Chris Claremont : "Si je devais créer de nouveaux X-Men, j'en ferais un pro-Trump"

/ le 25 janvier 2017
Le scénariste historique du comics "X-Men" est cette année l'invité du festival international de la BD d'Angoulême. A cette occasion, il a accordé quelques minutes à la rédaction de Mouv'. Il y a beaucoup été question de Donald Trump.

Entretien à écouter en V.O. ou à lire ci-dessous, en intégralité :

 

Qu’avez-vous pensé de la Marche des Femmes ce samedi 21 janvier ? Comment l’avez-vous vécue ?

J'ai trouvé ça formidable. Dans un monde idéal, le gouvernement y prêterait attention, le président y prêterait attention. Mais j’ai participé à quelques manifs dans ma jeunesse et je sais que ça se produit rarement. Dès qu’une partie de la population, aussi grande soit-elle, commence à dire « ce que vous faites est mal », le gouvernement creuse des fossés et bâtit des murs pour ne pas entendre. Quand on est élu, on se met à croire qu’on pense mieux que ceux qui nous ont élu.

D’un autre côté, j’ai des amis qui étaient dans la Marche et c’était un événement extraordinaire. Une marche à Washington et une autre à New York, une à Chicago, à Los Angeles, San Francisco, Denver… C’était extraordinaire !

 

Vous savez que Magneto était dans la Marche ?

Ian McKellen ? Ca ne m’étonne pas. Et je ne serais pas surpris que Patrick Stewart [qui joue le Pr Xavier dans les films X-Men, NDLR] y soit allé aussi. C’est un événement remarquable et c’est une preuve de plus de la grande classe de Ian. C’est pour ça que je suis devenu fan de lui dès que je l’ai vu sur scène quand il n’était encore qu’un jeune comédien. Mon respect pour lui ne cesse de grandir depuis notre rencontre grâce aux films X-Men.

 

 

Vous avez créé tant de personnages féminins, et des femmes fortes ! Pensez-vous que si elles existaient vraiment, elles se seraient rendu à la Marche ?

Je crois que, par bien des aspects, ces femmes sont inspirées de femmes que je connais dans la vraie vie, à commencer par ma mère. Elle était descendue dans la rue, un jour de 1940, et le lendemain ma grand-mère apprenait que ma mère était engagée dans la Royal Air Force. Elle a servi dans la bataille d’Angleterre. Elle travaillait comme opératrice radar, elle prévenait la RAF quand la Luftwaffe traversait la Manche. Donc les femmes aventurières, c’est une idée avec laquelle je vis depuis toujours.

Ma meilleure amie bosse pour la radio publique nationale, et il n’y a rien de plus troublant que de se réveiller le matin en l’entendant, elle et le reporter avec qui elle travaille, parlant depuis Sarajevo avec le bruit des balles qui sifflent dans l’air parce qu’on leur tire dessus. Donc les personnages que je développe sont inspirés, avec un infini respect, des femmes que je connais. J’espère leur rendre justice en leur apportant l’affection des lecteurs. Je suis très chanceux de connaître des gens aussi cool.

 

Mais lorsque vous les avez créées, c’était du militantisme ou bien s’agissait-il d’attirer un public plus féminin ?

Non ! Je me disais simplement : « Si j’étais l’un de ces gars, si j’étais l’un des X-Men, qui est-ce que j’aimerais rencontrer ? Qu’est-ce qui rend un personnage intéressant ? » Et puis je me demandais pourquoi c’était toujours les hommes qui avaient droit aux aventures fun ? Pourquoi les femmes n’en profitaient pas ? Pourquoi n’existe-t-il pas de Femme Invisible ?

La première réflexion que j’ai eue, c’était sur Jean Grey, qui s’appelait à l’époque Marvel Girl. C’était mignon, mais pourquoi dans ce cas n’appelle-t-on pas Cyclope « Marvel Boy » ? On ne l’appelle même pas « Cyclope Boy ». Alors pourquoi ferait-on ça à une fille ? On a cherché un nom cool et on a trouvé Phénix. Que fait un phénix ? Il renaît de ses cendres. Ca implique immédiatement toute une mythologie, du pouvoir, une forme de férocité aussi parce qu’elle manipule le feu. Alors travaillons autour de ça !

 

Phénix et Tornade dans "The Uncanny X-Men", de Chris Claremont © Marvel Comics

 

Même chose avec Tornade. Une tempête [« storm », le nom du personnage en VO] peut être tranquille mais elle peut aussi se transformer en cyclone de catégorie 7. Et dans ce cas mieux vaut ne pas croiser son chemin, surtout si on vit dans un coin comme New York. Du coup, pourquoi en faire une trouillarde ? C’est une princesse africaine. Quand elle rencontre Loki, elle est autant la déesse de la tempête que Thor en est le dieu, et elle devrait être traitée comme tel.

Très honnêtement, si je dois payer 25 cents (comme c’était le cas à l’époque) ou 3,99$ (comme aujourd’hui) pour un comics, je veux qu’on me raconte les histoires de gens intéressants, excitants et dynamiques. Une trouillarde, ça ne ramènera pas de lecteurs. On veut plaire au public, et ce qui plait au public, ce sont des personnages qui leurs ressemblent ou qui ressemblent à ce qu’ils rêveraient d’être.

