Charlie Hebdo et la théorie du complot

Par Sébastien Sabiron / le 19 janvier 2015
Charlie Hebdo et la théorie du complot
Quelques heures seulement après les attentats, une vague de paranoïa s'est abattue sur la toile, remettant en cause la parole "officielle" rapportée par les médias. Les conspirationnistes inondent les réseaux sociaux, jusqu'à inquiéter l’Éducation nationale. Selon Najat Vallaud-Belkacem, un jeune sur cinq adhère aux thèses complotistes.

Quels sont les mécanismes des thèses complotistes ? Quelle prise ont-elles sur les jeunes ? Ecoutez le reportage de Sébastien Sabiron :

 

Qui étaient les frères Kouachi ? Que s'est-il passé dans la tête d'Amedy Coulibaly ? Comment ces enfants de la République ont-ils pu sombrer dans une telle violence meurtrière ? Au moment où chacun se pose ce type de questions, certains brandissent une réponse toute trouvée : tout ça n'est qu'un complot.

Partant du principe que "les médias nous mentent", des dizaines de vidéos, de textes et de photos refont sur le net le film des événements. Elles sèment le doute à grand coup d'arrêts sur images. Des images déjà vues sur les chaînes infos, mais sorties de leur contexte et commentées par des voix synthétiques.

 


Sur YouTube, un compte sobrement baptisé "Complot Charlie Hebdo" rassemble ces vidéos, que la plateforme assortit d'un avertissement au "contenu choquant". Mais c'est sans doute sur Facebook qu'elles trouvent leur plus forte résonance.

En 2010, un sondage pour le magazine l’Étudiant montrait que 30% des lycéens et 45% des étudiants s'informent principalement sur le web. Au États-Unis, Facebook est la principale source d'information pour un tiers des adultes et 34% des 18/24 ans consomment l'actualité via Facebook.

 

"Y'a des trucs chelous quand même"

Smartphones greffés à la main, les élèves du lycée parisien Louis Armand confient que "l'information vient à eux" en grande partie via les réseaux, même s'ils regardent "un peu plus souvent BFM TV ces derniers jours", depuis l'attentat de Charlie Hebdo.

La plupart d'entre eux se disent hermétiques aux théories du complot qui fleurissent sur le web. Mais lorsque l'on pousse un peu la discussion, certains évoquent des "zones d'ombres", des "détails troublants", des "trucs chelous" à propos de ce qu'ils ont vu ou entendu dans les médias traditionnels, reprenant à leur compte ces vidéos qui circulent sur le web.

Cliquez sur le player pour écouter les élèves :

Une lycéenne nous montre une vidéo conspirationniste © Sébastien Sabiron


A Louis Armand, la minute de silence en hommage aux victimes des tueries a été parfaitement respectée. Dans ce lycée où se côtoient des élèves de confessions différentes, les événements récents n'ont pas échauffé les esprits. Quelques "incidents" ont bien été rapportés, mais rien de grave : "des paroles déplacées de gamins qui veulent se rendre intéressants" nous dit un membre de l'équipe éducative.  

 

Washington, Israël et l’État français

Si la théorie du complot n'est pas nouvelle, les conspirationnistes ont trouvé sur le web un véritable terrain de jeu depuis les attentats du 11 septembre 2001, qu'il considèrent comme un complot intérieur fomenté par la CIA pour justifier la campagne américaine en Afghanistan.

Parmi les théoriciens les plus actifs, le français Thierry Meyssan a fait du 11 septembre son fond de commerce, grâce à son Effroyable Imposture, best-seller traduit en 28 langues. Le même Meyssan a été le premier à réagir après Charlie Hebdo, postant un article complet quelques heures seulement après l'attentat sur Réseau Voltaire, le site qu'il a fondé.

Thierry Meyssan CC BY-SA 3.0 Réseau Voltaire 


Thierry Meyssan explique sans rire que l'attentat contre Charlie Hebdo "vise à créer le début d’une guerre civile" en jetant l’opprobre contre les musulmans français. Ce qu'il appelle une "stratégie du choc des civilisations" a été conçue selon lui "à Tel-Aviv et à Washington."

"Les coupables sont tout désignés : les américains, Israël et l’État français" réagit Guillaume Brossard, cofondateur du site Hoaxbuster, qui traque et démonte la rumeur sur le web. Pour lui, ces thèses conspirationnistes n'ont finalement qu'une portée limitée :

Guillaume Brossard © Emmanuel N'Guyen Ngoc


Reste qu'un certain nombre de jeunes y croient, amenant à réagir la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem.

Pour mener la contre-offensive, les syndicats lycéens ont décidé de laisser un temps leurs querelles de côté. La FIDL, l'UNL et le SGL lanceront dans les semaines à venir un site web visant à lutter contre les théories du complot. Il sera participatif et totalement indépendant, sans lien avec le ministère ou quelconque média.

 


 

Par Sébastien Sabiron / le 19 janvier 2015

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