Comment DJ Khaled est devenu le Maître des clés

Par Yérim Sar / le 21 juillet 2016
Comment DJ Khaled est devenu le Maître des clés
En ces périodes de terreur et d'amalgame, il était plus que temps de recentrer le débat en rappelant que le mec le plus plus cool du rap game US actuel est un arabe barbu en surpoids.

On l'entend partout, on le voit partout, et ce n'est apparemment pas prêt de s'arrêter. Clips, émissions de radio, sans oublier son dernier album, DJ Khaled est omniprésent. Presque toutes ses apparitions, que ce soit à la TV US ou sur les réseaux sociaux, deviennent cultes tant le bonhomme a développé une image de star un peu cinglée sur les bords. Une ascension assez unique qui mérite qu'on s'y attarde. Qui est vraiment cet étrange personnage qui fascine certains et consternent les autres ?

 Un vrai amoureux de hip hop

Ce n'est sans doute pas ce qui saute aux yeux aujourd'hui, mais lorsque l'on revient sur son parcours, c'est une évidence : DJ Khaled est un passionné. Khaled Mohamed Khaled a tenté sa chance dans la danse à une lointaine époque où les chicken wings n'étaient pas encore son premier amour. Puis a commencé sa carrière de DJ, et le moins que l'on puisse dire c'est que l'ami est déterminé. Il se bâtit assez vite une réputation grâce à sa personnalité hors-norme, et décroche logiquement des postes d'animateurs radio. Uncle Luke des 2 Live Crew le repère et le choisit pour présenter son show radio à ses côtés en 98. Khaled n'est pas du genre à s’encroûter et avant de s'établir à Miami, il est passé par la Nouvelle Orléans où il travaillait dans un magasin de disque où il a par exemple assisté à la première rencontre entre Birdman et Lil Wayne ; on l'a vu en Jamaïque en tant que DJ, où il a tissé des liens avec la famille Marley ; c'est également sur l'île qu'il a battu Wyclef Jean lors d'une battle de DJ. C'est une période révolue à présent mais il a réellement été beatmaker à ses heures, que ce soit pour Fat Joe, Terror Squad ou encore Fabolous. Depuis, il s'est éloigné des machines mais cela ne l'empêche pas d'être productif puisqu'il a sorti presque un album par an depuis 2006, et à cela s'ajoute une quantité impressionnante de singles. Normal : il s'est orienté vers une place de producteur qui orchestre tous ses morceaux, du choix de beat aux featurings, dans une seule optique : accoucher d'un hit qui fait le tour des clubs et des radios.

Il a toujours été gentiment timbré

Sur le papier, DJ Khaled avait tout pour être une sorte d'équivalent de DJ Drama, version Miami. Sauf que sa personnalité bigger than life le place d'office dans un rôle d'entertainer qu'il assume comme personne. Entre mégalomanie et passion pour le mauvais goût (qui connaît quand même des limites : il s'appelait à la base Arab Attack mais a lâché le pseudo après le 11 septembre), il ne s'est jamais contenté d'être un simple DJ ou producteur. Non, Khaled a systématiquement beuglé son nom dans chacun de ses sons, depuis le premier album. Les plus attentifs pouvaient déjà repérer son côté extravagant grâce à plusieurs détails. Comme quand, alors que le grand public ne le connaissait pas, il se mettait quand même en avant dans un clip en ajoutant une intro live où il s'adresse à la foule.

 

Même chose lorsqu'il fait irruption sur scène aux MTV Awards ou Source Awards : les stigmates sont déjà là, moitié Lil Jon, moitié Monsieur Loyal du cirque Pinder. Il a cependant fallu attendre le clip Karaoke de T-Pain pour que la folie du personnage soit pleinement exploitée aux yeux du monde. Le chanteur l'utilise carrément comme un running gag absurde : DJ Khaled interpelle des vieux et des clients d'un bar karaoké ringard en leur hurlant dessus et en les appelant nigga. Une star est née.

 

En outre, que ce soit en public ou en privé, rien ne change pour lui : il est constamment en train de faire le show, la preuve avec ce savoureux moment où il fait foirer le tournage d'une scène de clip en aspergeant French Montana et Meek Mill de champagne alors qu'ils n'en demandaient pas tant. Bref Khaled ne s'est pas « transformé » en bête de foire avec le succès. Ça a toujours été un fou furieux. Ce n'est pas du tout l'archétype du gars qui met tout un film à se rendre compte de son potentiel de héros. Au contraire, c'est le personnage auquel on ne prête pas trop attention et qui se révèle incroyablement barré dès qu'on s'intéresse de près à lui, comme le concierge dans Scrubs, jusqu'à ce qu'on se dise que finalement il aurait dû être le centre du show depuis le début. M'enfin c'est pas le sujet, même si c'est une bonne transition pour la suite.

 

C'est lui la star de ses morceaux, plus les rappeurs

Ce n'était évidemment pas le cas dès le départ. Il y a une petite différence entre ce qu'il fait aujourd'hui et sa -très relative- discrétion période I'm so hood, par exemple. Mais l'inversion des rôles est arrivée bien plus vite que pour d'autres producteurs. Le parcours est classique, au début ce sont uniquement les combinaisons de têtes d'affiche qui attirent l’œil.