 

Et aujourd’hui, tout le monde peut se reconnaitre dans les comics ? Les femmes, les noirs, les homosexuels ?

Je pense que ce travail n’est pas terminé, parce qu’il n’est pas encore terminé dans la vraie vie. Alors certes, on vient de dire au revoir au premier président noir des Etats-Unis et c’est extraordinaire (je pense qu’il y a encore douze ans, peu de gens auraient parié là-dessus, pas même Barack Obama), mais beaucoup d’entre nous étaient persuadés, voilà quatre mois à peine, qu’on allait continuer sur cette lancée avec la première femme présidente, et regardez le résultat ! Oups !

D’ailleurs, il y a une part non-négligeable du peuple américain qui considère aujourd’hui que Donald Trump répond à leurs espoirs, leurs rêves et leurs désirs. Donc si je devais créer encore des personnages de comics, j’essaierai de faire en sorte que l’un d’entre eux leur ressemble, qu’il fasse vivre ce genre de point de vue. Il serait peut-être temps d’avoir dans l’équipe des X-Men quelqu’un qui soutienne les idées de Trump. Et peut-être même que ce pourrait être une fille !

 

Vous faites partie d'une expo au Mémorial de la Shoah (« Shoah et bande dessinée », jusqu’au 30 octobre). On y trouve des planches de votre Days of Future Past [dans lequel un politicien américain, le Sénateur Kelly, devenu président, met en place des camps d’internement pour mutants].

Lorsque vous voyez la Syrie, les réfugiés qui traversent l’Europe et des élections comme celle de Donald Trump, pensez-vous qu’on pourrait voir apparaître dans les prochaines années un vrai président Kelly ?

Mais Kelly n’a jamais été un méchant ! Il n’était même pas un homme mauvais, ce n’est pas un personnage à la Trump. C’est un politicien honorable, décent. Son opposition aux X-Men vient du fait qu’il en a peur et que sa femme a été tuée par un mutant. C’était un accident mais ça s’est passé comme ça. Le comportement de Kelly a au moins des causes et des conséquences logiques.

 

Extrait de "Days Of Future Past", par Chris Claremont et John Byrne © Marvel Comics, 1980

 

La principale différence entre la fiction et la réalité, c’est que dans la fiction, les gentils gagnent à la fin. Alors que dans la réalité, la définition du bien et du mal est assez variable. Donald Trump pense qu’il représente le bien, et que ce qu’il fait est bien, précieux, utile. Les gens qui le soutiennent croient en son discours, et ils sont prêts à passer outre son comportement. Il y a plein de femmes pro-Trump qui sont gênées par ce qu’il a pu dire ou faire mais elles l'acceptent parce qu’elles ont cet espoir qu’il va accomplir quelque chose de grand et régler les problèmes socio-économiques de notre société.

C’est un peu ce qui s’est produit avec le Brexit : plus on écoutait Nigel Farage, plus on se disait « mais qu’est-ce que les gens ont dans le crâne ? ». Et maintenant on se projette dans l’élection qui arrive en France et dans ce que représente Marine Le Pen. On se demande bien ce qui va se passer. Est-ce que son point de vue va l’emporter ? Et dans ce cas quelles seront les conséquences politiques et sociales en France ?

Dans un comics, c’est facile de se dire : « de toute façon, le bien triomphera sur le mal ». Comment je peux en être certain ? Parce que c’est moi l’auteur, je sais ce qui est bien et ce qui est mal, alors j’équilibre ça comme bon me semble. Dans la réalité, chacun a son idée sur ce qui est bien ou mal, et parfois ce qui paraît gênant au début peut s’avérer bénéfique. Tout n’évolue pas toujours comme s’y attendrait.

 

Extrait de "Days Of Future Past", par Chris Claremont et John Byrne © Marvel Comics, 1980

 

Aux Etats-Unis, George Bush Jr, même si sa première élection, en l’an 2000, s’est jouée sur un vote de la Cour suprême à 5 voix contre 4, il a gouverné comme s’il avait eu droit à un plébiscite. Il pouvait faire ce qu’il souhaitait, et il l’a fait. Résultat : on se retrouve à gérer les conséquences de la guerre qu’il a déclenchée avec Dick Cheney et Donald Rumsfeld. Peut-être qu’on n’en verra jamais la fin.

Je suppose que le plaisir de la fiction consiste à connaître la fin de l’histoire et à pouvoir choisir les règles du jeu pour arriver à cette fin, en se moquant du reste. La réalité obéit à d’autres règles. Au lieu d’imposer son point de vue comme si vous étiez le grand auteur de la réalité du monde, vous devez convaincre les gens, même ceux que vous n’aimez pas, que votre point de vue est le bon. Et croiser les doigts en espérant que vous serez assez intelligent, s’ils prennent un autre chemin, pour l’accepter et vivre avec.

 

 

 


 

Illustration de couverture : extrait de The Uncanny X-Men, Days of Future Past, par Chris Claremont et John Byrne © Marvel Comics, 1980

Propos recueillis par Augustin Arrivé

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/ le 25 janvier 2017

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