Columbine : "On est vachement attaché au rap sincère" [interview]

Par Yérim Sar / le 06 juillet 2017
Columbine, work in progress
Le groupe rennais revenu cette année avec l’album "Enfants Terribles" a peut-être plus à offrir que ce qu’on pourrait penser au premier abord...

Malentendu

 

L’histoire de Columbine dans le rap français démarre sur un malentendu assez énorme, il faut bien le dire. Déjà, au départ, il s’agit d’un collectif, qui compte dans ses membres Foda C, Lujipeka, Sacha, KCIV, Sully, Yro, Chaman, Chaps et Lorenzo. Il ne s’agit pas d’un groupe, et sachant que presque tous les membres ont un alter-ego, il devient un peu compliqué de les identifier formellement. Mais c’est surtout le ton de certains morceaux phares du projet qui a suffi à éclipser absolument tout le reste. A partir d’un clip orienté déconne, l’auditeur et le spectateur lambda les identifient comme « rappeurs comiques » et c’est une étiquette qui ne pardonne pas.

Lujipeka : On a grandi, y’a une maturité et on a quand même une base, des thèmes récurrents, c’est ce qui fait l’homogénéité

Foda C : Dans le 1er album le délire c’était chaque son un univers différent. Là c’est l’inverse, c’est un album où on te décrit ce qu’on voit par la fenêtre, c’était une année qu’on a passée à sortir le soir et à rien faire…

L : Le premier projet c’était un délire mixtape, y’a des sons qui avaient 3 ans, on était pas tous ensemble. Là on a voulu faire l’album qu’on a toujours souhaité, plus introspectif.

F : Ce qu’on vit, ce qui nous met en colère… le fait que le 1er n’ait pas marché, quelque part c’était une motivation en plus, ça a nourri le 2e projet.

L : On a été mis dans des cases un peu faciles.

 

Pour autant, le groupe désormais composé de Foda C et Lujipeka, pour l’album Enfants Terribles en tout cas, est loin de cracher sur son travail précédent mais préfère apprendre de ses erreurs tranquillement.

F : Quand je réécoute nos morceaux d’avant, j’ai des a priori mais ça m’arrive de me dire que c’était cool et qu’en fait, je faisais déjà ce que j’aimais.

L : Ça nous a construit, c’était peut-être un peu plus naïf. Tout ce qui tournait autour, le fait qu’on avait tous les stocks chez nous, les cd, les t-shirts...

Dans le même ordre d’idée, la préparation de l’album a été plus personnelle, et surtout plus réfléchie et centrée sur une recherche de cohérence plutôt que du hit perdu.

L : On n’est pas du tout de cette école, avoir plein de textes préparés, pour poser sur toutes les instrus du monde. Nous c’est vraiment un travail perso, adapté à chaque prod, pour pas que ce soit interchangeable sur l’album.

F : On n’a pas envie d’être pris au piège d’une seule recette et devenir des caricatures. L’album est un peu dépressif par exemple, parce que l’année dernière c’était un peu dans ce mood là, mais le prochain projet, ce serait impossible de se forcer de parler d’une misère qu’on ne vit plus. On fera peut-être des hits pour boîtes de nuit, on n’en sait rien.

 

Un discours en construction

 

De la même façon, le nouvel album envisagé de manière plus sérieuse a permis au duo de se recentrer un peu et de mettre l’accent sur un propos qui n’était jusque-là que partiellement développé. Les thèmes de l’ennui et de l’évasion reviennent souvent et se répondent, la solitude et le passage à l’âge adulte avec plusieurs prises de conscience également, que ce soit complètement trivial (la baise) ou au contraire plus grave (les rapports avec les parents).

F : Ce qu’on a vu c’est que nos délires marginaux de geek, sont en fait généralisés. Mais il faut savoir qu’on a un côté collectif à l’ancienne des années 90, que ce soit rock ou rap, on n’est pas le groupe d’internet. Avec Insta etc, des gens vivent à 200 % dans le virtuel, et nous notre message c’est plutôt de se sortir de ça.

L : C’est un album qui parle d’ennui pour casser cet ennui.

F : Et partir sur Namek

L : Ou dans la jungle avec un petit singe !

