Collection prestige : les punchlines maladroites du rap français

Par Yérim Sar / le 14 septembre 2017
Collection prestige : les punchlines maladroites du rap français
Dans la quête de la punchline perdue il arrive de se prendre les pieds dans le plat et de sortir une phrase qui prête à confusion et provoque parfois l'effet inverse de celui qui était recherché.

Le rap est une musique qui exige de respecter certains codes au niveau des textes. Ne serait-ce que pour pouvoir rentrer sur une mesure et ne pas casser le rythme, il faut respecter son instru et poser dans les temps. Du coup, les rappeurs ne sont pas tout à fait libres de pouvoir développer toutes leurs idées comme ils le voudraient et parfois il arrive que certains raccourcis soient à double tranchant puisque leur manque de précision ouvre la porte à des interprétations tordues particulièrement gênantes. Petit florilège non exhaustif.

 

La Fouine

On a serré ta soeur, ton petit frère est mon neveu.


(La Fouine featuring Rohff – Passe-leur le salam)

Ce qu'il veut dire : Comme dans beaucoup de textes, La Fouine veut avant tout nous faire comprendre qu'il baise beaucoup de monde.

La confusion : Sans le texte sous les yeux, on pourrait croire que ce n'est pas "est" mais "et", ce qui ferait de La Fouine un dangereux maniaque porté sur l'inceste.

 

Sidi Sid

De toutes les positions, c'est par derrière qu'on préfère.


(Ténébreuse Musique - Préférence)

 

Ce qu'il veut dire : Sidi Sid explique qu'il préfère prendre les filles en levrette, ce qui est son droit le plus strict.

La confusion : La tournure de la phrase pourrait laisser entendre que Sidi Sid parle de lui-même, ce qui reconnaissons-le, change la phrase du tout au tout.

 

Gradur

J'aime beaucoup par derrière donc zizi enflammé.


(Gradur featuring Sheguey Squad - Squad)

Ce qu'il veut dire : Gradur indique ici son goût prononcé pour la porte de derrière des filles qu’il a l’occasion de séduire et des effets secondaires que ça lui procure.

La confusion : Là encore c’est exactement le même problème que pour la rime précédente de Sidi Sid. La phrase étant trop courte pour préciser « les prendre par derrière » on peut penser que Gradur parle de lui-même et qu’il évoque le pénis d’une tierce personne.

 

Booba

Je suis De Niro dans Heat sauf qu'à la fin je pars sans la fe-meu


(Booba – Caramel)

Ce qu'il veut dire : Booba souligne simplement le fait qu'il est sans état-d'âme ni sentiment et qu'à la place du personnage de Heat, il aurait fui sans s'embarrasser de la femme qui lui faisait les yeux doux.

La confusion : A la fin de Heat, le personnage de Robert De Niro récupère sa chérie mais ensuite il part techniquement "sans la fe-meu", puisqu'il est contraint de l'abandonner pour esquiver la police en fuyant tout seul avant de se faire tuer. Cette rime donne donc l'impression que Booba n'a jamais fini de regarder ce film et ça c'est fort dommage.

 

Dosseh

Si je pète le score j'hésite entre deux choses : me faire allonger le zgeg ou refaire le pif.


(Dosseh – Freestyle Yuri Negrowski part. 1)

 

Ce qu'il veut dire : Dosseh donne libre cours à ses rêves de richesse, où absolument tout devient possible, y compris les caprices les plus extravagants, allant donc jusqu’à la chirurgie esthétique, vue comme le bout du bout du luxe.

La confusion : Si vous êtes membre de la team premier degré, vous pourriez être tenté de prendre Dosseh au sérieux et de vous imaginer qu’il est réellement complexé à la fois par son nez et par son zigwigwi.

 

Kaaris

Enfoiré tu viens pas m'embrasser, tu veux déjà me niquer.


(Kaaris – Ciroc)

Ce qu'il veut dire : Dans une ambiance gangsta, le côté accolade/embrassade est de rigueur, sauf que Kaaris s’adresse à quelqu’un qui non seulement ne le respecte pas publiquement, mais veut en plus le doubler voire l'attaquer.

La confusion : Croire que Kaaris est outré et se plaint d’un amant qui n’en voulait qu’à son cul, tel le journal intime d’une jeune fille en fleur après sa première déception amoureuse.

 

Sinik

C'est ici que sont les hommes, oh !


