Collaborations rap français / rap US : c'est compliqué...

Par Yérim Sar / le 16 juin 2016
Collaborations rap français / rap US : c'est compliqué...
Cette semaine est sorti "Milliers d’euros" où le rappeur Dosseh a invité Young Thug. L’occasion de revenir sur la démocratisation progressive des featurings de ce style, qui sont toujours plus compliqués à organiser que les autres.

 

 

« Je ne suis pas trop en sang sur les feats US. Si y'a moyen et qu'ils m'apportent un plus, ouais, mais je cours pas après. Si ça se trouve je vais avoir l’occase demain avec un artiste que je kiffe et je vais dire oui, faisons-nous plaisir, sans calculer. Mais là, à froid, je te dirais qu'un mec que tu paies 15 ou 20 000, faut quand même que commercialement ça t'apporte quelque chose. Si c'est un keumé que toi et les quelques autres connaisseurs de pe-ra comme toi vous kiffez, mais que personne connaît... Ca apporte surtout un truc au niveau de l'image. Tu feates avec les cainris, y'a un côté classe. C'est simple : un feat cainri qui n'est pas clippé : inutile. Aucun bénèf. Je pense que le Gradur-Migos va bien tourner par exemple. » Ainsi parlait Dosseh en 2015. L’avenir du morceau dira si Thugga était un choix judicieux pour le MC d’Orléans mais il a suivi son propre conseil à la lettre puisque non seulement son titre avec Young Thug a été clippé mais en plus il s’agit d’une vraie collaboration de studio où les deux artistes ont pu bosser le morceau ensemble. Des conditions de travail qui ne sont pas toujours évidentes à organiser et qui relèvent même de l’impossible la plupart du temps.

Il y a de nombreuses lunes, les featurings entre rappeurs français et américains se comptaient sur les doigts d’une main. C’était clairement exceptionnel et seulement accessible aux rappeurs têtes d’affiche, multi -disques d’or et signés en major, disposant des connexions qu’il faut et d’un budget conséquent. On se rappelle par exemple des expériences d’IAM et de NTM :

 

 

 

Business is business

 A l’époque, peu d’autres artistes pouvaient prétendre à de tels featurgins. Par-dessus le marché, les Américains pouvaient se montrer parfois dédaigneux à l’égard des Français : JoeyStarr et Kool Shen n’ont jamais caché le fait que Nas ne s’intéressait pas du tout à eux, et que niveau relationnel cela n’avait rien d’une bonne ambiance. On était encore dans la configuration où parfois, pour l’artiste made in USA, il s’agit simplement de céder à une demande de maison de disques : s’ouvrir à l’international et ne pas négliger le marché hexagonal, très branché rap. Business is business. C’est ce système et l’hégémonie de certaines radios qui a engendré les fameuses « versions françaises » de tubes US, où on demandait à un rappeur bien de chez nous de poser un couplet bonus sur un single des Amériques. Là encore, côté français c’est l’aspect prestigieux qui attire, même si le feat est virtuel, le rappeur se retrouvait bastonné sur les ondes aux côtés de la star US du moment. Cela a perduré jusque dans les années 2000, où des rappeurs comme Rohff, Booba ou d’autres se sont prêtés au jeu.

 

Cependant au fil des années, la donne commence à changer. Le statut de superstar des américains est de plus en plus à relativiser hors de leurs frontières ; certains gros vendeurs là-bas n’écoulent pratiquement pas de disques ici et même côté concerts, la mauvaise réputation les rend de moins en moins attirants, à cause de la fameuse équation playback/show de trois quarts d’heure. Dans le même temps, Internet fait son office et rend les échanges entre artistes un peu plus pratiques. S’il est toujours difficile de faire venir un américain en studio, les featurings par pistes interposées se multiplient et les demandes de collaborations sont accueillies avec un peu de moins de froideur qu’avant, même pour des rappeurs français qui concrètement n’ont pas de grosses ventes à leur actif.

