisser les artistes de tout genre se ridiculiser devant la pauvresse de leurs scores hebdomadaires. En 2016, la situation est très simple : il y a d'un côté les très gros vendeurs, ceux pour qui être disque de platine est le fond de commerce –et ils sont si peu nombreux qu'il n'y a même pas de quoi composer une équipe de foot- ; et de l'autre, tout le reste du rap français, qui oscille entre 50 et 5000 ventes par projet, et passe la moitié de l'année à mentir sur ses revenus.  

Et puis, il faut bien comprendre une chose : pour l'artiste, 1000 exemplaires vendus en indépendant rapportent plus que 5000 vendus en maison de disques. Quand la proposition d'un grand label arrive, il faut donc bien prendre le temps de peser le pour et le contre : signature rime souvent avec budget intéressant pour les clips, la réalisation de l'album, et les featurings, mais aussi avec circuits promotionnels bien noyautés, et donc possibilités de ventes décuplées. Pourtant, les deals proposés par les maisons de disques sont parfois (ok, souvent) au désavantage du rappeur : soit en lui accordant un pourcentage minime sur les ventes et sur les streams ; soit en lui offrant une grosse avance, qu'il devra rembourser –en enchaînant les sorties et en se produisant en concerts ou showcases- en cas d'échec dans les bacs.  

 

Disque de Platine en autoprod, le jackpot absolu

Photo : Instagram Jul

 

Survivre avec les quelques miettes laissées par les ventes de disques est possible, évidemment, à condition de ne pas oublier d'actualiser son dossier chez Pôle Emploi chaque début de mois, afin de ne pas perdre ses indemnités. Il convient donc de chercher d'autres solutions de financement. S'entêter à espérer un hypothétique gros coup dans les bacs équivaut à remplir sa grille de loto frénétiquement à chaque tirage : aucune illusion de réussite ; énormément d’appelés pour peu d’élus ; mais beaucoup de tentatives désespérées malgré tout.  

Arrivé à un certain point, il faut alors se résoudre à ne considérer le rap que comme un hobby éventuellement lucratif, mais pas comme ressource principale, surtout quand on est père de famille, ou qu'on veut simplement manger de la viande de temps en temps. Les options pour arrondir ses fins de mois sont nombreuses, mais toutes soumises à une condition nécessaire : accepter la triste réalité concernant la condition précaire du métier de rappeur. Voici donc un petit tour d'horizon des possibilités offertes à nos artistes préférés.  

 

Showcaser à mort 

 

Pour beaucoup de rappeurs, c'est devenu la source de revenus principale, bien plus que les ventes de disques ou les diffusions en radio. Le showcase n'a quasiment que des avantages, et très peu d'inconvénients : plutôt court (de 30 minutes à une heure, en moyenne), facile à organiser, ne demandant pas de préparation particulière (à l'inverse d'un concert en bonne et due forme), lucratif, et avec quelques avantages annexes non-négligeables pour tout rappeur qui se respecte (un carré vip, 2-3 bouteilles offertes, quelques filles bien sélectionnées, et le tour est joué). Sur le plan des tarifs, c'est extrêmement variable, en fonction de la notoriété de l'artiste et de la taille du club dans lequel il joue.  

Revenus potentiels : Si un rappeur sans grande exposition peut largement survivre avec un showcase à 500 euros par semaine –ou au moins arrondir les fins de mois-, les plus gros vendeurs français (Booba, Maitre Gims, Lacrim) peuvent se permettre de réclamer des sommes à 5 chiffres et de poser quelques exigences en plus de leur cachet.  

 

Investir dans la pierre ou bien gérer sa petite fortune 

Difficile de démêler le vrai du faux dans la dernière interview de La Fouine pour Booska-P, mais au milieu de cet grand concours de WTF, un éclair de lucidité a parcouru la pièce : Fouiny affirme avoir investi la majorité de ses deniers dans la pierre. Nul besoin d'être un grand expert en finances pour comprendre que l'achat de biens immobiliers est l'un des investissements les plus sûrs à long terme. Alors, pour le rappeur lambda, difficile d'acquérir une quinzaine de lofts en plein Paris quand on peine à financer ses propres clips. Mais il s'agit d'être pragmatique : quelques disques vendus, ou une petite avance en maison de disques, permettent de s'assurer un matelas –donc un apport potentiel- qui aura bien plus d'intérêt que quelques Mathusalem dans une mauvaise boite de nuit.  

Revenus potentiels : Très variables et relatifs à l'investissement de départ, mais potentiellement exponentiels, que ce soit en s'assurant une rente mensuelle à travers la location, ou en tablant sur de belles plus-values à travers la revente de ses biens.  Être membre du 92i peut s’avérer un avantage décisif pour ruiner la concurrence, car il suffit de laisser trainer Booba en bas pour faire chuter le prix de l'immobilier.   

