Chief Keef : roi sans couronne

/ le 18 mai 2017
Chief Keef, roi sans couronne
Le rappeur de Chicago, considéré comme un prodige il y a 5 ans, a connu un parcours des plus chaotiques mais annonce qu’il va bientôt revenir en force. Si tout va bien.

Souvenez-vous, c'était en 2012. Un clip sauvage fait irruption sur le net. La vidéo fauchée, clairement tournée pour trois fois rien, est aux antipodes de la mode du moment en terme de clips de rap. En effet la formule est simple, épurée à l'extrême : une bande de mecs surexcités dans un appartement, souvent filmés caméra à l'épaule, en train de rapper en gueulant, avec un montage approximatif. Et c'est tout. Sauf que, magie des bons morceaux, cela suffit à imposer un style à la face du monde. Il s'agit du fameux I don't like d'un certain Keith Farrelle Shantique Cozart alias Chief Keef, en featuring avec son pote Lil Reese.

(on sait, c'est un crime d'avoir une version censurée de la musique sur cette version de la vidéo, désolé)

 

Explosion

Suite à ce débarquement complètement imprévu dans le rap américain, l'onde de choc ne met pas longtemps à se propager. Le dérivé hardcore de la trap que pratiquent Keef et ses potes est baptisé Drill, une tendance qui part rapidement dans tous les sens mais qui marque les esprits au fer rouge. Tout le monde veut signer le jeune prodige (à peine 17 ans à l’époque), qui enchaîne illico sur l’album Finally Rich avec Interscope. Le public accroche au style pratiqué par le rappeur made in Chiraq, qui personnifie la violence de sa ville tout en cultivant une interprétation parfois énergique, parfois très détendue, et des refrains et gimmicks qui restent dans la tête sans forcer.

 

Ingérable

Normalement, le destin de l'artiste aurait dû être tout tracé à partir de ce point de départ plus que prometteur. C'est sans compter sur deux choses : le contexte et la personnalité de l'artiste lui-même. Chief Keef est originaire de Chicago, plus précisément les quartiers sud, la plus dangereuse de la ville, où la guerre des gangs fait rage. Avant le succès, le quotidien du jeune homme se limite malheureusement à ça et pas grand-chose d'autre. La transition entre ce mode de vie et le star system ne se fait pas sans encombres, d'ailleurs dans la plupart des cas elle ne se fait pas du tout.

À cela s'ajoute le côté complètement ingérable du rappeur, que ce soit dans sa vie de tous les jours ou sur les réseaux sociaux. Certains vont même jusqu'à dire qu'il est atteint du syndrome d'Asperger, (ça ne veut pas dire qu’il renverse des verres partout, c’est une forme d’autisme) tant son comportement est parfois très dur à suivre. Pour vous donner une idée, Chief Keef est le genre de type qui, en plein interview, déclare qu’il est âgé de 300 ans en gardant un ton sérieux (référence cryptique au morceau 3hunna présent plus haut).

 

Mais globalement, un tempérament je m’en foutiste combiné à la fougue de la jeunesse et ses réflexes de son ancienne vie suffisent amplement à expliquer le fossé entre ce qu’il fait et ce qu’on attend de lui. Ça et la prise de drogues. Il « oublie » de se rendre sur le tournage d'un de ses propres clips, pourrit littéralement la vie de ses nouveaux voisins, fait des gaffes. Au niveau des réseaux sociaux, c’est la roue libre totale : suite à la sortie du morceau Hate bein sober, Katy Perry émet un tweet assez condescendant et là, Keef qui ne connaît apparemment pas la définition du mot Community Manager, l’invite directement à lui sucer la bite avant de la menacer (il s’est ensuite excusé). Rappelons que, plus jeune, il s’était carrément foutu de la gueule d’un rappeur concurrent décédé, donc bon, il a fait pire.

