Commémorer l’esclavage à travers le rap français

/ le 10 mai 2016
L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, François-Auguste Biard,

A l’occasion de la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage ce 10 mai en France, Mouv’ revient sur l’histoire de l’esclavage dans le rap français entre devoir de mémoire et lutte pour les droits des personnes de couleur.

Il y a 2 ans, peu après le succès international du film 12 years a slave, Tiers-Monde avait sorti un morceau de commémoration de l’esclavage 

Imagine Five Minutes a Slave  / Ce n'est pas non plus de la victimisation / Simplement cinq minutes que nous célébrons / Imagine Five Minutes a Slave / 5 minutes a slave  


 

Rappelant ainsi que l’esclavage n’avait pas eu lieu qu’aux Etats-Unis et que notre pays aussi a participé au commerce triangulaire. La France fut un acteur important de la traite négrière dans les Caraïbes (Saint-Domingue, Martinique, Guadeloupe, …) en Guyane, sur l'île Maurice et l'île de la Réunion.

 

Affiche du film 12 years a slave, sorti en 2014 / Wolf Gang

 Le rap est une réappropriation de la parole pour les minorités. Ne se retrouvant pas dans l’histoire « officielle », de nombreux rappeurs issus de la diaspora noire étudient alors « leurs » histoires et les rapports de domination vécus par leurs ancêtres.

 Dans les années 90, des artistes majeurs comme le Ministère Ä.M.E.R (« Le savoir ») ou Fabe (« Code noir ») traitent de près ou de loin l’histoire de l’esclavage.

 



« Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens »

 Une des premières chansons d’IAM  « Tam-tam de l'Afrique » est un hommage à la mémoire des esclaves. Dans un style presque éducatif, Shurik’n raconte les horreurs de la déportation de l’Afrique vers l’Amérique.

Ils leur ont inculqué que leur couleur était un crime / Ils leur ont tout volé, jusqu'à leurs secrets les plus intimes / Pillé leur culture, brûlé leurs racines / De l´Afrique du Sud, jusqu'aux rives du Nil 

 


A la manière des negro-spirituals américains, de nombreux morceaux sont des chants de complainte face aux douleurs passées et présentes : « J’écris la douleur, mais les mots ne font pas assez mal / Rouge sang coule sur nos mémoires» chante le Saïan Supa Crew.


A défaut d’avoir des chansons thématiques, Booba a souvent fait référence à la condition noire et notamment à l’esclavage :

 «Khô, 400 ans c’est trop long, c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est Christophe Colomb », et avec lui la découverte de l’Amérique par les Européens et la traite négrière qui suivra.

 Il avoue dans plusieurs interviews, et au détour d'une rime également, avoir été marqué par la visite de l'île de Gorée étant enfant : « A 10 ans, j'ai vu Gorée, depuis mes larmes sont éternelles ». L’île de Gorée est un des vestiges sénégalais de l’esclavage. C’est le lieu où des millions d’Africains capturés étaient parqués dans ce qu’on appelle aujourd’hui « La maison des esclaves » avant de traverser l’Atlantique et d’être rendus esclaves dans le Nouveau Monde.

 

 Booba personnifie les douleurs de l’esclavage « Crois-en mon expérience, issu d'un peuple averti, c'est B2O, j'ai 423 ans », soit les quatre siècles symboliques d’esclavage des noirs plus son âge à l’époque.

 

La série Racines et le personnage de Kounta Kinté

 Dans les années 90, la série américaine « Racines » et son héros Kounta Kinté marquent les esprits. Inspiré du livre d’Alex Haley, elle retrace l’histoire d’un afro-américain, de ses ancêtres déportés d’Afrique jusqu’aux années 60. Les scènes chocs et réalistes des esclaves enchainés et torturés sont du pain béni pour nos punchliners en herbe.

La force du baobab est dans ses racines / Si t’es à la recherche du passé et d’nos souffrances, regarde Racines (Mokobé)

 

Statue commémorant la fin de l'esclavage sur l'île de Gorée / Iolanda

 Dans une scène devenue classique, le maître d’esclave veut imposer le nom de Toby à Kounta Kinté. Celui-ci refusera de renier son nom et son identité jusqu’à ce qu’il tombe sous les coups de fouets après d’atroces minutes de souffrance.

En référence à ce choix symbolique, Tiers-Monde nommera son album « Toby or not Toby ».

Tout au long de la série, Kounta cherche à retrouver sa liberté par tous les moyens. Médine fera une story-telling inspirée de ce personnage dans « Enfant du destin : Kounta Kinté » et de nombreux rappeurs le citeront (Booba, Kaaris, Sefyu, Sexion d’Assaut, …) comme un symbole de résistance face à l’oppression.


Continuer le combat pour la liberté

 Malgré son abolition, l’esclavage a laissé des séquelles toujours présentes aujourd’hui. Des artistes comme Fabe, La Rumeur ou Lino appellent à continuer le combat contre les inégalités et le racisme dont font face les minorités.

Dans 365 cicatrices, Le Bavar de La Rumeur, d’origine guadeloupéenne,  retrace l’histoire des dominations subies par les noirs en France de leurs déportations jusqu’aux discriminations d’aujourd’hui.

Lino se compare à un esclave et à un tirailleur dans « Mille et une vies », dénonçant ainsi les conditions auxquelles font face les immigrés malgré leurs contributions pour la France. 

Les résistances des esclaves sont très peu connues. La chanson "Sac de sucre" s'inscrit dans la tradition de chant de complainte de la condition d'esclave. Mais ce qui ressort chez Casey, c'est cette volonté de lutter contre l'idée reçue que les "nègres dociles" se seraient laissés faire durant l’esclavage, la colonisation et aujourd’hui les discriminations.

Ceci est d’autant plus important que les abolitions ont effacé les résistances des esclaves et qu’il ne reste que peu de traces historiques des esclaves « marrons ».

Malgré la loi Taubira reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité, de nombreux échos tendent à minimiser l’histoire de la traite négrière qui a bouleversé le monde durant des siècles.

Ces morceaux, assez anciens pour la plupart, ne sont pas figés dans le passé mais font vivre la mémoire et la lutte pour la liberté et les droits des personnes de couleur à travers le monde. 

 


Par Fabien Grimaud.

Crédits photos : certains droits réservés pour Elise

 

/ le 10 mai 2016

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