Les connaisseurs auront reconnu le clin d'oeil à un certain groupe de Corbeil, et c'est ce qui nous amène au point suivant.

 

Biberonnés au rap

 

Autre caractéristique que l’on ne devine pas forcément d’entrée de jeu mais qui crève les yeux comme une évidence dès qu’on les voit en parler de vive voix : leur profond attachement au rap français et à son histoire. Même si en tant que jeunes d’un certain âge ils sont loin de tout connaître, on reconnaît les petits curieux qui pourraient parler de ce qu’ils écoutent ou découvrent pendant des heures sans se lasser.

F : Le rap US qui nous inspire, c’était déjà des mecs qui innovent tout le temps ! Kanye, Tyler, the Creator, c’est de l’expérimentation constante mais tu les mets pas dans une case rap expérimental. On fait du rap comme les autres, mainstream comme les autres, on n’est pas underground.

L : On met une patte perso mais sans le vouloir. Ça donne peut-être un côté outsider.

F : En fait on était pas mal inspirés par Lunatic et entretemps on avait aussi pas mal saigné Que La Famille de PNL, c’est des duos qui sont très complémentaires. Tu apprends de ton binôme.

L : L'un amène la prod et/ou le refrain, mais l’autre peut intervenir comme il veut. On est bien assortis même si on a des voix assez opposées, et on peut se faire confiance.

Alors certes, deux Bretons qui parlent de l’ennui à l’école, l’ennui à la maison et l’ennui en vacances, ça peut rebuter dit comme ça, d’autant qu’il n’y a hélas que peu de rimes qui évoquent la vente de drogue et ça c’est déplorable. Mais une fois ces acceptées ces conditions, l’univers est plus accessible et ses interprètes moins tête-à-claques qu’on le pensait.

 

L : On écoute vraiment tout ce qui se fait en rap. On est mainstream à fond. S’agit pas de partir en délire élitiste, pareil pour les références, ok tu peux voir des films obscurs, du cinéma russe, italien, etc, on en a bouffé, mais on veut pas faire des morceaux construits uniquement sur des références avec des phrases qui ont « comme X ou Y » à chaque fois. A une période on écoutait à balle Jul.

F : L’Enfant Seul est un son que j’aime et j’aime bien Oxmo. Ce qu’il dit dans son morceau c’est que l’enfant seul peut venir de partout et connaître cette souffrance. La misère à la campagne, la misère à la ville, la bourgeoisie à la ville, à la campagne, on l’a tous vécu. on est vachement attachés au rap sincère en fait. C’est pour ça qu’on écoute pas mal de rap de quartier plus que les egotrips. On saigne la chaîne Daymolition sur youtube.

L : Un mec comme Timal, j’aime beaucoup.

F : Nous perso on veut être dans un délire musicien, tafer des prods du turfu, comme Drake, même Rihanna est là-dedans maintenant. XXXTentation en ce moment, quand il chante sur de la folk, ça reste du rap.

L : C’est le plus chaud du moment parce que c’est le plus étonnant. Passer de la trap énervée à de la guitare, avec des prods composées par lui-même.

Et puis en terme d'écriture efficace à la française, une phrase simplissime comme « elle répond pas pourtant elle a lu le message, y'a marqué vu », c’est un peu le drame de toute une génération résumé en à peine une douzaine de mots. 

L : Ça fait mal, tu sais ! Ça en dit long, rien à ajouter là-dessus. Y’a même plus besoin d’une conversation pour se faire jeter, c’est un truc que notre génération a connu mais les autres d’avant, non. Tu laisses un truc dans tes DM sans réponse et c’est la fin.

F : Y’a tout un son qui sortira peut-être prochainement qui développe un peu plus ça. Ce qui est marrant c’est que nous on se prenait des « vu » avant, et maintenant on peut se permettre d’en mettre aussi, y’a du progrès (rires)

Effectivement, à un moment ils rappent « sèche tes larmes je veux me moucher dans ton clitoris », ce qui montre une progression certaine et prouve au passage que ça ne peut logiquement pas être des mauvais gars.

 

La tournée de Columbine reprend le 25 août à Lyon au Festival Woodstower et ils passeront également au Bataclan de Paris le 25 novembre.

 


Crédit photo : Melchior Tersen

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Par Yérim Sar / le 06 juillet 2017

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