Comment décoder une interview de rappeur : le guide

Par Genono / le 25 juillet 2016
Guide pour bien comprendre une interview de rappeur
Plutôt mal à l’aise sur les plateaux de télévision pendant les années 90, les rappeurs ont vite appris à maitriser certains codes de communication. En quelques années, nos artistes favoris sont donc devenus de véritables politiciens : réponses huilées, interviews en pilote automatique, et langue de bois obligatoire.

Avant l'avènement de Youtube et des webzines spécialisés, pour tomber sur l'interview d'un rappeur, il fallait soit compter sur un coup de bol pendant un zapping télévisuel, soit prévoir un budget monstre pour l’achat frénétique de magazines spécialisés malheureusement pas toujours trouvables. Deux décennies plus tard, la donne a complètement changé : à chaque sortie d’album, chaque rappeur comptabilise plus d’interviews que de chansons. Résultat, tout le monde se retrouve à poser les mêmes questions et à entendre les mêmes réponses, dans un grand concours d’insipidité médiatique et promotionnelle.

Pourtant, il y a toujours quelque chose à tirer de ces entrevues, à condition de savoir bien maitriser quelques règles de base : choisir les bons journalistes, apprendre à lire entre les lignes, et surtout, ne jamais se fier aux titres des interviews.

 

Rire, toujours. Pleurer, jamais.

Regarder une interview peut parfois s’avérer très drôle ou complètement déprimant, selon l’humeur de l’interviewé et la pertinence de l’intervieweur. Reste à savoir refuser la déprime, et voir la vie côté soleil.

Ce que le spectateur doit faire : Deux possibilités. Soit se sentir mal à l’aise, attendre péniblement la fin, et être gêné. Soit se dire que l'artiste est un vrai génie, capable de ridiculiser n’importe quel intervieweur, et rire de bout en bout. Spoiler : la deuxième option est la meilleure.

Ce que le rappeur doit faire : Rien de plus, rien de moins. Attitude parfaite : aucun respect de l'intervieweur, du média, et des auditeurs. Des réponses qui n'en sont pas, à demi-voix, avec une attitude verbale et corporelle qui hurle : NE ME PARLEZ PAS. Du grand art.

Ce que l'intervieweur doit faire : Deux-trois règles élémentaires permettent de ne pas tomber dans l'embarras : préparer l'interview, se renseigner un peu sur l'artiste, poser des questions pertinentes. En somme : respecter l'artiste et les auditeurs.

La phrase à retenir : "Présente-toi, pour les gens qui ne te connaissent pas" - "Bah, Jorrdee".


Ne pas se contenter de regarder les interviews (écouter la musique, aussi)

Bien des rappeurs sont clairement nuls en interview -ou disons, peu dignes d’intérêt-, mais certains excellent dans cet exercice, au point de faire passer la musique au second plan.


Ce que le spectateur doit faire : 1. Fermer la porte de son bureau / coucher ses enfants / éloigner les personnes sensibles ; 2. Regarder/écouter/lire, et en ressortir grandi.

Ce que le rappeur doit faire : Arrêter les interviews. Alkpote est tellement bon dans cet exercice que tout le monde finit par oublier qu'il est un rappeur hors-pair. Quelle tristesse.

Ce que l'intervieweur doit faire : Laisser Alk dérouler. Le relancer régulièrement pour faire durer le plaisir, parce qu'il n'est pas forcément le mec le plus loquace du monde. Eventuellement, essayer de mettre une réserve sur ses propos polémiques afin de ne pas griller sa propre carrière de journaliste.

La phrase à retenir : "Les gens veulent plus que le slip, ils veulent l'anus. J'suis prêt à donner mon slip, mais pas mon anus."

 

Ne pas espérer une interview qui n'arrivera jamais

En deux mots (« pas d’interview ») et un disque d’or, PNL a prouvé qu’éviter de s’afficher en interview était le meilleur moyen de :
1. Ne pas se rendre ennuyeux
2. Intriguer le public
3. Ne pas perdre son temps à répondre à des questions bateau.

Ce que le spectateur doit faire : Eviter de se faire de fausses illusions en rêvant de voir Tonton Marcel filmer les semelles Vuitton d'Ademo.

Ce que le rappeur doit faire : Ne JAMAIS accepter la moindre interview.

Ce que les intervieweurs doivent faire : Réunir une somme à six chiffres pour convaincre N.O.S et Ademo de se prêter au jeu des questions-réponses. Et encore, pas sûr que ce soit suffisant.

La phrase à retenir : Le silence n'est pas un oubli.