 

Avoir un vrai métier 

 

C'est très difficile à accepter pour l'égo surdimensionné de bien des rappeurs, mais quand la musique ne rapporte pas plus qu'un smic, ou n'assure que des revenus trop irréguliers, le meilleur moyen de vivre des fins de mois tranquilles est encore de se frayer un chemin dans le monde du travail. S'inscrire au Pôle Emploi, dans les agences d'intérim, passer des formations, des entretiens d'embauche. C'est d'ailleurs le cas de la grande majorité des rappeurs en France. Et comme les deux activités ne sont pas forcément aisément compatibles -enchainer un 9h-17h après une nuit en studio n'est pas l'idéal pour battre des records de rendement-, certains malins préfèrent alterner les deux. C'est notamment le cas de Flynt, un rappeur qui mise plus sur la qualité que sur la quantité, avec un rythme assez atypique : s'il travaille la majorité de l'année, il se met en pause à chaque sortie d'album, se concentrant sur l'écriture, l'enregistrement, les concerts et la promo pendant un temps limité.  

Revenus potentiels : du SMIC à 5000 euros mensuels, en fonction du niveau d'études, de la qualité du poste, et de sa capacité à gérer les primes et à négocier un 13ème mois.  

 

Se gaver sur les featurings 

 

Même si tout semble beau, doux et chaud, dans le petit monde du hip-hop, la réalité n'est qu'une affaire de business. Quand votre ex-rappeur préféré se retrouve en featuring avec une grosse star américaine, aucun mystère : il a posé une somme monumentale pour le convaincre –enfin, souvent, il n'a rien posé personnellement, il s'est juste demmerdé pour convaincre sa maison de disques. Même chose quand un rappeur français côté se retrouvé en featuring avec un parfait inconnu : ce n'est ni de la charité, ni une manière de donner de la force par pur bonté d'esprit. Le parfait inconnu a vidé son livret A pour s'offrir un petit feat avec son idole. Et pour un rappeur qui gère plutôt bien son image, les revenus potentiels sont tout à fait intéressants. Prenez le cas d'Alkpote, par exemple : ses derniers projets ont peiné à atteindre un petit millier d'exemplaires vendus mais grâce à son aura incroyable, il peut tranquillement négocier des couplets à plus de 2000 euros, voire un peu plus s'il doit apparaitre dans un clip.  

Revenus potentiels : Là encore, c'est très variable, en fonction de la notoriété de l'artiste. Certains couplets se négocient contre 50 euros ou un douze grammes, tandis que d'autres coutent le prix d'une Rolex. Les hommes naissent égaux en droits, mais pas les rappeurs.   

 

Se lancer dans des business parallèles et légaux

Photo : Wati-B.com

Pendant de nombreuses années, lancer sa propre marque de streetwear a été le leitmotiv absolu de la moitié des rappeurs français, persuadée qu’il y avait forcément une belle part de gâteau à se tailler dans ce business. Mais hormis quelques cas rarissimes, la plupart ont fini par mettre la clé sous la porte. En revanche, quelques personnages plus inspirés ont profité de leur notoriété pour se lancer dans des activités un brin plus originales : édition de DVD de sport (MC Jean Gab1), commercialisation de boissons non alcoolisées (Wati B), ouverture de salons de tatouage (Sinik), ou de structure d’édition littéraire (Lucio Bukowski) ... l’entreprenariat, un éventail d’activités formidable.

Revenus potentiels : de quelques centaines d’euros pour les DVD à plusieurs centaines de milliers d’euros pour les boissons.

 

Profiter du rap pour assurer sa reconversion 

Le rap peut parfois se révéler un parfait tremplin vers d'autres activités potentiellement plus respectables. Pour les têtes d'affiches, finir dans le cinéma ou la télévision est souvent un cheminement assez logique (Joeystarr, Kaaris, La Fouine…) mais pas forcément accessible aux rappeurs moins exposés. Certains s'en sortent tout de même très bien en se servant de leur expérience d'artiste pour se tourner vers la radio (Driver, Akhenaton, Jacky Brown), la littérature (MC Jean Gab1), la presse (La Rumeur) la production (Canardo) ou la télé-réalité (Youssoupha, Alibi Montana...). D'autres se tournent vers des activités pragmatiques plutôt que vers l'artistique, tout en restant liés au domaine de la musique comme par exemple les membres de la Scred Connexion, qui ont ouvert une boutique dédiée à l'univers du hip-hop (disques, textile, produits dérivés, accessoires) en plein Paris.  

Revenus potentiels : De 0 à 100.000 en 4 secondes.  

 

 


 

Crédit photo :  Tony Barson / Getty Images

 

 

Par Genono / le 01 août 2016

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