 

 

 

En revanche, pour les vendeurs installés, tout s’accélère, d’autant qu’ils appartiennent à une génération qui ne cache aucunement ses influences américaines. Du coup, les planètes sont alignées et on voit naître de nombreux morceaux communs. Le 113 et Mobb Deep collaborent tranquillement (même si Rim’K a précisé par la suite que seul Prodigy s’entendait bien avec lui, Havoc ne lui ayant apparemment pas adressé la parole pour une raison inconnue) ; La Fouine invite par exemple T-Pain mais aussi The Game (qui a la très mauvaise idée de rapper en Français, l’intention est bonne mais le résultat est comique) ou encore French Montana ; Booba multiplie également les expériences de son côté : Akon, 2 Chainz, T-Pain, Future

 

 

Pour le plaisir

Comme le disait Dosseh, Gradur a également frappé fort en invitant dès son premier album Chief Keef mais aussi le groupe Migos, en bon trappeur qui se respecte il s’est entouré des têtes d’affiche du genre. On aurait aimé que l’apparition de Lil Boosie dans le clip débouche également sur une collaboration mais bon, on ne peut pas tout avoir.

 

Même chose pour Lacrim avec Lil Durk ou French Montana, et même des rappeurs qui sont dans le milieu du peloton niveau ventes parviennent à obtenir des featurings dignes de ce nom. Jazzy Bazz a su faire les bonnes démarches pour avoir Freddie Gibbs (pas sûr que le clip sorte au vu des derniers ennuis judiciaires de Gibbs, mais l’américain a rappé son morceau en duo avec le frenchie lors de son concert à Paris) et Kaaris a clippé son feat avec Future pour l’immortaliser.

 

Les featurings « inutiles mais qui font plaisir » pour reprendre la description lucide de Dosseh, sont également possibles, que ce soit TTC et Busdriver à l’époque, Joke et Pusha-T ou encore Fuzati et MF Doom. Et pour finir sur une note à la fois informative et burlesque, rappelons encore une fois que les collaborations internationales sont souvent le théâtre de quiproquo total, notamment quand les intermédiaires se multiplient plus que de raison. Les featurings avortés (ou existants mais non sortis, comme le fameux Booba-50 Cent qui n’a malheureusement pas été commercialisé) sont ainsi malheureusement légion, comme le rappelle Madizm, notre père castor à nous : « C’était six mois avant la sortie de l'album de Disiz, Histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue", que j'ai réalisé en plus d'avoir produit quelques titres. On enregistrait beaucoup de sons dont certains n'ont pas fini sur l'album (avec James Deano notamment) et je ne sais plus comment on en arrive à parler d'Ashanti et de Cam'ron pour un feat (je précise que je pouvais avoir les 2 car j'avais un ami/représentant à NY qui était plus que bien placé). Cam'ron était à son apogée, grosse époque Dipset, grosses ventes etc. Il demandait 25.000$ pour un feat. Je pensais pouvoir le faire baisser le prix surtout pour Ashanti. Disiz était d'ailleurs grave emballé par la chanteuse si ma mémoire est bonne. Après négociations préalables on me propose 15.000€ pour Ashanti et Cam aurait même accepté 10.000. Seul hic, Barclay REFUSAIT de sortir de l'argent liquide et c'était le SEUL moyen de faire le business pour ce prix là à cette époque... J'ai travaillé le directeur financier, j'ai tout tenté mais malgré le fait que tout le monde voulait le faire, la "culture" de l'entreprise a eu raison du projet car ils ont refusé catégoriquement de sortir du liquide. Bye Bye le feat... Pour la petite histoire on m'a dit qu'ils avaient sorti du cash pour Pierpoljak  à l'époque de son succès... il fallait être un privilégié pour que ça arrive apparemment. »

Ironie du sort, il existe désormais un « featuring » de Cam’ron avec un rappeur français en la personne de Tekilatex. Qui ne rappe pas mais chante sur le morceau.

 

That’s all, folks.

 


 

Crédit photo : Capture YouTube  Kaaris x Future "Crystal"

Par Yérim Sar / le 16 juin 2016

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