(Sinik – L’Essonne-Gelesse)

Ce qu'il veut dire : La phrase revient comme un gimmick en fin de morceau, dédié au département du 91 d’où vient le rappeur. Lorsqu’il se met à citer toutes les villes de l’Essonne, la phrase vient régulièrement (toutes les 2 mesures) ponctuer le tout pour affirmer la puissance du département.

La confusion : Comme Sinik beugle un « oh ! » après chaque fin de phrase, on a un magnifique « c’est ici que sont les homos » répétés 20 fois de suite à la fin du morceau, pour accompagner chaque dédicace à chaque ville. Ce n'était pas l'intention de départ.

 

Alkpote

Je me fais sucer le sexe par ton chéri.


(Alkpote – Allez Boom)

 

Ce qu'il veut dire : Alkpote comme à son habitude lie son egotrip et son côté dominant à des fellations perpétuelles.

La confusion : Il n’y en a aucune, Alkpote veut réellement dire qu’il a toujours des hommes de bonne volonté à sa disposition. Interrogé en interview à ce sujet il avait simplement répondu « quand je dis que je me fais sucer le sexe par ton chéri, c’est réel mec ». A sa décharge il avait déjà lâché un « je me fais sucer par des jeunes puceaux » sur sa compilation La Crème du 91.

 

Joke

Je m'introduis, me reproduis et laisse la capote dans ton lit


(Dosseh featuring Joke et Gradur – Le coup du patron)

Ce qu'il veut dire : Joke laisse entendre qu’il n’en a tellement rien à foutre qu’il baise sans prendre la peine de mettre de préservatif avant de disparaître dans la nuit tel un coup de feu dans le générique de Nicky Larson.

La confusion : La formulation pourrait faire croire que Joke est fermement persuadé qu’on se reproduit avec des capotes, ce qui peut jouer des tours ne nous le cachons pas.

 

Jul

C’est mon poto, je l’aime mais il m'ignore.


(Jul – Ils m’ignorent)

Ce qu'il veut dire : Jul décrit sa mélancolie lorsqu’il constate que des amis de longue date ne font plus attention à lui et décident même de l’ignorer totalement.

La confusion : Si Jul avait décrit une déception amoureuse, le texte aurait été sensiblement le même. C’est aussi ça les limites de la bromance et c'est pour ça qu'il faut rester vigilant.

 

Sadek

Toi t'as jamais poucav, mais bon en même temps t'as jamais rien fait.


(Lacrim feat Sadek et Sch6.35)

Ce qu'il veut dire : Sadek relativise les exploits de ceux qui clament n’avoir « jamais balancé » alors qu’en fait même s’ils avaient voulu ils n’auraient rien eu à avouer puisqu’ils n’ont jamais trempé dans l’illégal.

La confusion : Si on prend la phrase dans l’autre sens elle peut donner l’impression que Sadek excuse les balances et ça c’est moche.

 

Rohff

Fais pisser le son qui te met en valeur dans ta caisse, cousin brûle ton shit, prépare ta ligne de cess.


(TLF featuring Rohff - Principes)

Ce qu'il veut dire : Rohff énumère des excès en présentant quelqu’un qui serait prêt à tout pour se sentir super cool, ou un truc comme ça.

La confusion : Un auditeur particulièrement attardé pourrait prendre la phrase au pied de la lettre et s’imaginer que Rohff vous ordonne littéralement de vous taper un rail de coke, là tout de suite.

 

Hors-Compétition : Doc Gynéco

Je vais te bouffer le cul, je vais te lécher la chatte.


 

 

Ce qu'il veut dire : Très remonté, Bruno veut faire comprendre à son interlocuteur qu’il pourrait lui faire du mal si l’envie lui prenait.

La confusion : Féminiser son adversaire en l’insultant est un grand classique mais en général seuls les anglophones allaient jusqu'à ce niveau là, à l’instar de Mike Tyson en conférence (qui représente le repère voire le barème ultime en la matière). La version française gracieusement offerte par Doc Gynéco est une traduction littérale, consciente ou non, mais la langue de Molière donne l’impression que ça va un peu plus loin et c’est ce qui rend la chose amusante.

Attention, les rappeurs français ne sont pas les seuls à être victimes de ce genre de maladresses, leurs homologues américains sont eux aussi loin d’être en reste. Mais ça c’est une autre histoire, sur laquelle on se penchera tranquillement la semaine prochaine.

 


Crédit photo : Getty Images

Par Yérim Sar / le 14 septembre 2017

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