Cloud rap : de Lil B et A$AP Rocky à PNL, trip dans la galaxie du rap planant

Par Genono / le 26 octobre 2015
Cloud rap : de Lil B et A$AP Rocky à PNL, trip dans la galaxie du rap planant
Trap, boom-bap, dirty, cloud-rap, horrorcore, chopped & screwed, crunk ... le hip-hop regorge d'une variété incroyable de sous-genres. L'émergence en France d'un groupe comme PNL a popularisé l'usage du terme "Cloud rap", un peu comme l'émergence de Kaaris en 2013 avait popularisé le terme "trap". Même si aucune définition stricte ne s'applique au cloud, les lignes qui suivent sont une tentative de délimiter les contours de ce style très aérien.

Un château au milieu des nuages

Cloud rap : la légende raconte que le mot a été inventé par le surréaliste Lil B, en plein milieu d'une interview avec Andrew Noz. Pointant le doigt en direction d'un tableau représentant un château flottant dans le ciel, au milieu des nuages, il aurait déclaré : "voici le genre de musique que je veux faire. Elle doit ressembler à ça". Et le plus incroyable, c'est que cette métaphore aussi vague qu'improbable est extrêmement pertinente. S'il fallait résumer le cloud-rap, on utiliserait les mêmes mots que pour décrire ce château : aérien, planant, nuageux. D'ailleurs, le choix du mot "cloud" (nuage, en français) est la synthèse la plus précise possible de ce qu'est cette musique. Comme le nuage, elle est intrinsèquement légère et impalpable. Comme le nuage, elle plane des kilomètres au-dessus du sol, se laissant porter par les courants venteux. Comme le nuage, elle peut être claire et cotonneuse, mais aussi sombre et menaçante. Symbole de mollesse et de douceur, mais siège d'une puissance potentiellement négative et dévastatrice.

Plus concrètement, la musique cloud possède trois axes cardinaux :

Le premier, ce sont des beats ralentis. Sans tomber dans l’extrême lenteur syrupée du chopped & screwed, le cloud trouve le coeur de sa partition entre 70 et 90 bpm. Ce n'est pas une règle sine qua non, on tourne parfois un peu moins vite, parfois un peu plus, mais globalement, cette limite de vitesse est la première grande constante de ces ambiances planantes.

Le second, c'est une constante lyricale : le cloud est bien souvent accompagné de textes un brin mystique, d'interrogations métaphysiques, et de références culturelles improbables ... en somme, des paroles aussi perchées que la musique. Là encore, ce n'est pas une règle absolue, il suffit d'écouter PNL pour s'en convaincre : leur univers est froid, très terre-à-terre, et tristement réaliste. En étant vraiment pointilleux, on pourrait d'ailleurs créer une nouvelle sous-catégorie pour y inclure PNL : le street-cloud. Mais vous avez déjà beaucoup de mal à suivre ce qu'est la musique cloud, n'allons pas trop vite en besogne.

La troisième caractéristique de ce sous-genre, c'est son aspect toujours très expérimental. Les principaux acteurs de la catégorie sont nourris d'influences tellement variées et invraisemblables que l'on pourrait presque rebaptiser le Cloud Rap en Sponge Rap. De la musique New-Age à la trap, en passant par Chopped and Screwed et le trip-hop ... Le Cloud est en constante évolution, son code génétique trituré dans tous les sens par des laborantins illuminés.

 

Arizona tea, Nintendo 64, et vieilles VHS

Même hors de France, la scène cloud reste extrêmement marginale. La plupart des artistes majeurs du mouvement -Lil B et A$ap Rocky en tête- ont des styles hybrides, et ne peuvent pas être catégorisés comme de purs "cloudistes". Si un trône flottait au milieu des nuages, le principal prétendant s’appellerait Issue. Fils du légendaire E-40, il est l'un des pionniers du genre. Son profil d'enfant de la balle, né dans un environnement musical, au cœur du rap-game depuis le biberon, aurait pu en faire une énième "copie de paternel", le type de rappeur surfant avec fainéantise sur les traces de son papa, et tentant de reproduire des codes et un vécu qui ne lui correspondent pas. Et bien, Issue est tout le contraire. Grand fan de rock progressif, mais aussi d'une scène rap plus alternative, sa musique est un bouillon hétérogène et expérimental au fumet amateuriste. Mixtapes déstructurées, chantonnages approximatifs, et visuels simplistes ... Issue, gosse de riche, travaille avec les moyens de n'importe quel adulescent passionné de musique. Et malgré l'aspect presque burlesque de la musique cloud, son personnage est incroyablement sincère et authentique : Issue ne ment pas sur son mode de vie aisé, n'a pas d'armes automatiques sur ses photos, et ne parle pas de drogues. Là où d'autres construisent des carrières entières sur leur dépendance aux opiacés, Issue consacre la moitié de sa discographie ... au thé.

Cette obsession permanente pour un détail presque ridicule se retrouve étonnamment chez la majeure partie des artistes affiliés au mouvement cloud. Outre le thé, on voue pêle-mêle des cultes à la Nintendo 64, au vieux grain des VHS, aux aliens ... en fait, n'importe quel élément pseudo-culturel fait l'affaire. Un groupe comme $uicideBoy$ (Nouvelle-Orléans) mélange sonorités cloud, influence de la Three Six Mafia, imagerie gothique, et références continues aux aliens. On peut également citer Bones, et son amour des crans d'arrêt, de Windows 95 et de la messagerie mail d'AOL.