Un bon intervieweur doit savoir tacler de temps à autre

Le combo langue de bois du rappeur + langue de velours du journaliste étant le meilleur moyen de se retrouver avec une interview insipide et des propos plats comme notre planète vue par B.O.B, un bon petit tacle de temps à autre ne fait de mal à personne, et oblige le rappeur à rester vif et à ne pas tomber dans la mollesse discursive.

 

Ce que le spectateur doit faire : Ne pas prendre parti, et apprécier la joute verbale comme un spectateur neutre apprécie une belle finale d'Europa League : par simple amour du sport.

Ce que le rappeur doit faire : Rester à l'affut, ne pas faire la moindre erreur, ne jamais s'aventurer sur un terrain sans une connaissance parfaite des risques. En somme : joue-la comme Rui Patricio. On est en plein dans une partie de poker, et ce n'est pas forcément celui qui a le meilleur jeu qui l'emporte à la fin, mais celui qui bluffe le mieux.

Ce que l'intervieweur doit faire : Bien doser ses offensives. Tacler le rappeur en face, oui, mais sans trop lui rentrer dedans non plus –on a quand même affaire à Rohff, pas le mec le moins impulsif du monde, toujours devant quand y'a embrouille. La remarque sur Migos est un modèle de justesse offensive : une entrée en matière très diplomatique en guise de préliminaires, insistant sur le caractère nécessaire de la remarque ("J'suis obligé d'intervenir sur un truc") ; puis un deuxième petit coup de diplomatie, avec ce "t'es au courant que ?" qui s'apparente à un acte totalement désintéressé pour enrichir la culture de son interlocuteur ; et enfin, le coup fatal pour désarçonner l'interviewé, en assenant une vérité aussi brute qu'indéniable : Migos n'est pas un rappeur, mais un groupe.

La phrase à retenir : "Ouai ok, ok, si tu veux."

 

Zemmour avait au moins le mérite de nous faire marrer.

Rien de personnel contre ces gens, mais il faut vraiment arrêter d’inviter des rappeurs pour les traiter comme des moins que rien. Tacler, ok, c’est important (cf point précédent), mais démolir (même quand le mec en face le mérite) sans la moindre nuance, c’est une perte de temps et d’énergie incroyable. Aimez-vous les uns les autres.

 

Ce que le spectateur doit faire : Ne pas tomber dans le panneau. Bon, c'est pas bien difficile mais à une heure du matin, avec un coup dans le nez et un cerveau absorbé par la lumière bleue de son smartphone, on peut se laisser piéger.

Ce que le rappeur doit faire : Tout, mais pas ça.  On ne sourit pas à un mec qui vous considère comme le dernier des abrutis, et qui vous jette autant de mépris à la gueule d'un simple regard.

Ce que l'intervieweur doit faire : Ranger cet air condescendant au fond de son rectum, pour commencer. Poser quelques questions à propos de musique, si possible. Faire quelques efforts pour arrêter de traiter les gens comme des moins que rien. Arrêter de réaliser des films avec Franck Dubosc.

La phrase à retenir : "J'ai fait le tour de la France, je suis passé par de grandes villes comme de petites villes, j'ai rencontré les français, et j'ai vu leur détresse".

 

Arrêter de regarder des interviews par des mecs qui pensent encore que "zyva" a déjà fait partie du vocabulaire d'une personne réelle

Les rappeurs à la télévision, c’est souvent de grands moments de détresse pour tout le monde (le rappeur, le présentateur, et le public), mais c’est, semble-t-il, un mal nécessaire. Le rappeur fait sa promo, la chaine vieillissante engrange des parts de marché chez les jeunes, et le public allège un peu son cerveau de quelques neurones.


Ce que le spectateur doit faire : Généralement, quand on voit Booba apparaitre sur une grande chaine, dans une émission de grande écoute, on est content, et on se dit que pour une fois, la télévision sert à quelque chose. Puis le présentateur fout une casquette à l'envers et se met à parler en verlan. Ce qu'il reste donc à faire : éteindre son poste, se lancer dans le journalisme, et se fixer pour objectif de prendre la place de tous ces gens.

Ce que le rappeur doit faire :
1. Prendre son mal en patience, et terminer l'émission sans tomber dans le jeu de la bouffonisation télévisuelle;
2. Ne plus poser son pied sur ce genre de plateau ;
3. Lancer son propre média, y recruter des gens compétents.
4. Faire attention aux dos d'âne quand on roule en Lamborghini.

Ce que l'intervieweur doit faire : Regarder en haut à droite de son calendrier, et se rendre compte qu'on est en 2016. Les sketchs des Inconnus, c'est terminé depuis vingt-cinq ans.

La phrase à retenir : "Que signifie bitch ?" "Bah, salope"

 


Crédits photos : Captures écran YouTube

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Par Genono / le 25 juillet 2016

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