Comment bien vieillir dans le rap français ?

Par Genono / le 09 mai 2016
Comment bien vieillir dans le rap ?
La question est récurrente dans le rap : comment rester pertinent dans un genre musical où la nouveauté semble primer ? Existe-t-il un elixir de jouvence pour se maintenir au sommet lorsqu'on a la quarantaine et plus ? Et qui s'en sort le mieux ?

"Est-ce que vieillir consiste à développer une parodie de soi ?", demandait Yasmine Reza dans l'un de ses premiers romans, Une Désolation. Une interrogation éminemment pertinente, qui trouve un assourdissant écho quand on prend la peine de l'appliquer au rap-game. Des vieux anti-système ont fini complotistes, les nihilistes sont devenus dépressifs, et les plus cool et smooth n'ont gardé que mollesse et nonchalance. Condamnés à répéter inlassablement les mêmes schémas, ou à reprendre des titres vieux de vingt ans pour continuer à exister, les rappeurs français ont, dans leur grande majorité, d'extrêmes difficultés à se renouveler passé un certain âge, et une disposition à rester figés dans l'empreinte de leur gloire passée.

Mais comme le temps fait son oeuvre, et qu'un routard proche de la cinquantaine n'a plus l'insouciance ni l'énergie d'un chauffard à peine majeur, on finit par se mentir à soi-même. On n'assume pas d'avoir écrit des choses qui ont été le reflet d'une époque, mais qui ne sont plus vraies aujourd'hui. On n'assume pas de ne pas avoir su donner à la suite de sa carrière le même élan artistique formidable qu'à ses débuts. Alors, on force le trait, pour le faire revenir à son état originel. Mais les rides ne s'effacent pas, et les rhumatismes non plus. Comme pour aller dans le sens de Rust Cohle, pour qui "time is a flat circle", nos amis rappeurs s'évertuent donc à refaire encore et encore les mêmes albums en 2016 qu'en 1996, à rejouer indéfiniment les mêmes titres sur scène, et à surfer sur la même vague, au même endroit et de la même manière, mais à une époque différente.

Pourtant, ces dernières années ont maintes fois prouvé que l’âge n’était plus forcément un critère éliminatoire dans le rap. Booba est bien évidemment l’exemple le plus probant, mais d’autres cas comme Mac Tyer, Kohndo, La Rumeur ou Ali ont démontré que l’approche de la quarantaine était un cap important qui, bien négocié (ce qui n’est pas une mince affaire), pouvait permettre de magnifier une carrière. Comme nos amis rappeurs ont parfois du mal à se gérer seuls, voici quelques conseils pour les aider à échapper à l’obsolescence programmée de leur art.

 

Savoir laisser ses classiques derrière soi

On a longtemps reproché à Booba d’avoir trop vite oublié Lunatic, et d’avoir préféré se lancer dans le Dirty en 2006 quand tout le monde voulait le voir refaire Temps Mort, mais force est de constater aujourd’hui qu’il avait raison : enterrer ses classiques –sans pour autant les oublier complètement-, est le meilleur moyen d’aller de l’avant. D’une part, parce que suivre le public dans un délire revivaliste est le meilleur moyen de lui faire détester toute nouveauté ; d’autre part, parce qu’un artiste qui refait encore et encore le même album finira forcément par se voir reprocher son incapacité à se renouveler … en somme, le crotale se mord la euq.

Autre bel exemple d’artiste ayant su faire fi de ses débuts légendaires, Mac Tyer est l’un des rappeurs français ayant le mieux géré le cap de la seconde partie de carrière. Plutôt que de s’appuyer sur la mémoire de Tandem,un groupe absolument mythique pour tout auditeur de rap français, il a préféré construire, année après année, une carrière faite de bon nombre de prises de risques. Malgré les hauts et les bas, Mac Tyer n’a jamais relancé la machine Tandem, et ne s’est jamais senti intouchable en vertu de son statut d’ex-membre d’un groupe légendaire. Finalement, sa détermination a payé, et son aura de vétéran en fait aujourd’hui l’un des anciens les plus respectés du game.

 

 

S’arrêter avant de devenir has-been

C’est un fait plutôt simple à constater : un bon rappeur qui arrête restera dans les mémoires comme un excellentissime rappeur. Effet nostalgie, tout simplement. Devenir une légende comme Salif ou Alpha 5.20 n’a donc rien de compliqué : soyez excellent pendant une dizaine d’années, puis disparaissez. Vous ne deviendrez jamais un vieux qui a mal terminé. En revanche, attention à une chose : si vous partez, ne revenez pas sur votre décision. JAMAIS. C’est une décision définitive, et un come-back risque de ruiner l’ensemble de votre carrière durement construite.

 

Se laisser désirer

Les rappeurs de moins de 25 ans ont besoin d’être vus en permanence, ne supportent pas d’être déconnectés de leurs réseaux sociaux plus d’une semaine, et semblent morts s’ils n’ont pas sorti de clip depuis un trimestre. Bon le même genre d’addiction existe chez les quarantenaires, mais certains d’entre-eux préfèrent laisser le temps s’écouler entre leurs apparitions. C’est par exemple le cas d’Ali, ex-binôme de Booba au sein de Lunatic, qui espace chaque sortie d’album d’exactement cinq ans. Résultat, chacun de ses nouveaux projets est vécu comme un évènement par ses fidèles suiveurs, qui prennent le temps de savourer chaque disque sur la durée. Une stratégie tout en patience, qui correspond parfaitement au caractère d’Ali, et qui lui permet de continuer à intéresser et à intriguer son public. En somme : il se bonifie avec l’âge, comme un bon cuir. Même type de constat pour Nessbeal, qui a disparu quelques années sans vraiment laisser d’explications, avant d’annoncer un retour cette année, créant ainsi un engouement important autour de sa prochaine sortie.