 

Mais ce n’est rien comparé à ses tracas judiciaires. Le MC a déjà un casier bien chargé et ne se calme pas vraiment avec le succès. Violation de liberté conditionnelle, addictions diverses, et fatalement pas mal de dérapages qui lui valent des arrestations. Une anecdote résume bien le décalage du rappeur avec le reste du monde. Lors d’une arrestation en voiture, alors qu’un policier lui fait remarquer qu’il roulait bien trop vite, il répond très logiquement « bah c’est une voiture rapide, c’est pour ça que je l’ai achetée ». On appelle ça un héros. Il n’est pas foncièrement mal intentionné, il est juste complètement en dehors de la réalité.

Du coup, sa réputation d’ingérable le conduit à se faire lourder de son label pour lequel il avait signé un contrat très avantageux. Gâchis.

 

Indépendance et changement de style

Il faut déjà parler brièvement de son passage sur le label de Gucci Mane, qui avait également été frappé par le talent du loustic. C’est ce qui nous a offert le projet Big Gucci Sosa, mixtape commune des deux rappeurs.

À part ça, ne plus être épaulé par une major n’aura finalement eu qu’un seul impact sur Chief Keef : l’absence de soutien médiatique. En terme artistique, il reste productif, presque plus qu’avant. Par contre, tout est très bordélique, pas du tout cadré. C’est simple, on a presque l’impression que le bonhomme s’est cloné au moins trois fois juste pour chanter sous autotune et sortir des nouveaux projets à une cadence plus élevée. On s'éloigne de plus en plus du style de ses débuts.

 

Attention, parfois ça donne des résultats très bons, mais de temps à autres également des accidents et des morceaux sans queue ni tête. Ce qui, quelque part, correspond à l’identité de Chief Keef mais pas forcément aux attentes de ses fans. Pour couronner le tout il se met aussi à produire lui-même, et là encore cela donne souvent des résultats pour le moins étonnants.

 

Influence

Pour autant, l’influence du natif de Chicago est indéniable. Ne serait-ce que parce qu’il a été une des têtes de la nouvelle génération qui a permis de donner une nouvelle ampleur au rap de sa ville. Certes, Chicago était déjà sur la carte du rap US depuis longtemps, mais pas de la même façon. Ce n'est pas un hasard si Kanye West a repris officellement son hit sur Cruel Summer (en invitant en renfort Pusha-T, Jadakiss et Big Sean, rien que ça). Ensuite, il y a eu qu’on le veuille ou non un avant et un après Chief Keef. Ne serait-ce qu’au niveau des prods (Young Chop est devenu une valeur sûre grâce à lui) mais aussi des clips, c’est lui qui a officialisé la dézingage de tous les codes en vigueur. Pas besoin de ressembler à un film, pas besoin d’être dans le clinquant à outrance, juste des plans fixes et des rappeurs énergiques suffisent à faire la blague.

 

Mais surtout, comme un Gucci Mane version gremlins, notre ami a engendré sans le vouloir une façon de rapper ou du moins d’aborder le rap totalement libre, et toute la génération actuelle s’est engouffrée consciemment ou non là-dedans. Que l’influence soit revendiquée ou pas, des gens comme Lil Yachty, Lil Uzi Vert ou même 21 Savage marchent dans les pas du Chicagoan. Les détracteurs diront qu’il a ouvert la porte à la décadence du rap, les autres noteront qu’en repoussant certaines limites il a contribué à décomplexer pas mal de monde. Sans forcément en tirer de reconnaissance.

 

Le retour du roi

 

Après ce qui se rapproche quand même d'un petit passage à vide, le rappeur s'est remis à balancer des morceaux inédits avec un rythme plus régulier qu'auparavant, est à nouveau présent en featuring (récemment avec Tyga), a répondu à l'appel de Gucci Mane qui l'a ramené sur scène lors de son passage à Coachella... mais surtout, il enchaîne les clips pour accompagner son nouveau projet. En parallèle, on parle également d'un documentaire consacrée à la vie de l'artiste mais rien n'est encore confirmé.

Malgré une énième affaire sur le dos (il n'a rien trouvé de mieux que de braquer un producteur en janvier dernier...), Chief Keef a affirmé au magazine XXL que 2017 sera une année active pour lui dans la musique, après avoir pris son temps en 2016. C’est tout ce qu’on lui souhaite.

 


Crédit photo : Tim Mosfenlder / Getty images

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/ le 18 mai 2017

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