 

Sauf que Khaled est si exubérant qu'on ne peut s'empêcher de le prendre en compte : en réalité vous n'avez pas le choix tellement il se met systématiquement en avant. Du coup, le bonhomme exaspère une partie du public qui ne comprend absolument pas son utilité (même si objectivement ces featurings n'existeraient tout simplement pas sans son acharnement personnel). Les autres le prennent en sympathie, avant tout parce qu'il est très, très drôle et que ses gimmicks (« We the best », toutes les tirades sur le fait d'être un winner, etc) répétés jusqu'à plus soif, s'enfoncent à coups de bélier dans les cerveaux des auditeurs. Il est désormais une figure incontournable de Miami, d'ailleurs il n'est pas rare que des rappeurs qui tournent leur clip dans la ville le fassent apparaître même s'il n'a rien à voir avec le morceau : il est devenu une mascotte en bonne et due forme, synonyme de détente, fun et réussite.

Le plus bel exemple de son côté bulldozer qui ne laisse de la place à personne, c'est Hold You Down. Concrètement, le DJ invite quatre pointure du RnB (Chris Brown, August Alsina, Future, Jeremih) pour un single de lover. Ça devrait suffire. Sauf qu'il est le seul à vouloir et surtout pouvoir malgré tout monopoliser 45 secondes en plein milieu du clip pour sortir un énième discours allumé à une demoiselle. Et c'est évidemment ce que tout le monde a retenu de la vidéo, car c'est le meilleur passage.

 

Il cultive son image perchée

Concrètement, DJ Khaled ne partait pas forcément avec toutes les cartes en main : un énergumène qui ressemble au type qui vous donne une mission dans GTA et qui crie la même chose dans tous ses morceaux, sur le papier, c'est moyen. Mais au fil du temps, il est devenu une sorte d'attraction qui retient l'attention, pour le meilleur et pour le pire. On ne compte plus ses frasques, comme sa demande en mariage à Nicki Minaj sur MTV, qui s'est révélée quelques jours après être une sorte de pub décalée pour le single I wanna be with you.

 

Mais aussi le moment où il a prétendu que son tube était tellement téléchargé qu'il avait fait exploser les serveurs d'iTunes et qu'il était au téléphone avec le « CEO d'iTunes » pour qu'il « ajoute des serveurs plus puissants ». C'était une sorte de triplé niveau n'importe quoi puisque le nombre de téléchargements n'étaient pas du tout le plus élevé dans l'histoire d'iTunes, qu'il n'existe aucun CEO d'iTunes et qu'il n'y a évidemment pas de serveurs de secours plus puissants que ceux utilisés en temps normal.

Forcément, dur de ne pas évoquer son sens de la mise en scène. Lorsque son single Hold You Down est classé numéro 1, Khaled fait une vidéo de 12 minutes pour l'occasion, et c'est, sans surprise, tout bonnement épique. Entre l'extrait de sa sextape qui arrive dans les premières minutes sans qu'on sache bien pourquoi, sa façon de répéter à tout bout de champ qu'il est numéro 1, son enthousiasme enfantin, ses activités (scooter des mers, petits déjeuner, tout y passe), rien ne vous sera épargné.

 

 

 

Combiné aux réseaux sociaux, le personnage acquiert vite une aura inégalée, qui dépasse sa simple notoriété musicale. Si DJ Khaled est Obélix, DJ Khaled sur Snapchat, c'est Obélix qui replonge dans la potion magique : une machine de guerre au service du divertissement. Il a habitué ses fans à différents repères et rituels folklos : sa façon de faire allégeance à la statue de lion dans son jardin, les compliments à son chef cuistot personnel, son amour pour ses plantes, ses références constantes à ceux qui s'opposent à son ascension (désignés simplement par « they »), les différentes clés du succès qu'il ne cesse de distiller à coups d'aphorismes lunaires, et bien sûr, son jet ski. C'est avec ce dernier que le DJ connaîtra une aventure qui a défrayé la chronique fin 2015, détaillant en direct son périple après s'être perdu au large, de nuit, jusqu'à ce qu'il retrouve son chemin. Même dans cette situation, il continuait de parler comme à son habitude (« the key is to... » etc), à coups de conseils tous plus loufoques les uns que les autres. Autant dire que niveau entertainment, suspense et intensité, on était largement au-dessus du final de Walking Dead.

 

Contrairement à un Fifty qui s'amuse avec ses fans mais reste dans le jeu assumé, Khaled joue la carte de l'innocence totale à chaque seconde. Quand il est heureux et béat devant un repas, sa maison ou un yacht, ce n'est pas du chiqué pour ce fils d'immigrés palestiniens qui, à ses débuts, enchaînait les petits boulots et dormait dans sa voiture. Autre spécificité : il ne laisse aucune place à la négativité. D'ailleurs, quand 50 Cent s'en était pris à lui avec un morceau puis une vidéo de menaces (où il disait connaître l'adresse de sa mère), Khaled avait dit qu'il ne voulait pas répondre et au niveau image, tout le monde avait finalement trouvé que Fifty avait été un peu loin tant son « adversaire » semblait inoffensif et tout gentil.