 

 

Assumer ses casseroles … tout en les faisant oublier

Quand Mac Tyer a sorti le titre électro Ha ! Ha ! Ha ! en 2010, nombreux sont ceux qui lui sont tombés dessus –moi le premier- en le considérant terminé pour le rap pur et dur, et plus apte à se lancer dans la zumba. Pourtant, force est de constater que l’ex-Tandématique a su faire oublier plutôt rapidement cette tentative musicale assez étonnante, en revenant à un style plus street, en charbonnant dur (4 projets en 5 ans !) et en oubliant ses rêves de dancefloor.

 

Ne pas se poser la question de l’âge

C’est une solution qui fonctionne pour la plupart des problèmes de la vie : ne se poser aucune question. D’ailleurs, même en voulant vraiment se prendre la tête, il n’y a aucune question à se poser concernant le vieillissement : soit on vit et on devient vieux –c’est obligatoire, sauf si vous êtes Will Smith-, soit on meurt. Dans le cas des groupes de rap qui continuent à vivre, le plus simple est donc de ne pas s’interroger sur les affres de l’âge, sur sa légitimé à rapper passé 35 ans, ou encore sur la teinture à appliquer sur ses trop nombreux cheveux grisonnants. Prenez les membres de La Rumeur, par exemple : vingt ans de carrière, un âge auquel certains sont déjà grands-pères –en étant précoce, y’a moyen- et pourtant tout sauf l’image d’un groupe de vieillards has-been. La Rumeur est la même depuis toujours - se contentant juste d’être un peu plus blasée chaque année-, et ne s’est jamais posée en « groupe de quarantenaires » ou en « rappeurs pour adultes » … ce qui est l’une des grandes raisons de sa longévité exceptionnelle.  

 

Être Booba

Une solution simple et efficace, mais très peu de places disponibles (a priori, une seule).

 

Rester réactif et s’adapter aux tendances

L’idéal est même de savoir jongler entre kickage à l’ancienne et adaptation aux sonorités très actuelles, comme le font Rim’K ou Mac Tyer. Capables de plaire aux anciens adeptes de pianos-violons comme aux gamins biberonnés à l’autotune, l’un et l’autre ont ainsi pu durer, attirer continuellement un nouveau public tout en consolidant leur fan-base vieille de vingt ans, et apparaitre aujourd’hui comme des légendes du rap français. Attention cependant, il ne s’agit pas simplement de suivre bêtement les tendances, mais plutôt de savoir rester focus et réactif face aux évolutions permanentes de ce genre hyper-fluctuant qu’est le rap.

Toujours dans les bons coups, Booba prouve également depuis 15 ans que la meilleure solution pour rester sur le trône est d’évoluer sans cesse, au point d’être devenu LE grand dicteur de tendances dans le rap français –alors que la tendance devrait naturellement être le fait de la jeunesse.

 

 

Ne jamais (vraiment) percer

C’est très triste à dire, mais à la longue, les rappeurs trentenaires les plus respectés sont généralement ceux qui n’ont jamais fini par percer à grande échelle. Nessbeal, Mala, Alkpote … autant d’artistes « qui n’ont pas eu la carrière qu’ils méritaient », mais qui sont finalement dans le jeu depuis plus d’une décennie, et qui continuent de faire fantasmer leur public. A contrario, les rappeurs qui ont atteint les sommets des charts ont forcément déçu leur fan-base à un moment donné (c’est mathématique) et on aura plus facilement tendance à leur reprocher des écarts et à les mettre de côté arrivés à un certain âge.

 

Être jeune

Clairement la solution la plus simple, mais qui reste malheureusement temporaire. Les exemples sont nombreux : la MZ, Nekfeu, Gradur … Eviter de passer pour un vieux ringard est plutôt facile et naturel à vingt ans, mais l’avantage du jeune âge ne dure que quelques années. Pire : on ne peut pas revenir en arrière. Les probabilités de tomber sur une fontaine de jouvence étant plutôt limitées, la meilleure méthode est donc de ne pas tout miser sur une éternelle jeunesse –d’autant que les exemples de vioques se prenant encore pour des pré-adolescents  pullulent dans le show-business, et sont très souvent pathétiques.

 

Diversifier ses activités

Quand vous avez vingt ans et qu’on vous demande ce que vous faites dans la vie et que vous répondez, plein d’entrain et de confiance en vous, « rappeur », l’assistance vous regarde généralement comme un jeune de plus qui fout son avenir en l’air –après tout, le Pôle-Emploi ou la Sacem, dans le fond, seuls les artistes disques d’or voient la différence. A quarante ans, en revanche, le regard de vos interlocuteurs exprimera plus de pitié qu’autre chose, et on aura même une petite pensée triste pour vos enfants. A l’image de Booba, MC Jean Gab1 ou Joeystarr, le seul moyen de sauver la face est de diversifier vos activités en vous consacrant à une activité plus respectable pour un père de famille : chef d’entreprise, écrivain, acteur … et les possibilités sont nombreuses. De la Scred Connexion devenue gérante d’un magasin à Driver, Akhenaton ou Jacky Brown reconvertis dans la radio –sans pour autant stopper la musique-, il y a de nombreuses façons de ne plus se présenter comme « rappeur à plein-temps » auprès de sa belle-famille. Attention cependant à ne pas faire d’excès de zèle, ce qui pourrait devenir contre-productif : Rost s’est ainsi engagé dans l’un des seuls domaines moins respectables que le rap : la politique.

 

 


 

Photo :  David Wolff - Patrick / Getty Images

Par Genono / le 09 mai 2016

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