 

Cette scène faite majoritairement d'adolescents ou de jeunes adultes pas encore tout à fait matures vit dans l'ennui permanent, et trouve n'importe quel prétexte pour créer de la musique. Prenez Yung Lean par exemple, cet ado suédois qui ne ressemble à rien, mais s'est imposé sans trop que l'on comprenne pourquoi comme l'un des pontes du Cloud-game. Interviewé par Vice en 2013, il racontait la génèse du titre Gatorade : "On était là, avec Yung Gud Shorty, il avait fait le beat y’a longtemps. Il a rajouté quelques trucs et on a enregistré. Sur Twitter, j’ai dit : « Shawty wat u sippin oon gatoradee. » Et là, je me suis dit, putain, faut conserver ça. Alors c’est devenu une chanson".

C'est aussi simple que cela. Vous avez un post-it à côté de vous ? Si vous étiez un rappeur issu de la scène Cloud, vous seriez peut-être en train de penser "Je gribouille sur mon pooost-iiiit", et vous en feriez une chanson qui ferait des millions d'écoutes sur Youtube ou Soundcloud.

 

Yung Lean est un cas intéressant, parce qu'il concentre à lui seul quasiment tous les éléments caractéristiques de la musique Cloud et de l'imagerie qui l'entoure. Adolescent apathique, sans le moindre soupçon de style vestimentaire, Lean aime le thé, les jeux vidéos ... et les dauphins. Son univers est parfois très psychédélique, parfois très sombre, souvent juste chiatique. Sa vie est celle de millions de jeunes branleurs à travers le monde, et son spleen est inhérent à ce type d'existence où il ne passe rien de bien réel. Dans un style plus chanté et très planant -plus Cloud RnB que Cloud Rap-, Spooky Black (dit Lil Spook, dit Corbin) est le même type de tête blonde passionnée de rap et issu de la génération internet. Flottant sur les nuages du fameux château décrit par Lil B, Spooky est peut-être même quelques kilomètres au-dessus de cette couche nuageuse, s'envolant tellement loin dans le psychédélique et qu'il en devient parfois complètement halluciné. On se demande même souvent si qualifier Corbin de rappeur est pertinent, dans la mesure où ses expérimentations le mènent mécaniquement sur des terrains rock, folk, ou pop ... Le grand intérêt de la scène cloud, c'est qu'aucun formatage n'est véritablement possible, tant l'aspect expérimental est fondamental, et tant le genre évolue sous l'influence perpétuelle d'autres genres musicaux et culturels. Un titre comme Fourest Sounds serait le générique idéale pour la saison 3 de True Detective.

 

L'exception culturelle française

Si l'on se fie aux critères évoqués tout au long de cet article, on constate que PNL est l'exemple typique d'exception culturelle française. S'il fallait vraiment les catégoriser quelque part, la case Cloud Rap -au sens très large- serait évidemment la plus appropriée. Pourtant, visuellement, l'univers des deux lascars des Tarterets est à des années-lumière de celui de Young Lean ou Spooky Black. Centrés sur des thèmes très propres au rap français (bicrave, histoires de cité, place de la religion) et influencés par d'autres genres musicaux que le cloud pur et dur, Ademo et N.O.S sont les seuls représentants d'une tendance jusqu'ici unique. A mi-chemin entre cloud, drill chicagoan, et rap de rue au sens très français du terme, PNL a su s'approprier des codes musicaux presque mystiques, et les transcender en les ramenant à une mentalité très terre-à-terre. En somme : redescendre pour mieux s'élever.

Hormis l'exception PNL -et leur "famille" : DTF, F430, IGD Gang-, la scène Cloud en France n'est même pas marginale : elle est carrément inexistante. Le seul groupe que l'on pourrait rapprocher de cette mouvance s'appelle Triplego, et n'est connu que d'une poignée d'initiés. Baignant dans des ambiances très planantes, le groupe (composé d'un rappeur, Sanguee, et d'un beatmaker, MoMoSpazz) définit sa musique comme du "chill rap" ou de l'"alternative trippy". Que ce soit volontaire ou non, on retrouve donc chez Triplego tous les éléments inhérents au Cloud : beats lents et sonorités nuageuses, style expérimental, univers halluciné.

Plusieurs rappeurs français reprennent les codes purement visuels du Cloud, en délaissant l'aspect musical. On pourrait citer Hyacinthe (DFHDGB), qui possède le style d'adolescent mal-habillé de Yung Lean et les références visuelles improbables d'une majorité de la scène cloud, ou encore Alkpote et son clip Tourbillon, psychédélique et bourré de références décontextualisées absolument invraisemblables. Avec sa musique toujours très tournée vers l'expérimental et l'indéfinissable, Jorrdee se rapproche également de la scène cloud. Quant à l'aspect psychédélique et étrangement coloré des ambiances cloud, il se retrouve chez pas mal de monde, notamment Laylow et Wit. En somme, la France empreinte à Yung Lean et consorts des éléments éparses de la mouvance cloud, en les adaptant aux particularités hexagonales.

A terme, le cloud -et ses codes beaucoup moins rigides que d'autres sous-genres du rap- pourrait devenir un style musical à part entière, le chaînon manquant entre le rap et tous les autres genres musicaux. Alors que toutes les tentatives de marier rap et rock, rap et variété, ou rap et musiques électroniques, se sont heurtées à l'appréciation du public, cette tendance nouvelle et planante est peut-être le liant idéal, et la scène cloud, véritable laboratoire à ciel ouvert, pourrait avoir trouvé la recette parfaite, celle qui permet de passer au dessus des genres et des nuages.

 

# Grosses salutations à @SingeMongol, meilleur spécialiste français de Cloud Rap, pour ses très précieux conseils d’écoutes et de lectures #


Crédit photo : Dexter Navy / Sony Music

 

Par Genono / le 26 octobre 2015

Commentaires