 

Il n'y a pas d'équivalent français d'un DJ Khaled mais son utilisation des réseaux et sa façon de tout dire à ses fans en toute simili-transparence le rapproche un peu d'un Jul, sauf que l'Américain est parfaitement conscient de la grosse partie du public qui le prend au 2nd degré. Du coup il devient une sorte d'auto-générateur de memes et détournements divers des internautes, qui sont plus dans l'humour absurde que la moquerie. Outre-atlantique on le surnomme le « walking meme » ou « human meme » et c'est mérité : Khaled est une usine à gifs sur pattes. Que ce soit dans le documentaire Noisey Miami, il se différencie des autres guests : à chaque fois, il est le seul dont on ne sait pas du tout s'il joue ou est sérieux. Ainsi, dans Popstar Never Stop Never Stopping, le film des humoristes de Lonely Island, alors que tous les autres cameos de stars (Nas, 50 Cent, Mariah Carey, Usher...) sont clairement dans l'absurde et la parodie, Khaled a notamment une intervention où il dit en décrivant le chanteur imaginaire héros du film « il a trouvé son slogan, sa phrase d'accroche. Il peut donc conquérir le monde, car quand tu as une phrase d'accroche, tout le monde s'accroche à ta phrase ». C'est typiquement un truc qu'il aurait pu dire en interview dans le monde réel le plus naturellement du monde. De fait, Khaled ne sort jamais de son personnage. Fatalement, au pays où le spectacle est roi, cela ne pouvait passer inaperçu.

 

Il est à son apogée à tous les niveaux

Si l'on pouvait douter de la réussite du style de Khaled, le temps permet de se rendre à l'évidence. « All I do is win » est maintenant plus qu'un slogan hurlé au micro, c'est une réalité.

D'abord parce que son côté viral a été adoubé par tout le monde, des internautes rigolards aux patrons de Snapchat. Le DJ les aurait rencontrés, et le magazine Bloomberg l'a carrément mis en couverture pour illustrer l'ascension du réseau.

Son sens de la formule WTF l'a amené à faire une vidéo de discours de motivation, discipline très prisée aux USA, sauf que la sienne est au moins aussi drôle que celle de Shia Labeouf.

 

Et on ne résiste pas au plaisir de vous montrer la parodie de la parodie, où Khaled prodigue ses précieux conseils à... Jeb Bush (oui, LE Jeb Bush, frère de son frère et fils de son père).

 

C'était Jimmy Kimmel qui était à l'origine de l'idée, et le potentiel comique du DJ lui a apparemment tapé dans l'oeil puisqu'il a multiplié les séquences en sa compagnie. Courtisé par les médias, il a été interviewé par à peu près tout le monde, y compris Larry King et le magazine économique de référence Forbes. Quoi de plus normal après tout pour celui qui a multiplié les deals juteux en 2016 ? Avec Apple Music depuis février, il a son émission We The Best Radio sur Beats 1 où il a présenté des albums en exclusivité mondiale, c'est lui qui est devenu officiellement leur homme sandwich à coups de pubs ironiques où il continue son one-man show perpétuel, aux côtés de Naomi Campbell ou encore Ray Liotta.

 

Ce n'est pas tout : il a également signé avec l'agence prestigieuse UTA ainsi que Roc Nation au niveau management. Pas étonnant à ce que ce soit lui qui fasse la première partie de la tournée de Beyonce ou encore qu'il revienne avec un single aux côtés de Jay-Z et Future.

 

Cerise sur le gâteau, il aurait eu une discussion avec Obama et depuis mai dernier, on a découvert qu'il ressemble à la version réaliste de Jésus.

 

Du coup, les innombrables « clés du succès » qu'il ne cesse de prodiguer ne seraient-elles pas le meilleur moyen d'accéder à la sagesse et au bonheur ? En voyant ce qu'il répondait à Noisey quand on lui demandait « comment gérer cette terreur existentielle qui ronge nos vies dans ce monde moderne », ce n'est pas impossible : « C'est un monde froid. J'ai toujours dit qu'il fallait se couvrir, même en été, et la clé est de bien se sécher le dos après la douche, aussi. Nous vivons dans un monde froid, et il ne faut pas attraper la grippe. Mais si le monde est froid, ne vous faites pas avoir par le piège du froid, c'est à dire se laisser abattre. Vous êtes censés vous élever et accueillir les bénédictions que Dieu nous a données. Le monde est froid, il est dur, mais au bout du compte c'est à nous d'y apporter la joie. La joie, c'est ce que nous avons dans la vie. Nous respirons, et ça signifie que nous pouvons accomplir tout ce que nous voulons. Alors il est peut-être froid, mais nous allons passer outre. »

DJ Khaled. Un homme. Un style. Un mythe.

 

 



 

Crédits photos : Getty Images, Twitter, Snapchat

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